The Dark Knight Rises 8


S’il y a un film qui était attendu cette année, c’est bien The Dark Knight Rises. Troisième opus d’une saga légèrement surestimée, il fait partie de ces films déjà portés au rang de chef-d’oeuvre avant même leur sortie en salles. Alors ? Véritable éclair ou coup d’épée dans l’eau ? Eh bien un petit peu des deux. Puisque je ne vois pas d’autre moyen pour étayer mon article et ma position sur le film que d’en dévoiler l’intrigue, je préviens d’ores et déjà que la lecture de ces quelques longs paragraphes vont à peu près tout vous dire des rebondissements de ce troisième opus.

DARK KNIGHT RISES

Les Apogées

Après son premier épisode, Batman Begins, sans souffle épique, morne et terne, même dans sa noirceur, le deuxième épisode de la trilogie made in Christopher Nolan avait largement relevé l’estime que l’on pouvait lui porter. The Dark Knight parvenait à quelques déflagrations, avec un cracheur de feu de luxe, en la personne du Joker, dont l’interprétation habitée et glaçante de vérité d’Heath Ledger avait subjugué et remporté un Oscar. Bien écrit et bien interprété, le personnage du Joker de The Dark Knight parvenait même à séduire au passage quelques férus de la vision bouffonne de Burton. Pêchant nettement sur son ambition à continuellement se fourvoyer d’une psychologie de bas étage – en dix fois plus de lignes de texte, le Batman de Nolan décèle une personnalité bien moins dense que celle de l’homme chauve-souris, parfois mutique, joué par Michael Keaton – le style de Nolan, habile technicien s’il en est, permettait au film de faire des étincelles, s’illuminant de mille feux dès lors qu’une confrontation ou une course-poursuite venait pointer le petit bout de son nez.

Pour ce troisième volet, l’ambition auto-déclarée du réalisateur était de faire beaucoup plus grand, beaucoup plus intense et terminer en beauté sa trilogie. Une trilogie qui s’articule sur trois axes et trois époques de la vie du Batman : sa naissance, son apogée et sa chute (ou pas). Faire plus grand et plus intense que The Dark Knight, l’ambition, d’emblée, est partiellement vaine. Principalement parce que le bad guy du second opus ne peut désespérément avoir d’égal. A peine grimé derrière son masque, Tom Hardy peine à faire le poids – malgré la carrure imposante qu’il hérite directement du tournage musculeux du très mauvais Warrior face à Heath Ledger qui, dans son interprétation du Joker, avait su sublimer un rôle complexe, qui s’articulait comme un anti-Batman, une doublure maléfique, Dr. Jekyll et Mister Hyde. Il y avait en tout cas dans les rapports entre Batman et le Joker quelque chose d’assez proche de ce que Tim Burton avait tissé dans son Batman, le Défi entre le monstrueux Pingouin et le Batman, “Nous sommes tous les deux des monstres”, disait-il. Mais voilà, Bane n’est pas le même monstre. Son rapport à Batman est moins ambivalent, moins fratricide, bien qu’éduqué à la même école, l’articulation entre les deux ressemblent moins à un duel d’esprit, seuls les muscles parlent. Batman en perd même ses gadgets pour se détourner en un combattant de free-fight qui frappe sec et fort. L’image que projette Bane est même largement tendancieuse puisqu’elle ravive les spectres de plusieurs pans et peurs de l’histoire des Etats-Unis, et les instrumentalise. Là où le Joker, sous ses aspects de déjanté terroriste, était avant tout un déséquilibré en quête de prestige, un clown fou et triste, Bane, lui, transporte avec lui le poids d’idées politiques à peine dissimulées.

