Détroit, ville fantôme 2


Depuis l’intense crise qui toucha en 2009 son industrie automobile, la ville américaine de Détroit s’est transformée en une véritable ville fantôme. C’est dans les ruines de ces friches industrielles qu’une autre industrie, celle de Hollywood, a pris l’habitude de poser les caméras de ses blockbusters apocalyptiques, fables néo-gothiques et films fantastiques urbains, le dernier en date étant Don’t Breathe, la Maison des Ténèbres actuellement en salles.

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The Ghost Town

Longtemps considérée comme l’une des villes les plus représentatives de l’american dream, Détroit s’est transformée progressivement, et ce depuis sept ans déjà, en véritable ville fantôme. Victime collatérale de l’immense crise de l’industrie automobile qui toucha les Etats-Unis et le monde en 2009, cette ville, considérée durant très longtemps comme étant l’une des villes industrielles les plus puissantes d’Amérique a vu son taux de chômage gonfler, les entreprises s’écrouler une à une. Mettant la clé sous la porte, ces entreprises laissèrent derrière elles des entrepôts à l’abandon et une flopée de vieilles maisons non-entretenues car désertées par les habitants traîner autour des gratte-ciels imposants du quartier des affaires, arborant les enseignes gigantesques de General Motors, Ford et Chrysler, derniers vestiges d’un passé économique fleurissant. Mis en faillite depuis 2013, la ville presque dix ans après le début de la crise, a encore bien du mal à remonter la pente. Néanmoins, si l’activité industrielle s’en est allée voir ailleurs, depuis un certain temps c’est une autre industrie, celle du cinéma, qui a sauté sur l’occasion pour utiliser cette ville abandonnée comme un plateau de tournage immense. Les lotissements offerts à la végétation, les routes abandonnées, les usines désaffectées sont devenus avec le temps le lieu de tournage favori des blockbusters post-apocalyptiques et autres production d’un mauvais genre. Le cinéma de genre s’est souvent logé dans les villes aux quartiers sordides. Dans les années cinquante et soixante, le cinéma du studio anglais de la Hammer a souvent trifouillé dans les bas-fonds crasseux du vieux Londres. Dans les années soixante et soixante dix, Rome et son architecture façonnèrent le giallo, tandis que des années soixante dix aux années quatre vingt, New York fut l’un des théâtres privilégiés pour des productions qui fâchent et qui tâchent tels que les films de Frank Henenlotter, Jim Muro ou William Lustig. Étonnamment, notre capitale Paris, malgré sa saleté ambiante, reste davantage attachée aux comédies romantiques américaines et aux films d’auteurs français bourgeois qu’à un cinéma de genre qui s’aventurerait dans la part obscure de la capitale – faudrait-il déjà que le cinéma français s’aventure dans la part obscure tout court, mais passons.

robocop_620_1828124cDepuis quelques semaines est sorti en salles le nouveau film de Fede Alvarez, Don’t Breathe, sobrement sous-titré en Français La Maison des Ténèbres, sorte de home-invasion inversé – le film prend le parti pris de ceux qui s’introduisent dans la maison et non l’inverse – le film est aussi l’un de ses nombreux longs-métrages qui abordent l’imagerie contemporaine de la ville de Détroit dans le cadre d’un film d’horreur. Pour étayer l’argumentaire, il est nécessaire de passer par l’étape obligatoire du name-dropping. L’utilisation de Détroit comme théâtre des opérations du cinéma de genre n’est pas neuve, elle remonte en réalité bien avant la crise. En plein essor industrielle dans les années quatre vingt, la cité fut souvent utilisée pour représenter des cités futuristes dans des dystopies telles que RoboCop (Paul Verhoeven, 1987) ou bien pour incarner des cités sombres et sales, où le crime se loge dans chaque ruelles noires, dans The Crow (Alex Proyas, 1994) et Darkman (Sam Raimi, 1990). On ne s’étonnera donc pas que la ville fut choisie par Christopher Nolan pour représenter une partie du Gotham de Batman dans The Dark Knight (2008) et The Dark Knight Rises (2012). Depuis 2010, le nombre de films tournés dans la ville a largement augmenté, bien aidé il faut bien le dire par le fait que la municipalité a mené une grande campagne pour inciter les productions à se délocaliser chez elle, moyennant quelques réductions d’impôts et de coûts de production. La ville a muté, mué, ne devenant plus qu’une ville spectrale, idéale pour figurer un monde décadent, post-apocalyptique. Ses ruelles abandonnées à la nature ont largement inspiré les artistes qui travaillèrent à transformer New York en ville fantôme dans Je suis une Légende (Francis Lawrence, 2007) et bons nombres de réalisateurs qui décidèrent d’y poser leurs caméras comme Christopher Nolan. Le grand Clint Eastwood y a réalisé l’un de ses récents chefs-d’oeuvres, Gran Torino (2009) abordant ainsi l’abandon de la classe ouvrière immigrée à leur sort, dans une ville gangrénée par la misère sociale, le trafic de drogue et les guerres de gangs, que des films comme 8mile (Curtis Hanson, 2002) qui se déroule aussi à Détroit – ville d’origine du rappeur Eminem qui en est la star – relatait déjà fort bien. Alors qu’on aurait pu aisément supposer que Détroit deviendrait le théâtre privilégié d’un cinéma social américain, c’est étonnamment du côté du cinéma de genre que la ville a le plus inspiré les metteurs en scène.

