Antichrist 2


Fruit amer et scandaleux du dernier Festival de Cannes, ce nouveau film de Lars Von Trier oscille entre plasticisme exacerbé, réflexion métaphysique et thèse psychanalytique. Violent, outrancier, beau et moche à la fois. Quoi que l’on puisse en dire, on ne pourra en tout cas pas reprocher à Lars Von Trier de n’avoir pas été au bout de sa logique : un film sans concessions.

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« Si vous ne m’aimez pas,
sachez que je ne vous aime pas non plus »

Faire scandale à Cannes, ce n’est pas si rare. Lars Von Trier peux d’ailleurs être fier de figurer autour de Federico Fellini qui avait été hué avec sa Dolce Vita en 1960. Tout comme Marco Ferreri, dont le film à tendances scatophiles La Grande Bouffe, avait été très mal digéré – c’est le cas de le dire – en 1973. Sans oublier le fameux Maurice Pialat, qui gagna la Palme pour Sous le soleil de Satan, et dont la phrase de réponse au huées du public est devenu mythique. Ou bien encore, le scandale causé par l’annonce du vainqueur de 1994, un certain Quentin Tarantino, dont le Pulp Fiction n’était pas au goût de tout le monde. Non. Il faut le dire. Faire scandale à Cannes, c’est la classe.

L’histoire d’Antichrist démarre pourtant comme beaucoup de mélodrames hollywoodiens. Un couple heureux et semble-t-il épanoui, vient de perdre son enfant, victime d’un accident domestique. Pour faire le deuil de cette mort si culpabilisante, ils se retirent au milieu de la nature, dans un chalet coupé du monde. La femme (Charlotte Gainsbourg), particulièrement traumatisée depuis ce jour, est sujette à des angoisses terribles. Des peurs que son mari (William Dafoe), psychothérapeute, va tenter de comprendre et résoudre. Une entreprise qui va mal tourner, puisqu’au fur et à mesure, ses exercices et théories vont montrer leurs limites. Dès le prologue du film, l’esthétisme ultra-soigné d’une caméra amoureuse de ses acteurs et le noir et blanc saillant côtoie la synthèse de ce que sera le film dans son entier. Scènes de sexe explicites, outrancières, violentes. Poésie noire et macabre, et beauté funeste. Toutefois, la scène de la mort de l’enfant, est filmée par le Danois avec une grande pudeur. Il s’agit d’ailleurs, surement, du seul moment du film qui ne parait, étrangement, pas violent. La belle musicalité de l’instant laisse tomber le petit ange par la fenêtre, sans un bruit, sans un sursaut, comme un doux instant de pudeur poétique avant les grondements de l’orage.

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Hautement symbolique, parfois trop abstrait, Antichrist nous fait suivre la psychothérapie de cette femme, qui semble envahie par des comportements presque bestiaux. Chacun en fera surement sa propre interprétation. Pour ma part, j’ai vu en Antichrist, le symbole même de la perte de féminité, non pas un délire du réalisateur, mais une réflexion, réelle, sur la place d’un enfant dans un couple, la place de la femme – qu’elle soit épouse ou mère – et ce que peut engendrer la perte de cet enfant. Ici, le personnage interprété par Charlotte Gainsbourg (Prix d’Interprétation Féminine à Cannes, ndlr) semble tout bonnement prisonnier d’un combat intérieur, qui veut parfois lui faire réfuter sa féminité, et d’autres fois, la rendre gouvernante. Elle est donc d’abord tiraillée par son amour pour l’enfant, et d’autre part sa volonté de demeurer femme libre. Elle subit donc les joutes entre son envie d’aimer et son deuil, entre sa culpabilité et ses désirs. Influencée par ses recherches sur les sorcières, sur lesquels elle travaille une thèse, et devant l’impossibilité de comprendre et de supporter ces duels : elle va se convaincre elle-même que la nature et la femme, sont despotiques, maléfiques et dangereuses. Elle cherchera alors à tout bonnement détruire tout ce qu’il y a de féminin en elle : soit pour elle, ses propres marques de chaos.

