The Brood (Chromosome 3) 4


Lorsque David Cronenberg réalise en 1979 The Brood (renommé par la traduction française aberrante Chromosome 3) il n’est pas encore véritablement révélé aux yeux des cinéphiles. Ces précédents films n’ont pas connu un grand succès, et il continue sa carrière de réalisateur en réalisant principalement des téléfilms. Même si Stéréo (1969), Frissons (1975) et Rage (1977) sortis avant The Brood (1979) sont aujourd’hui considérés à juste titre comme des pièces maîtresses du puzzle de l’univers du réalisateur Canadien, c’est bel et bien The Brood qui le révélera au grand public comme l’un des maîtres du suspense et de l’horreur fantastique. Premier film réalisé avec un budget décent, et des acteurs un tant soit peu connu, ce film révélera donc au grand public – et non plus seulement aux simples spectateurs cinéphiles adeptes des Midnight Movies – un homme et ses obsessions d’auteur.

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Cent Capuches et un Foetus

Lorsqu’il réalise The Brood (Chromosome 3), David Cronenberg est dans une période toute particulière de sa vie personnelle. Il est véritablement traumatisé par un divorce difficile, sa femme de l’époque était totalement aliénée par une secte antipsychiatrique et cette dernière aurait tenté d’entraîner leur jeune fille à l’intérieur de l’organisation. Le réalisateur a tout simplement dû kidnapper sa jeune fille pour la sauver de cette secte. Cette période de divorce a été particulièrement difficile à supporter pour David Cronenberg, et on retrouve en cela dans The Brood une grande part autobiographique. Le film raconte l’histoire d’un professeur en psychiatrie, le docteur Raglan (Oliver Reed), plus gourou que psychiatre, qui expérimente un nouveau traitement révolutionnaire : le psychoprotoplasme. Cette technique, qu’il a lui même inventée, consiste à permettre aux patients de suivre une thérapie qui les entraîne à matérialiser leurs névroses de manière corporelle. Nola (Samantha Eggar) est l’une de ses patientes les plus “efficaces”, femme séparée de force de son mari et de sa jeune fille, elle leur voue par ailleurs une haine tenace, les rendant responsables de son état. C’est cette rancœur que le psychiatre va l’aider à extérioriser. Nola l’extériorise donc de manière matérielle, et par la force de l’esprit, dans la chair de ses propres rejetons, une progéniture démoniaque qui, guidé par l’esprit de la souffrante va effectuer à sa place ses meurtres vengeurs. Devant ces terribles événements, son mari, Frank (Art Hindle) va tout faire pour en protéger sa jeune fille, l’étrange Candice.

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Vous comprenez mieux maintenant pourquoi, ce film est véritablement autobiographique pour Cronenberg. Il dira plus tard dans un entretien, que l’écriture du scénario de The Brood a été pour lui un exutoire, et une thérapie personnelle. On retrouve dans son histoire, et plus encore dans la mise en scène, tout ce qui constituera par la suite, le “style Cronenberg” pour les cinéphiles. Si les thématiques de Rage (1977) et Frissons (1975) étaient déjà bien ancrées dans ses obsessions scientifiques et épidémiques, on retrouve dans The Brood la même habilité de l’auteur à parler de sujets qui lui tiennent à cœur, tout en préservant une atmosphère fantastique, proche de l’horreur et du gore, aux confins du drame psychologique. Très proche de la série B dont Cronenberg ne nie pas la forte influence sur son travail – il vient de là – ce film marque pour le réalisateur, la première empreinte de son style aux yeux des cinéphiles. Si jusqu’alors on le considérait comme un cinéaste culte, aux œuvres sombres et perturbantes réalisées avec peu de budget, The Brood constitue la première reconnaissance du Canadien, comme un “auteur” à part entière. Dans son scénario, il conjugue les ingrédients d’un bon film d’épouvante, à de réelles réflexions scientifiques et psychanalytiques. Plus qu’un film de gnomes tueurs, son film s’intéresse aux pulsions malsaines de l’humain, à la rage qui peut nous habiter, et à la manière dont elle peut perturber l’équilibre familial.

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Car The Brood (la réelle traduction serait en bon français: “La progéniture”) est plus qu’autre chose, un film sur la famille et les tensions qui peuvent la gangréner : la haine des parents, entre eux, ou envers les enfants, ce qui les déchirent, les marques. En cela, ces créatures monstrueuses que sont les à-peu-près enfants que met à-peu-près au monde la patiente du Dr. Raglan, matérialisent les désastres que de tels ambiances au sein d’une famille peuvent causer sur les enfants. Ces enfants-monstres en sont les stigmates, les peurs, les craintes, les rages, extériorisées par la femme jusque dans la chair de sa chair. N’entend-t’on pas souvent qu’un enfant battu, devenu adulte et parent, aura plus de chance de battre à son tour sa progéniture ? C’est ce lien puissant et dévastateur entre l’enfant, sa mère, et les troubles qui peuvent le gangrener tout au long de sa vie, qui intéressent Cronenberg.

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Certaines scènes de The Brood sont devenues véritablement cultes. La vision de ces monstres enfantins encapuchonnés dans leurs manteaux attaquant l’école maternelle de la jeune fille pour la kidnapper, tout en déglinguant la pauvre professeure au passage, est d’une incroyable efficacité. Et si le film peine à trouver son rythme dans le premier quart d’heure, dès la première attaque et le premier meurtre, la tension s’installe, et Cronenberg parvient à une puissance de mise en scène véritablement brillante et évocatrice. Le final, où l’homme découvre le foetus externe de sa femme, qui en sort un autre de ses rejetons avant de lui faire la toilette comme un animal le ferait avec son petit, constitue le summum d’une vision horrifique de la famille, mais aussi de la maternité. Toutes ces obsessions scientifiques dont le réalisateur va faire son fer de lance durant plus de 40 ans de carrière et dont The Brood est l’un des admirables segments.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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