itfollowsbanner-jay-tied-to-chair_944x400-672x372En 2010, Wes Craven choisit d’y tourner une grande partie de Scream 4 bien que l’action du film n’est pas censée se dérouler directement à Détroit. Si la nécessité d’amoindrir les coûts de production semble a priori la raison première d’une telle délocalisation de la saga, le film y gagne considérablement en patine. Un an plus tard, le film de science-fiction Real Steel (Shawn Levy, 2011) nous montre un Hugh Jackman mauvais comme un cochon qui entraîne des robots à participer à des combats de free-fight clandestins dans les repères dégueulasses de la ville. Le cinéaste Jim Jarmush, pourtant habitué à filmer New York, a jugé bon d’y placer une partie de l’intrigue de son chef-d’oeuvre de beauté Only Lovers Left Alive (2013) dans lequel Tom Hidleston et Tilda Swinton, vampires baudelairiens, èrent dans un Détroit fantômatique à la recherche de plaquettes de sang. Une errance qu’on retrouve dans It Follows (David Robert Mitchell, 2014) et sa créature qui vous poursuit quoi que vous fassiez et dont certaines des scènes les plus emblématiques prennent comme théâtre la ville abandonnée, avec ses entrepôts désaffectés, ses piscines abandonnées et ses cabanons sordides, et les mêmes images réemployées par Ryan Gosling dans son premier film en tant que réalisateur, Lost River (2015) dérive lynchienne dans un Détroit crépusculaire qui en devient fantasmagorique. Toute cette galaxie de longs-métrages cartographie Détroit et son évolution à travers les années. Sorti il y a quelques semaines, Don’t Breathe (Fede Alvarez, 2016) s’ajoute à la liste. Bien que l’action du film se déroule en majeure partie à l’intérieur d’une seule maison, plusieurs séquences utilisent à nouveau Détroit comme un théâtre de désolation propice au cinéma d’horreur. Ville déserte, on y pille allègrement les maisons qui demeurent encore habitées quand elles ne sont pas déjà abandonnées aux décombres et aux squatteurs. La cité pavillonnaire où se déroule l’action de Don’t Breathe ressemble à ces cités traditionnelles américaines qu’on verrait dans un Tim Burton, sauf qu’ici, les arbustes ne sont plus taillés et débordent dans tous les sens. C’est un autre cauchemar. Ce n’est plus celui pointé par Burton de l’uniformisation, c’est celui d’une ville doublement effrayante parce que comme morte. C’est la ville fantôme typique du western – beaucoup le devinrent, durant la conquête de l’Ouest pour des raisons similaires, jadis placées stratégiquement pour le commerce, la chasse, l’élevage et la recherche de l’or, les villes furent abandonnées au profit d’autres plus proches de la mer et des fleuves, des lignes de chemins de fer et d’un autre or, noir celui là – modernisé pour devenir un théâtre de l’horreur. C’est l’image d’Epinal de la fête foraine abandonnée, où les habitants même s’ils sont bien vivants ont tous l’air d’être des fantômes ou des morts vivants déambulant sans but.

dont-breathe-houseC’est le cas dans Don’t Breathe, du personnage du vieil aveugle. Lorsqu’on le découvre pour la première fois, il déambule sans but dans une ruelle déserte et lugubre, étant l’une des rares âmes en peine qui (sur)vivent encore dans ce Détroit malade. Son isolement l’a transformé, il arbore tous les caractéristiques de ces monstres des films post-apocalyptiques. Aveugle, il a développé ses autres sens, un odorat d’animal, une ouïe fine et précise ainsi qu’une dextérité physique incomparable. Vétéran de la guerre d’Irak, il est cet Américain moyen abandonné à son sort, qui survit uniquement parce qu’il a caché dans sa baraque un paquet de pognon qu’il a appris à bien protéger. C’est appâtés par cet appel du gain que les trois mômes de Détroit décident de s’introduire chez lui pour lui voler son fric et ainsi se casser une bonne fois pour toute de cette ville désœuvrée. La maison de Don’t Breathe est à elle seule la métaphore de la ville et de ses habitants piégés à l’intérieur. A de nombreuses reprises dans le film, les jeunes gens piégés dans cette maison dite des ténèbres, parviennent à en sortir avant d’être irrémédiablement appelé à y entrer à nouveau, comme aspiré par leur condition. L’argent en poche ne suffit pas, faut-il encore parvenir à quitter la ville et ne pas se laisser rattraper par son emprise. Sous ses pourtours de films d’horreur burné, entre home invasion et survival movie, le film, en suivant le parcours de son héroïne – dont le but est de récupérer suffisamment d’argent pour quitter la ville avec sa petite sœur pour lui offrir un avenir plus radieux – dresse en réalité un portrait social particulièrement juste de Détroit et de sa jeunesse. La ville, qui commence à peine à se relever de ses années de crise, risque d’inspirer encore des années durant le cinéma de genre, avant que ce dernier ne trouve, assurément, un autre foyer à contaminer.


A propos Joris Laquittant

Monteur en formation à la Fémis, quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), Joris aime écrire sur le cinéma d'un mauvais genre. Éleveur de Mogwai depuis qu'il a huit ans, il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.


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2 commentaires sur “Détroit, ville fantôme