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Ce Bane-là représente bien plus qu’un paria solitaire, ce n’est pas le fou illuminé qui marche seul et s’acoquine à la pègre, comme le Joker avant lui. Non. Bane est un meneur, un sophiste de prestige, et parce qu’il soulève Gotham avec lui, et qu’il le soulève sur des idées : pour la première fois de cette saga, le film revêt une réelle dimension politique, en partie maladroite. Si l’on considère l’argument premier des adulateurs de Nolan, – et ils sont beaucoup – ce qui fait la force de sa vision de Batman c’est le fait qu’il parvienne à l’ancrer dans la réalité – et je suis d’accord avec cela – mais c’est justement ce qui, à mon sens, fait défaut à ce film-ci. Car l’idéologie qui s’en dégage en filigrane rappelle les vieilles heures du cinéma des 50s et des 60s, en pleine Guerre Froide – période certes propice à bons nombres de séries B de science-fiction – pour laquelle l’ennemi, qu’importe la nature et la forme qu’il puisse prendre (aliens, monstres, ou autres Teenagers from outer space) s’apparentaient toujours à une allégorie plus ou moins subtile du “diable communiste”. Ici, justement, l’amalgame est de mise. Le programme de destruction que Bane entreprend pour Gotham commence par l’intrusion dans les salles de la bourse et le meurtre des traders, l’image est forte. Puis il s’organise pour le soulèvement du peuple sur les puissants, et la redistribution des richesses. Tout est mis dans le même sac. L’équation que le film invoque correspond à l’idiotie communiste = terroriste = anarchiste = anticapitaliste. Le personnage de Bane convoque alors plus de soixante ans de peur de l’Amérique du communiste envahisseur à l’ anarchiste, sans oublier le terroriste de masse, fruit post-11 septembre. Et même si l’on peut bien sûr noter que pour Bane, le communisme n’est qu’un “prétexte” pour rallier le peuple à sa cause, il n’en demeure pas moins qu’il l’utilise pour arriver à ses fins et accomplir son plan terroriste, sous-entendant que le communisme est la meilleure façon de terroriser, et l’un des meilleurs moyens pour manipuler les gens. S’il est maintenant bien clair que le Gotham de Christopher Nolan est une allégorie de New York – on voit pour la première fois, la Maison Blanche et le président des Etats-Unis dans cet opus – le miroir que tend Nolan sur le monde renvoie directement à certaines images d’une actualité plus que récente, tels que les Indignés et leurs homologues américains du mouvement Occupy Wall Street, dont le programme défend un grand rassemblement citoyen contre l’austérité, le capitalisme, les mesures sécuritaires et la corruption des puissants. L’amalgame ainsi fait, vient du fait que ce miroir est outrageusement déformant, transformant ces révolutions citoyennes en des similis de révolutions terroristes. Pas étonnant, diront certains, venant d’un pays parmi les plus conservateurs au monde, où le seul mot de ”socialisme” provoque des crises d’urticaire.

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N’oublions pas non plus ce que représente Wayne. Car sous son masque, c’est un capitaliste, un milliardaire qui – comme Iron Man gagne en humanité sur le fait d’aider le peuple et de sauver le monde, en investissant secrètement dans des gadgets de haute technologie. Ici, Batman en oublie un peu ses gadgets, il sort les muscles et va au contact. C’est d’ailleurs Bane lui-même, sa présence, qui transforme et transfigure à mon sens le mythe et le charme du personnage. Alors si la vision d’un Bruce Wayne en train de se recoudre après une morsure de chien dans The Dark Knight avait un certain charme – après tout Batman n’a pas de super-pouvoirs ! – le voir à ce point transfiguré en un boxeur de rue bodybuildé – un autre de ces Warrior – laisse pantois et perplexe. Tout juste un petit faire-valoir, en la personne de Anne Hathaway en Catwoman, vient servir de gadget de substitution et redonner du charme. Mais simplement reléguée à l’état de gadget – de la même utilité dramatique qu’une nouvelle batmobile – l’actrice peine à s’en sortir, bien qu’elle s’en tire plutôt bien en ne cherchant jamais à égaler la puissance érotique de Michel Pfeiffer, axant davantage son interprétation sur la seule consistance qui lui est laissée : son “métier” de voleuse.

On ne pourra par contre pas reprocher à Christopher Nolan d’omettre de tenir quelques promesses. Et notamment celle de faire de ce troisième film, une conclusion épique. Car lors de la dernière heure du film, le Britannique revêt ses pourtours de tisserand – un peu déjà, comme il l’avait fait dans le foutraque Inception, mais ici avec davantage de maîtrise tissant les histoires parallèles de presque une dizaine de personnages dans un dernier élan, programmant des apogées de rythme qui donnent à cette conclusion toute sa splendeur. Il est par ailleurs intéressant de noter que ce nouveau souffle – et quel souffle ! – parvient dès la révélation de la véritable personnalité du personnage interprété par Marion Cotillard (encore une fois plus que moyenne). Dès la transfusion faite, Talia Al Ghul prend la place de bad guy détenue jusqu’alors par Bane, qui se retrouve cantonné au simple rôle de faire-valoir, sorte d’amoureux éperdu et larvaire, loin du colosse brutal de la première partie du film, preuve supplémentaire que le statut de méchant ultime du mercenaire est loin d’être évident.