S’en suit alors, l’imagerie même de la démence. De la démence coupable, celle de la Femme, qui est guidée par cette rage interne, cette culpabilité qui l’entrave. Et à la démence victime, celle de l’Homme, qui en tentant d’aider sa femme réveille lui-même ses propres tourments. Les syndromes de nos deux personnages semblent donc tout à fait crédibles, on ne doute pas une seconde qu’il en existe des semblables dans les dossiers de la psychanalyse. Trop souvent, dans les films, les assassins, les fous, semblent bien conscient de leurs méfaits. Ils ont souvent des objectifs, des choix, des raisons. Ici, la femme subis des pulsions indomptables, on n’expliquera pas celle-ci autrement que par le traumatisme de la mort de l’enfant. Ces pulsions nymphomanes et violentes traduisent parfaitement le conflit entre sa volonté d’être femme, et celle de détruire sa féminité. Les scènes sont certes particulièrement difficiles, mais elles ne sont pas si horribles visuellement. Ce qui les rend si choquantes, c’est qu’elles sont imprégnées du malaise général des personnages et de leurs démences. On assiste alors à une dégénération filmée par une caméra habitée, mobile et déroutante. Qui ne tombe jamais dans le gratuit ou le surfait.

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Au milieu de tout ca, la nature et la nature humaine, se dessinent comme les démons qui se combattent. Et qui fourmillent tellement en l’esprit de cette femme, qu’elle en devient tout bonnement phobique. L’homme lui-même en est particulièrement dérangé, et de multiples figures animalières hautement symboliques : une biche entrain d’accoucher, un renard blessé, et un corbeau dont l’instinct de survie est étonnant. Viennent compléter un tableau proche d’une fable noire et biblique. D’ailleurs, ce rapprochement à Adam et Eve ne semble pas négligé par le réalisateur. La femme nomme sa peur « Eden » et la nature prend une place primordiale dans ses angoisses. Elle gouverne les métaphores, est au centre de la thérapie, et tout ce qui se rattache à elle est soit reposante ou dangereuse. Ceux qui auront compris Antichrist comme un film profondément misogyne n’auront sûrement pas lu l’image dans le bon sens. Certes, le message interne au film nous fait comprendre qu’au fil de ses recherches, cette femme a fini par en déduire que les châtiments qu’ont connu les femmes au fils des années étaient mérités. Mais n’oublions pas le fil conducteur de son esprit, ce malaise, cette démence, celle qui lui fait haïr sa féminité, celle qui l’a fait raccrocher à l’idée de nature, et qui, donc, l’invite à la table de ce qui est maléfique, dangereux, et malsain. C’est avant toute chose un film sur le deuil, sur la perte d’un enfant, et sur les complexités de l’esprit maternel. D’autres qui nargueront la gratuité et la fadaise provocatrice du réalisateur n’auront pour se défendre que quelques scènes à plan unique, qui, si elles clouent sur le fauteuil, ne sont pas complaisantes. Elles sont par ailleurs, les scènes les moins complaisantes du film… Pénétration en gros plan, excision au ciseau, scène de sexe presque gore, ne sont présentes que par étincelles et toujours par traduire un mal-être précis, une souffrance réelle. D’autres invitations à l’étrangeté sont moins malignes, comme ce Renard qui parle, assez grotesque finalement.

Avec ce film, Lars Von Trier va simplement au plus loin de ses idées, même s’il oublie pas mal de ses spectateurs au bord de la route. Car je n’irais pas jusqu’à dire que le réalisateur a souhaité délivrer une vision sans réflexion. L’impact des images est si soigné qu’il est évident qu’il a réfléchi au symbolisme de chaque plan. Mais toutefois, il ne recherche pas à tout expliquer. Il laisse donc souvent son spectateur sur le bord du trottoir, à attendre sa propre illumination. Car s’il a bien réfléchi ses propos, et la signification de son histoire, il oublie un peu la nécessité de la faire comprendre au spectateur. Certes, il est important que tout à chacun ait à réfléchir, je ne vante pas ici l’idée, qu’un film doit être servi pré-mâché sur un plateau, pour être immédiatement consommé. Mais Von Trier le dit lui-même, il est un cinéaste égoïste. Il ne fait pas un film pour le public, il le fait pour lui. On pourra être d’accord avec l’idée qu’un film, ca se fait avec le cœur et les tripes, et que c’est hautement personnel. Mais dans un monde comme celui du Cinéma, monde des images, par essence ancré au divertissement, puis devenu art : ne pas accepter l’idée que c’est une œuvre faite pour être regardée, comprise ou analysée : me semble ubuesque. Hypnotique, les effets s’ils ne sont pas gratuits, paraissent parfois légèrement incontrôlés.

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C’est ce qui rend Antichrist un peu moins agréable. Il n’existe aucune complicité entre le réalisateur et son spectateur. Et c’est ce mal qui a sûrement fait que beaucoup de critiques ont jeté sur Lars Von Trier l’adjectif de « auto-contemplatif ». Ecrit durant une longue période de dépression de son auteur, celui-ci, avec un esprit guéri, veut encore proposer sur un plateau son cerveau malade. Alors si le film est intelligent, et non dénué de sens, son réalisateur est borné : et ça fait chier.

 

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A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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