Plus Ford que jamais


Alors qu’il est à l’affiche d’un petit tiers de Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017), nous avons tenté de déchiffrer le génome d’Harrison Ford.

Prénom : Harrison / Nom : Ford

Rares sont les acteurs/actrices dont les rôles iconiques et/ou la présence électrique à l’écran aura marqué l’histoire du cinéma au point de les élever au rang de légende, de mythe, de symbole. On doit au cinéma américain, tout au long de sa longue existence, d’avoir su mettre en lumière le plus grand nombre de ces pépites. On pense à celles parties trop tôt (James Dean, Marilyn Monroe…) et celles qui, les années passant, transportèrent parfois une si grosse mythologie sur leurs épaules qu’elles s’en brûlèrent souvent l’âme et les ailes (Marlon Brando le premier). Immédiatement élevées au rang d’icônes, les stars susnommées ont pour dénominateur commun d’avoir beaucoup tourné – exception faite peut-être de James Dean – et de ne pas être tout à fait l’acteur ou l’actrice d’un seul rôle ou de trois ou quatre personnages iconiques. Si cette génération bénie du grand âge d’or d’Hollywood n’a pas d’équivalence c’est peut-être que les starlettes qui les ont succédé se sont engoncées malgré elles dans une certaine monoformisation : celle d’Hollywood, qui de part sa facilité à puiser au plus profond des bons filons – et ce depuis les années 80/90 – de remakes en reboot, de franchise en sequel, a transformé beaucoup de comédiens en simples personnages. C’est à ce titre qu’il me semble intéressant de s’appesantir un moment sur la carrière d’Harrison Ford, l’homme de non pas un, mais trois personnages.

Si la carrière de Harrison Ford démarre (vraiment) dès la fin des années 60 où il débute en tant que second rôle dans des séries télévisées de bas étage, c’est véritablement en 1973 avec sa petite partition dans le American Graffiti (1973) de George Lucas que l’acteur se fait repérer avant d’enchaîner par un autre second rôle dans la palme d’or Conversation Secrète (Francis Ford Coppola, 1974). Bien que sa carrière complète compte une soixantaine de films, dont plusieurs blockbusters du cinéma d’action à la fin des années 80 et dans les années 90 – citons en vrac par exemple Jeux de Guerre (Philipp Noyce, 1992), Le Fugitif (Andrew Davis, 1993), Air Force One (Wolfgang Petersen, 1997) ou bien encore la comédie d’action/romantique 6 jours, 6 nuits (Ivan Reitman, 1998) – et quelques drames de bonnes à très bonnes factures – Mosquito Coast (Peter Weir, 1986), Frantic (Roman Polanski, 1988), Présumé Innocent (Alan J.Pakula, 1990), A propos d’Henry (Mike Nichols, 1991) et bien entendu Witness : Témoin sous surveillance (Peter Weir, 1985) pour lequel il fut nommé, pour la seule fois de sa carrière, à l’Oscar du Meilleur Acteur – Ford n’est pas devenu l’icône qu’il est aujourd’hui grâce aux rôles qu’il a incarné dans ces films dont la plupart ne sont pas, disons-le sans trembler, rentrés dans la postérité. Car oui, et on ne vous l’apprendra pas, Harrison Ford est avant tout un nom qu’on accole à trois personnages iconiques de la culture populaire américaine : le rigolo et séducteur Han Solo de la saga de La Guerre des Etoiles (George Lucas, 1977), le sombre monolithique et mystérieux Rick Deckard d’un film auquel on pourrait donner les mêmes qualificatifs, j’ai bien sûr nommé Blade Runner (Ridley Scott, 1982) et enfin, l’aventureux et sexy Indiana Jones de la saga éponyme de Steven Spielberg (1981-2008).

Successivement, depuis 2008 avec la sortie de Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal (Steven Spielberg, 2008) – soit quasiment vingt ans après le dernier épisode en date à l’époque, Indiana Jones et la Dernière Croisade (Steven Spielberg, 1989) – Harrison Ford malgré quelques cachetonnages ça et là, n’aura fait que ressusciter ses rôles iconiques et parfaire ainsi sa légende. En 2015, il clôt son histoire avec Han Solo dans Star Wars : Le Réveil de la Force, dans lequel le réalisateur J.J Abrams lui offre une oraison funèbre aussi splendide qu’émouvante. Enfin, l’acteur est actuellement visible en salles dans Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017) dans lequel il reprend le rôle du détective Rick Deckard qu’il incarnait trente cinq ans plus tôt dans le chef-d’oeuvre visionnaire de Ridley Scott. Statufié en idole, en icône, Ford n’est plus tout à fait lui, puisqu’il est autant Deckard qu’il n’est Solo ou bien Indy. Et a contrario, le pirate de l’espace, l’homme au fouet et le détective futuriste ne sont finalement rien d’autre que ce corps et cette âme qui leur donne vie, Harrison Ford. Il est ainsi intéressant de constater que les trois films qui ressuscitent ces personnages iconiques sont indéniablement liés par des thématiques communes – la parenté, l’héritage, le rapport père/fils – et triturent ainsi les mêmes obsessions et questionnements. Profondément méta, ces trois œuvres travaillent à bras le corps « la matière Harrison Ford », la pétrissent, tentent de la comprendre.

