Il y a quelques semaines, en plein festival de Locarno, nous avons eu la chance de nous entretenir avec l’immense Rick Baker. Inviter cette légende des effets pratiques au sein d’un des festivals les plus prestigieux d’Europe est une déclaration d’amour au genre et comme nous l’évoquions dans notre long entretien avec le maître, la présence de ce sculpteur de chair et de cauchemars à la 79e édition du Festival international du film de Locarno vient révéler que les barrières entre les loups-garous londoniens et le festival helvétique – historiquement perçu comme le temple d’une cinéphilie d’auteur rigoureuse, voire austère – sont poreuses, pour ne pas dire caduques. Bien au contraire, ce goût pour l’angoisse et la transgression s’est distillé comme un virus merveilleux à travers l’immense majorité des sections du festival, de la monumentale Piazza Grande jusqu’aux recoins les plus pointus du Concorso Internazionale et de la section Fuori Concorso. Cette édition d’août 2026, que nous avons suivi à distance grâce au soutien du festival, nous a prouvé une fois encore que les monstres étaient bel et bien présents sous le soleil du Tessin.
Distillation

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La preuve la plus majestueuse de cette inclinaison du festival pour l’hybridation des formes réside sans doute dans l’hommage vibrant rendu sur la Piazza Grande à un cinéaste américain faussement inclassable. En lui remettant le prestigieux Pardo alla Carriera (le Léopard pour l’ensemble d’une carrière), Locarno a couronné James Gray. À 57 ans, le réalisateur américain, venu présenter son tout nouveau long-métrage Paper Tiger (James Gray, 2026), dont nous vous parlions déjà à Cannes, n’a cessé, sous des dehors de grand classicisme formel, de s’approprier les archétypes du cinéma de genre pour mieux disséquer les affres de la folie humaine, et surtout masculine. Cette filmographie se lit comme une inexorable descente aux enfers, qui emprunte des masques différents à chaque décennie. Dès ses premiers coups de maître avec Little Odessa (James Gray, 1994), puis The Yards (James Gray, 2000) et La nuit nous appartient (James Gray, 2007), le cinéaste a vampirisé le film de mafia et le néo-noir. Sous sa caméra la pègre n’a rien de séduisant, elle est au contraire une famille maudite qui se retrouve dans des situations à la lisière de l’horreur. A titre d’exemple nous pouvons citer l’extraordinaire séquence de home invasion, présente dans Paper Tiger. Avec The Lost City of Z (James Gray, 2016), il revisite également le film d’aventure mystique et d’exploration. La jungle amazonienne comme monstre naturel, et moyen de dévoiler la folie de l’explorateur Percy Fawcett. Et comment ne pas évoquer son incursion dans la science-fiction avec Ad Astra (James Gray, 2019) ? Sous le vernis de la hard SF, Gray nous livrait, encore une fois, en passant par le genre, un thriller psychologique. Le vide insondable de l’univers ne sert que de caisse de résonance à la rencontre entre un fils voyageant aux confins du système solaire pour faire face à son père, devenu un démiurge fou, aveugle à la vie, reclus dans les ténèbres comme un monstre lovecraftien. En bref, un hommage à des films de monstres détournés ou l’on croise des fantômes familiaux, des patriarches toxiques et des institutions déshumanisantes.

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L’exploration d’un cinéma de genre détourné s’est poursuivie dans la section Fuori Concorso (Hors Compétition), qui créait l’événement avec la projection de Bakma (Abdelhamid Bouchnak, 2026). Le réalisateur tunisien est un nom que l’on connaît pour Dachra (2018) dans lequel il avait ni plus ni moins posé les fondations d’un nouveau cinéma d’horreur contemporain en Afrique du Nord, démontrant une virtuosité pour manipuler et jouer avec les mythes locaux. Ici il réitère l’essai en nous mettant à nouveau face à un polar, dans lequel des policiers cartésiens se retrouvent à traquer un tueur en série qui semble suivre un rituel paranormal. Le cinéaste revient à une horreur plus organique et contemporaine que dans son précédent film qui abordait le mythe des sorcières. Bouchnak prouve une nouvelle fois sa maestria inégalée pour filmer l’enfermement et la claustrophobie. Sa caméra agit comme un étau, elle resserre constamment le cadre autour de ses protagonistes, réduisant l’espace vital plan après plan, les acculant dans des impasses tant physiques que mentales. Le réalisateur utilise de nombreux tropes du cinéma de genre – un sound design incroyablement abrasif, des clairs-obscurs tranchants, et des dilatations temporelles insoutenables – pour opérer à cœur ouvert les traumatismes de la Tunisie contemporaine.

