Basket Case 2


Si affubler un film de l’étiquette de série B est souvent considéré comme dégradant, accolé à un film de série B l’étiquette de chef-d’oeuvre peut parfois être vue comme une marque absolue de démagogie. Qu’importe les médisants, les pisse-froids et les autres, nous sur Fais pas genre, on a pas peur de dire ce qu’on pense. Oui, Basket Case est une série B. Et oui, c’est un chef d’oeuvre du genre.

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Faux semblants

Ils sont quand même rares, les petits films bis à pouvoir prétendre entrer dans le panthéon très fermé des films cultes, chefs-d’oeuvres fauchés mais chefs-d’oeuvres quand même. Rares à avoir marqué l’histoire du cinéma. Mais ils existent quand même, il s’agit d’abord de savoir les trouver, de vouloir les chercher, d’oser les regarder. C’est un savoir accessible à tous ceux qui osent s’aventurer dans des sentiers non balisés, dans ceux que l’on appelle la frange bisseuse, en marge d’un cinéma autorisé et auteurisé. Les années 70 et 80 regorgent de ces films de série B qui nous semblent de prime-abord honteux mais qui, outrepassé le mur moral que certains s’imposent bêtement, révèlent des morceaux de cinéma d’une grande force. Pour citer quelques exemples de ces films hors-normes – entendons par là, en dehors des normes et fuyant les normes – on pensera par exemple au fameux Braindead (1992) de Peter Jackson – largement réhabilité depuis par le succès du bonhomme mais toujours assez méconnu du plus grand nombre – ou bien encore le très politique Street Trash (Jim Muro, 1987) jusqu’à certains films des débuts de David Cronenberg comme Frissons (1975), Rage (1977) ou Chromosome 3 (1979) tous des films bis au possible mais qui aujourd’hui éclairent la lecture de la filmographie d’un des plus grands réalisateurs vivants. Basket Case, dont il est question ici, mérite largement d’entrer dans ce panthéon. Film fauché au possible, il révèle, une fois qu’on ose passer la barrière du ridicule, liée à son manque de moyen, une profondeur étonnante et un véritable pouvoir émotionnel.

vlcsnap-2014-10-24-19h40m22s154L’histoire est celle de Duane, un jeune homme étrange qui transporte partout avec lui un grand panier en osier. A l’intérieur, niche son frère siamois, un être difforme qui a longtemps vécu accroché à lui, sur l’un de ses flancs, avant qu’ils soient séparés de manière brutale durant l’enfance. Tous les deux, ils se mettent en quête de retrouver les médecins responsables de leur séparation et sont bien décidés à se venger. Vous comprendrez peut être pourquoi j’ai cité David Cronenberg en préambule, il y a en effet dans Basket Case, beaucoup de thématiques similaires avec le cinéma du bonhomme : gémellité, le corps meurtri, les protubérances, les corps étrangers, la médecine… Nul doute que s’il avait été réalisé par le cinéaste canadien, le film aurait bénéficié aujourd’hui d’une aura nouvelle, d’un regard neuf, mais Frank Henenlotter n’ayant pas connu le même destin et la même reconnaissance tardive que son confrère, le film est resté encore aujourd’hui dans les étagères où l’on range les films bis, les nanars et autres étrangetés irregardables. Pourtant, sa puissance cinématographique n’est pas inintéressante. Certes, il est compliqué de l’associer à une filmographie et ses obsessions, car celle de Henenlotter est bien moins dense que celle de Cronenberg, mais le film en tant que tel, aussi vu au regard de ses deux suites et des deux autres films cultes de son auteur – Elmer, le remue méninges (1987) et Frankenhooker (1989) – constitue l’une des pierres principales de l’édifice constitué par ce cinéaste en seulement six films. Filmé quasiment uniquement dans un hôtel crasseux où loge le héros, Basket Case est l’un de ses films qui cartographie au plus près cette ville infréquentable dans les années 80 et 90, Henenlotter ayant eu pour interêt quasi-unique de filmer les bas-fonds new-yorkais, leur crasse, leurs mauvais garçons et mauvaises filles.

large-screenshot1Si le film n’échappe pas à son manque de moyen, à ses effets datés flirtant souvent avec le ridicule – les séquences d’animation en stop motion du monstre siamois gagnant la palme de la nullité – il parvient toutefois à saisir d’émotion à maintes reprises, bien aidé par l’âpreté de son scénario qui traite son sujet de manière franche, brutale, sèche. Liés irrémédiablement l’un à l’autre malgré les manipulations médicales, le héros et son frère tuméfié drainent le film vers le drame familial et passionnel. La créature, ridicule et hideuse au possible, étonne parfois en devenant véritablement touchante, poussant ses cris désespérés, saisie de jalousie, perdue, à l’idée de voir son frère l’abandonner pour les yeux doux d’une jeune femme. Si l’on accepte d’oublier le manque de moyens inhérent à ce type de production, Basket Case révèle donc une épaisseur dramatique insoupçonnée – et ce dès la longue séquence de flashback au milieu du film – qui chasse le rire au profit des larmes. La séquence finale, à ce titre, achève le spectateur dans une asthénie assommante. Passant à travers la fenêtre d’un immeuble, propulsé par son frère difforme, le jeune héros, s’écroule inerte sur le bitume en contre-bas. La foule les entoure et la caméra accompagne ce ballet de badauds dévoilant le monstre qui repose sur le flan de son frère, tous deux inertes mais à nouveau réunis. A ce moment, tout spectateur humain reniflera ses larmes, oubliant et excusant en même temps les effets kitchs inhérents à un film de cette économie. Croyez-nous sur paroles, celui là, c’en est un, de grand film. Carlotta l’a bien compris et le ressort en Blu-ray dans sa Midnight Collection que l’on ne vous présente plus. Pas de bonus à se mettre sous la dent, l’esprit VHS demeure sur ce support, rien que le film dans sa qualité la plus irréprochable qui existe sur le marché international.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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