Souviens-toi… l’été dernier


Si le cinéma d’horreur de ces dernières années a vu renaître certaines franchises sous la forme de reboot, requel ou même de séries, qui aurait parié — ou simplement souhaité — qu’on exhume un jour les mésaventures de Julie James et de sa bande de potes de Southport, qu’on avait quitté à la fin des années 90 ? Ne valait-il pas mieux oublier ? C’est peut-être là, justement, toute la thèse de ce nouveau Souviens-toi l’été dernier (Jennifer Kaityn Robinson, 2025).

Sarah Michelle Gellar portant une couronne de reine de promo montre un crochet à une jeune femme dans le film Souviens-toi... l'été dernier.

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Mourez jeunesse !

Souvenez-vous, c’était en 1997. Le scénariste Kevin Williamson, ayant remis le slasher au goût du jour l’année précédente en écrivant Scream (Wes Craven, 1996), accepte de lui donner un petit frère à la demande des studios. Délaissant les bourgades de la classe moyenne, il plante le décor à Southport, petite ville côtière du sud des États-Unis. Réalisé par Jim Gillespie, Souviens-toi… l’été dernier (1997) racontait l’histoire d’une bande d’adolescents ayant terminé le lycée et impatients d’être propulsés dans leurs vies d’adultes. Composée de la timide Julie James (Jennifer Love Hewitt), de la belle Helen Shivers (Sarah Michelle Gellar), du ténébreux Ray Bronson (Freddie Prinze Jr.) et du caractériel Barry Cox (Ryan Phillippe), la bande prend les routes sinueuses de la côte lors d’une nuit arrosée de fête nationale. Un quidam est renversé, puis jeté à l’eau : les jeunes gens se promettent d’enterrer leur secret à tout jamais. Un an plus tard, une Julie désormais universitaire reçoit une lettre inquiétante. Ses amis et elle deviennent alors la proie d’un homme vêtu d’un ciré de pêcheur et armé d’un crochet très coupant. Si l’année écoulée a vu des rêves s’éteindre, des couples se briser et des amitiés se délier, la menace du “Pêcheur” vient creuser un peu plus l’écart social qui les séparait déjà.

Un mot indiquant "I know what you did last summe" entre les mains d'une femme.

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La réalisatrice Jennifer Kaytin Robinson, connue pour ses productions Netflix et HBO, choisit d’approfondir ce dernier point en proposant à Sony un legacy sequel. En 2024, Southport est devenue les “Hamptons du Sud”, grâce à un riche promoteur immobilier ayant pris soin d’étouffer les massacres survenus dans les deux premiers films — aucune mention n’est faite du troisième. Un 4 juillet, une nouvelle bande d’amis de la génération Z se réunit pour célébrer les fiançailles de Danica et Teddy au sein de l’élite locale. Leurs amis Ava et Milo, autrefois en couple, sont également de la partie. Quant à Stevie, la plus précaire du groupe, elle travaille désormais pour le service traiteur. La gêne est palpable lorsqu’elle retrouve ses anciens amis du lycée mais contre toute attente, Stevie finit par se joindre à la bande pour une balade nocturne en voiture. À cause des pitreries de Teddy, un autre véhicule dérape et finit sa course en bas de la falaise. Teddy fait promettre à ses amis de garder le silence — promesse qu’ils acceptent à contrecœur. Un an plus tard, une lettre menaçante se glisse parmi les cadeaux de mariage de Danica, séparée de Teddy et désormais fiancée à un autre homme. Tandis que la bande tente de comprendre qui se cache derrière cette menace, Ray Bronson — resté à Southport, où il emploie Stevie — leur vient en aide. De son côté, Ava cherche du soutien auprès de Julie James, devenue professeure à l’université. Bien que réticente à affronter les démons de son passé, Julie accepte de recevoir Ava, alors qu’un nouveau Pêcheur déclenche une série de meurtres visant les jeunes protagonistes.

Le slasher a toujours fonctionné comme un baromètre social des mœurs de son époque. Quand Kevin Williamson écrit Scream et Souviens-toi… l’été dernier dans les années 90, la jeunesse qu’il y dépeint est plus décomplexée que celle des années 80, refusant certains tabous autour du sexe, de l’alcool et même de la drogue. On y trouvait un discours méta : Sidney Prescott connaissait les codes rabâches des films d’horreur avec ses victimes jugées trop cruches tandis que Julie James faisait remarquer à son amoureux que le crochet dans la légende urbaine du Pêcheur est un symbole phallique. En faisant revivre ces mêmes franchises ou en mettant en scène des adolescents victimes d’un tueur armé et masqué, nous sommes en droit de nous demander ce que la slasher contemporain raconte de sa jeunesse. Si les différences sociales étaient moins marquées entre les personnages de Scream, c’était au contraire un motif présent dans I know what you did last summer. Le personnage de Ray Bronson était le membre le moins privilégié de sa bande d’amis, n’ayant pas accès aux études et étant forcé de trouver un travail comme pêcheur. Devenu un outsider aux yeux de ses amis, il est le premier faux-coupable suspecté d’être à l’origine des meurtres.

La bande de jeunes du film Souviens-toi l'été dernier regardent estomaqués, hors-champ, la personne sur laquelle ils ont roulé sur cette route de nuit.