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La plus grande secousse tellurique de cette 79e édition, la preuve ultime que Locarno a embrassé sa part d’ombre, est venue de la Compétition Internationale. Le jury n’a pas tremblé au moment de décerner sa récompense suprême, le sacro-saint Léopard d’or, au cinéaste roumain Florin Șerban pour You Don’t Belong Here (Florin Șerban, 2026). Le récit s’attache aux pas de Marius, un père de famille d’âge mûr, professionnellement installé et confortablement drapé dans les certitudes de sa classe sociale bourgeoise. Cet homme ignore totalement la double vie, sombre et violente, que mène son propre fils à la nuit tombée. Le vernis de cette existence paisible vole en éclats sanglants lorsque Marius découvre que son enfant arpente les rues de la ville à vélo, au sein d’une milice de justiciers masqués se livrant à des expéditions punitives. Le vertige continu lorsque la police frappe à la porte, accusant le jeune homme de meurtre. On est donc en bref sur un mélange entre un récit classique du cinéma roumain, c’est-à-dire la descente aux enfers d’une certaine élite bourgeoise, et un pur genre codifié, le vigilante movie, trope par excellence du cinéma d’exploitation américain. Le film orchestre un affrontement entre deux dimensions antagonistes, le monde diurne, rationnel, légal mais impuissant du père, et le monde nocturne, tribal, anarchique, masqué et ultra-violent de cette jeunesse désabusée. Le sentiment de dépossession de Marius, ce père qui voit la chair de sa chair devenir un monstre inconnu aux yeux de la loi et de la morale, génère un effroi étonnant, et on doit bien avouer que la victoire de ce grand film noir, pour la récompense suprême du festival est une revanche supplémentaire pour le Genre.

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Enfin, nous souhaitons vous proposer une troisième recommandation, et donc troisième cinéaste à découvrir avec A margem do rio (Matheus Farias et Enock Carvalho, 2026), connue à l’international sous le titre anglophone The Riverbank, et gagnant d’un prix spécial du jury. Depuis plusieurs années, le cinéma brésilien s’est imposé comme l’un des viviers les plus stimulants de la planète pour les amateurs de frissons, porté par des œuvres mystérieuses et engagées comme Bacurau (Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, 2019) ou le somptueux conte lycanthropique Les Bonnes manières (Juliana Rojas et Marco Dutra, 2017). Ce cinéma a prouvé de longue date qu’il était passé maître dans l’art souverain d’utiliser l’allégorie fantastique, le gore et l’épouvante pour métaboliser ses profondes fractures politiques. Le duo de réalisateurs formé par Matheus Farias et Enock Carvalho, également monteur de Kleber Mendonça Filho, s’inscrit dans ce sillage. Le film s’attache à Izaquiel, un agent d’entretien précaire œuvrant dans la tentaculaire et inégalitaire ville de Recife. Confronté à une violence urbaine systémique, au mépris de classe et à une pression immobilière qui se referme sur les personnages, l’intrigue va lentement, inexorablement, glisser vers l’irrationnel. Notre protagoniste, en quête de rencontres sexuelles et amoureuses, se glisse chaque nuit dans les profondeurs de la mangrove environnante. Dans cet espace, terre fertile d’hallucinations fantastiques, le film lorgne parfois près du thriller, plus précisément du polar ou de la folk horror tout en nourrissant parfaitement le doute du spectateur. C’est dans cette boue primordiale que se révèlent et s’affrontent violemment les structures de pouvoir invisibles qui régissent notre monde moderne. Le fantastique surgit d’entre les racines entremêlées et le film joue magistralement sur l’esthétique du seuil et de l’entre-deux. Le choc entre la terre ferme et l’eau croupie, entre les nantis des tours de verre et les précaires des bidonvilles, entre la froide rationalité et l’étrangeté de certains lieux religieux, et surtout, entre les corps. Un film fantastique et touchant, qui restera sans conteste comme l’une des expériences visuelles les plus troublantes de ce crû festivalier.
En définitive, au terme d’une dizaine de projections en distanciel , cette 79e édition du Festival de Locarno aura été le formidable théâtre d’un bouleversement total des hiérarchies cinéphiliques classiques. Pendant des décennies, le cinéma de genre fut regardé de haut par les institutions festivalières sérieuses, trop souvent relégué aux marges, caché sous le tapis ou confiné dans le ghetto pittoresque des séances de minuit. L’angoisse n’a jamais été aussi belle, et c’est exactement pour ce type de cinéma audacieux et hybride, en bref, monstrueux que nous continuerons de nous battre à Fais pas genre.


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