Déchiffrer le mythe passe donc à chaque fois par une quête, celle de lui chercher/trouver un fils spirituel de cinéma. Steven Spielberg fut le premier à s’y coller, dans ce qui fût l’un des échecs les plus cuisants de sa carrière. En tentant d’imposer le jeune premier Shia Labeouf comme rejeton d’Indiana Jones et donc par extension comme fils spirituel de Harrison Ford, Spielberg s’est pris les pieds dans le tapis. L’association des deux comédiens ne parvint pas à rappeler celle, ô combien évidente, entre Ford et Sean Connery quelques années plus tôt. Un autre de ces acteurs qui doit sa légende à un rôle, ici, celui de James Bond auquel le nom de Connery est immédiatement associé. Dans le film de J.J Abrams, Le Réveil de la Force, le fougueux Solo, s’il ne perdait ni sa gouaille légendaire ni son art de la punchline, enfilait une nouvelle veste (littéralement dans le texte), celle d’un père absent, dont l’incapacité à prendre ses responsabilités parentales aurait pour partie laissé son fils à la merci du côté obscur. C’est la même question qui traverse là aussi le récent Blade Runner 2049 puisque le film joue avec, justement, cette figure paternelle impossible, indéchiffrable, insoupçonnée. L’affiliation ici avec le monolithique Ryan Gosling est peut-être la plus évidente des trois – quoi que Ford ne se résume pas tout à fait au jeu froid et distant dont il use pour incarner Rick Deckard – mais le scénario brouille les pistes. La machine incarnée par Gosling est un Pinocchio next-gen qui s’autorise à croire qu’il puisse être né d’un géniteur et non d’un inventeur. Se rêver héritier d’Harrison Ford et de Rick Deckard est l’un des arcs narratifs au centre du récit méta de Blade Runner 2049, oeuvre consciente d’être une réplique, un film replicant en somme, qui prolonge la réflexion du premier volet tout en lui donnant une dimension philosophique supplémentaire.

Même s’il est annoncé bientôt à l’affiche d’un cinquième volet de ce qui est prévu par Steven Spielberg comme une conclusion à la saga Indiana Jones, Harrison Ford semble plus que jamais conscient de son mythe et en fabrique de films en films une sorte de dynamitage programmé. Dans ce bloc monolithique qui fait de ces trois personnages cultes un seul homme, Harrison Ford, l’acteur semble se cristalliser d’autant plus à mesure que les personnages semblent avoir tout simplement fusionné avec leur interprète. Dans Le Réveil de la Force, l’émotion que nous ressentions à retrouver Han Solo à bord du Faucon Millenium fonctionnait d’abord parce que nous étions conscients, spectateurs, d’assister à l’émotion réelle du comédien, de l’homme, revisitant un instant de sa jeunesse et de sa carrière devant nos yeux. Dans Blade Runner 2049, ce n’est plus tout à fait Deckard que le personnage de Ryan Gosling recherche, mais c’est Harrison Ford lui même, retranché dans un hôtel de Las Vegas. D’ailleurs, dans les échanges entre les deux personnages on n’y reconnaît plus vraiment la personnalité ténébreuse et mutique du célèbre Rick Deckard. D’abord dans une séquence se déroulant dans un bar, le héros incarné par Harrison Ford s’autorise quelques blagues qu’on aurait plutôt imaginées prononcées par Han Solo que par Rick Deckard, loin d’être connu pour être un rigolo. Quelques séquences plus tard, une scène de combat entre Deckard et son jeune condisciple dans une salle de spectacle où renaît un instant le spectre holographique d’Elvis, rappelle à bien des égards la fougue bagarreuse de Indiana Jones, qui balance des bourre-pifs le sourire en coin. Il semble clair que Denis Villeneuve comme J.J Abrams avant lui, prennent davantage de plaisir à travailler le mythe Harrison Ford que les personnages eux-mêmes.

En dehors de leurs thématiques plus ou moins proches, les trois films questionnent donc cette frontière étroite entre le comédien et le personnage. L’icône et l’iconique. Harrison Ford, lorsqu’il finira par trépasser comme d’autres mythes que l’on croyait immortels avant lui, emportera dans sa tombe trois personnages que Hollywood tente désespérément de ré-inventer. S’il s’est murmuré un moment que LucasFilms envisageait de rebooter la saga Indiana Jones avec dans le costume de l’aventurier Chris Pratt, Steven Spielberg a exprimé son désaccord en expliquant qu’à ses yeux Indy ne peut être le personnage que d’un seul interprète. Pour ce qui est de Han Solo, à peine tué par J.J Abrams, il sera ressuscité par Disney pour un futur spin-off, centré sur sa jeunesse, dans lequel il sera incarné par Alden Ehrenreich. La fin de Blade Runner 2049, sans vous la spoiler, anticipe presque l’échec cuisant de cette entreprise. Il n’est pas possible de réinventer ces personnages, car il est impossible de réinventer un Harrison devenu aujourd’hui plus Ford que jamais.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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