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En 2025, cet archétype est recyclé avec le personnage de Stevie, la protégée de Ray, héritière déchue à cause d’un père s’étant enfui avec l’argent prévu pour son éducation. Quant à ses amis, ils s’épanouissent dans les études ou sont tout simplement bien-nés. Le film de Jennifer Kaytin Robinson met en scène une génération Z encore plus décomplexée que les précédentes, où la sexualité est plus fluide pour un personnage comme Ava, la santé mentale et physique se révèle comme une priorité et un sujet pour Danica, et toutes les deux évoquent l’astrologie. Aucun tabou du côté de l’alcool et le groupe fait tourner un petit joint avant de partir en bagnole. Mais encore ? On pourrait avancer que si cette jeunesse jouit d’une telle liberté, c’est avant tout grâce à son statut privilégié. Pourtant, le plus grand des privilèges n’est peut-être pas matériel : c’est celui d’oublier. Que ce soit dans le film original ou dans ce nouvel opus, les personnages dotés d’un avenir tout tracé ont toujours plus de facilité à enfouir le secret, tandis que les plus démunis, eux, n’ont pas ce luxe. Ils ne savent que trop bien que leurs fautes, si elles remontent à la surface, leur coûteront plus cher. Par ailleurs, les personnages de ce nouveau chapitre n’apprennent l’existence des meurtres commis dans les années 90 qu’après avoir été eux-mêmes menacés, détail ironique qui souligne le fait que la nouvelle génération de spectateurs ne connaît pas la franchise et la découvre peut-être aujourd’hui. Dans le récit, c’est peut-être la métaphore d’une jeunesse rattrapée pas seulement par ses propres erreurs mais également celles de leurs aînés. Il faut compter sur le personnage de Ray ou d’une jeune podcasteuse – arrivée à Southport pour enregistrer un épisode sur les meurtres originels – pour peut-être endosser le rôle de gardiens et gardiennes de la mémoire tandis que Julie James voudrait bien se faire oublier.

Ce legacy sequel serait-il une sorte de parabole d’une Amérique toujours hantée par son passé, mais aussi socialement fracturée et désabusée dans les années post-COVID ? Après tout, le slasher va puiser sa source dans des films où les tueurs sont eux-mêmes des marginaux socialement inadaptés ou mentalement fragiles dans une société qui les exclut. S’ils étaient victimes d’un système avant de devenir bourreaux, cela relevait d’un sous-texte dans les années 70 et 80. Le slasher contemporain aurait-il un caractère plus nuancé et explicite quant aux inégalités sociales, comme dans un Bodies Bodies Bodies (Halina Reijn, 2022) ? Bien que la piste soit intéressante, il n’en reste pas moins que ce serait jeter des fleurs et trouver du sens à une œuvre mineure reposant sur le succès commercial d’un long-métrage de 1997 n’ayant pas atteint le même succès critique et le statut de film culte que son jumeau Scream. Les nouveaux personnages rejouent tous les archétypes du film original sans faire le poids en tant que groupe, si bien qu’il faut convoquer Jennifer Love Hewitt et Freddie Prinze Jr. pour tenter de relever le niveau et flatter la nostalgie des fans de la première heure. Comble du fan service, le personnage de Sarah Michelle Gellar – mort dans le premier volet – revient pour une scène cauchemardesque et spectrale qui ne fait pas avancer l’intrigue d’un pouce. Si certains meurtres du film de 1997 bénéficiaient encore d’une mise en scène soignée et tendue, ceux de ce nouvel opus peinent à marquer les esprits, à l’exception du harpon utilisé par le Pêcheur, seul véritable ajout iconographique à la saga et à un tueur au charisme d’une huître. Difficile aussi de passer à côté des multiples clins d’œil et tentatives d’auto-dérision, comme lorsque Julie James reprend, lors du combat final, la réplique culte du premier volet : « What are you waiting for ? » (« Qu’est-ce que tu attends ? »). Un peu plus tôt, elle affirmait que « la nostalgie est surcotée », au cas où le message aurait eu du mal à passer. Plus qu’un simple discours méta, Souviens-toi… l’été dernier verse ici dans une mise en abyme entre auto-critique et auto-dépréciation de son propre récit comme de l’industrie qui l’a produit, obsédée par la nostalgie du spectateur, à l’image des Scream de 2022 et 2023 (Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett). Ce dernier aspect atteint son paroxysme dans la scène finale, dans laquelle un personnage partage sa réflexion selon laquelle les meurtres auraient pu être évités « si les hommes allaient en thérapie », une manière pour ce petit slasher de questionner sa propre existence.

Le tueur du film Souviens-toi l'été dernier cadré en contre-plongée, s'apprêtant à frapper avec son crochet.

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Le plus bel hommage au premier chapitre reste peut-être le scénario de Jennifer Kaytin Robinson et Sam Lansky, quasiment identique à celui de Kevin Williamson pour ce qui est de la structure, mais aussi truffé de personnages inutiles placés de-ci de-là pour faire diversion, rendant l’intrigue confuse et incompréhensible. La plus grosse erreur du film de Jim Gillespie était de ne jamais nous faire croiser le tueur « en civil » avant le dénouement, et ce legacy sequel ne réitère pas la faute, il en commet simplement d’autres, en se terminant par une scène post-générique promettant une suite aux mésaventures de Julie James. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines.


A propos de Léonard Gauthier

Longtemps, Léonard s’est couché tard, absorbé par des films comme Psycho et Possession ou encore le cinéma de Michael Haneke. Prêt à défendre Scream comme il le ferait avec La Maman et la Putain, Léonard est continuellement partagé entre Nouvelle Vague et films d’horreur, son Lausanne natal et son Bruxelles adoptif, ainsi que son compte Mubi et les nouveaux slashers sortis en salles. C’est cette dualité et cet éclectisme qui nourrissent son travail de scénariste et réalisateur.

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