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Mais c’est finalement dans les derniers 100m de son film que Christopher Nolan parvient à trouver l’étincelle manquante. Alors que Wayne sauve Gotham et ses citoyens dans une dernière apogée, une dernière “rise”, celle vers la mort et le sacrifice, le masque tombe définitivement et le relais est passé. Ce passage de relais prend la forme du jeune visage angulaire de Joseph Gordon Levitt, rare policier à croire encore en Batman, et qui va finalement se révéler être le fameux Robin. Cette révélation finale pourrait tourner au simple clin d’oeil vers le spectateur – à ce moment du film, il ne s’agit plus véritablement d’une révélation, les indices semés tout du long nous ayant déjà fait comprendre qui était véritablement le jeune homme – mais là où Christopher Nolan frappe fort, c’est lorsqu’il réinvente dans un dernier élan, l’ensemble d’une mythologie. Proposant une ultime ascension, celle pour laquelle le mot “Rises” du titre prend enfin tout son sens. Traversant la fameuse cascade qui masque la cachette du Chevalier Noir, le jeune Robin s’y avance pour endosser un nouveau costume, non pas celui de l’habituel sidekick – comparse crypto-gay de la chauve-souris – mais peut-être bien celui du Batman. Alors si The Dark Knight Rises pêche véritablement de par son message parfois tendancieux et son méchant sans grande consistance, Nolan parvient sur la fin de cette trilogie à transformer la déconstruction du mythe, en la reconstruction d’un autre. Et c’est probablement là, la plus belle idée de toute la saga.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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8 commentaires sur “The Dark Knight Rises

  • Grégory Mega-Dewit

    Je pense être un peu moins enthousiaste que toi pour ce dernier Batman que l’on annonçait à la sortie de ses premières AVP comme “le meilleur film depuis l’avènement du muet”, “bien mieux que le parrain II” (et hélas, je cite). De plus, le jeu des groupies de Nolan l’érrigeant avant même de l’avoir vu au rang de futur meilleur film de la décennie n’a pas aidé, et je ne serais pas étonné que ce soient cette bande de youpi-geek qui provoquent à leur insu la haine que beaucoup éprouvent à l’encontre de Nolan. Peut-être qu’un article sur la 3ème loi de Newton appliquée aux média et à l’opinion publique pourrait se révéler intéressant : Pour toute action, il existe une réaction égale et opposée, qui expliquerait qu’on ne se contente pas d’ignorer un film qui ne nous plaît-pas pour insistement lourdement sur sa médiocrité et équilibrer l’enthousiasme exacerbé de ses fans. Du coup, j’ai l’impression de ne pas aimer ces films juste à cause de casse-couille sur twitter et la blogosphère ciné, c’est sacrément dommage.
    Indépendamment de ça, j’ai été gagné par l’ennui dès le premier quart d’heure pour enfin “apprécier” le spectacle lorsque la gendarmerie de Gotham marche sur les terroristes, j’aime beaucoup ce genre de scènes dans les films. Ceci dit, le dénouement du film ne m’a pas réconcilié avec la trilogie de Nolan (dont je trouve qu’au final, seul The Dark Knight sort du lot, et c’est UNIQUEMENT grâce à la mise en scène d’un Joker brillamment interprété, même si il offre une prestation loin du bouffon dangereux des origines). Le personnage de Bane ne semble être qu’un prétexte pour faire dire à quelqu’un “les riches ça craint, ce serait mieux qu’on se partage leur pognon” (mais ça a été bien mieux développé dans l’article ci-dessus) à tel point qu’on l’oublie aussi sec lors du twist raté de Cotillard mal amené et qui débarque un peu comme un pet pour dire “AH MAIS NON C’EST MOI LA MECHANTE EN FAIT”. Les libertés prises par Nolan par rapport au comics (oh et ne me regardez pas avec ces yeux-là, Ra’s Al Ghul qui entraîne Batman, Batman qui n’élabore pas lui-même ses gadgets, (batman qui ne se sert pas de ses gadgets,) un certain Blake qui s’apprête à prendre la relève de Batman (en costume du dark knight ou de robin), etc…) m’ont malgré tout fait oublier les liens et personnages d’un univers avec lequel j’ai grandis via le dessin-animé, et ça me vexe profondément, dans la mesure où je n’ai absolument pas tilté quand ils cherchaient à faire croire que Bane était le fils de Ra’s Al Ghul. Alors que j’adorais le personnage de Talia Al Ghul dans le dessin-animé. L’humiliation. Enculé.

    The Dark Knight Rises est donc pour moi la conclusion d’une saga largement surestimée et qui aurait pu se contenter d’être un bon film au lieu d’étaler une prétention à faire du spectaculaire intelligent, quels que soit les arguments pour ou contre le cinéma de Nolan que je trouve tous aussi intéressants, sachez-le.

    Batman TAS > Burton > Schumacher > Adam West > Nolan, bien profond dans vos mouilles.