Clarice


Clarice balaie son héritage du Silence des Agneaux (Jonathan Demme, 1991) dont il est la suite pour ne devenir qu’une énième série policière basique à souhait. Que garder de cette première (et peut-être seule) saison hautement décevante ?

Plan rapproché-épaule sur Rebecca Breeds, qui regarde l'horizon, de nuit, le regard interrogateur et flottant ; plan issu du film Clarice.

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Mais où est donc Hannibal ?

Diffusée depuis février sur la chaine américaine CBS très friande de séries policières (tout s’explique), et simultanément sur Salto en France, Clarice a été présentée comme une suite au film Le Silence des Agneaux (Jonathan Demme, 1991) sous forme de série qui se focaliserait donc sur le personnage de Clarice Sterling et en particulier sur ses troubles psychologiques un an après sa rencontre avec l’incontournable Hannibal Lecter. Mais problème, pour des raisons de droits d’auteur rocambolesques, la série ne peut pas faire mention du fameux cannibale. Solution de rechange, on recentre l’intrigue sur Buffalo Bill. On retrouve alors Clarice en 1993, en mauvaise relation avec ses collègues du FBI pour avoir agi seule contre le tueur psychopathe. Cependant, pour la remercier d’avoir sauvé sa fille des griffes du maniaque, la sénatrice Ruth Martin lui fait rejoindre la nouvelle unité VICAP pour traquer les tueurs en série et les prédateurs sexuels. Dans le déni du traumatisme qu’elle a subi face à Buffalo Bill, Clarice fait bonne figure tout en étant en proie à d’incessants flashbacks. Sa sensibilité accrue se confirme dans ses méthodes de travail, où son sens de l’observation et sa capacité d’analyse rapide lui permettent de résoudre les enquêtes les plus tordues – on se croirait presque dans Mentalist (2008-2015) –, faisant surtout passer ses collègues pour des idiots qui n’existent scénaristiquement que pour la mettre en valeur.

Sauf que l’actrice Rebecca Breeds – dont c’est ici l’un des premiers grands rôles – n’arbore pas le même charisme que Jodie Foster (à défaut d’imiter son accent). Air nunuche et personnalité fade, l’agent Sterling tout aussi brillante qu’elle soit ne convainc pas. En comparaison, la prestation de Devyn A. Tyler dans le rôle de sa colocataire et collègue Ardelia Mapp aurait mérité un développement nettement supérieur à celui proposé : à croire qu’elle ne sert que de faire-valoir pour défendre la cause noire au sein du FBI. Davantage spin-off que suite réelle, Clarice multiplie les enquêtes au lieu de se concentrer sur une seule, tant et si bien qu’on a plus l’impression de voir l’héritier d’Esprits Criminels (2005-2020) que la continuation de la saga de Thomas Harris. Le premier épisode laisse pourtant espérer une réitération du motif du serial killer – à la Mindhunter (2017-2019) ? – pour au final se tourner vers une théorie du complot développée en fil rouge ça et là dans les épisodes suivants. L’idée n’est pas mauvaise, mais les enquêtes parallèles viennent parasiter la trame initiale et diminuer la tension ambiante, comme si le spectateur était extirpé de l’intrigue principale puis replongé dedans puis re-extirpé, etc. Sachant qu’il faut attendre une semaine entre chaque épisode (sans compter la trêve d’un mois entre les épisodes 7 et 8), autant dire que le va-et-vient entre les enquêtes lasse rapidement. Serait-on donc trop habitué au binge-watching ? Bien sûr que oui.

Pas facile de passer après tous les films et séries sur notre cannibale préféré, Mahnunter (Michael Mann, 1986), Le Silence des Agneaux (Jonathan Demme, 1991), Hannibal (Ridley Scott, 2001), Dragon Rouge (Brett Ratner, 2002), Hannibal Lecter : Les Origines du mal (Peter Webber, 2007), tous adaptés des romans de Harris. Mais surtout, comment succéder à l’incroyable travail de Bryan Fuller sur la série Hannibal (2013-2015), tellement regrettée qu’elle fait encore aujourd’hui l’objet de pétitions pour son retour ? La faute peut-être à une diffusion sur CBS qui enchaine les séries policières procédurales, les créateurs de Clarice ont opté pour un traitement très consensuel, bien loin de l’audace de ses prédécesseurs. Pourtant, Alex Kurtzman et Jenny Lumet ne sont pas des inconnus. Si la dernière n’a pas une filmographie très fournie, elle reste quand même la fille du réalisateur Sidney Lumet. Quant à Kurtzman, il a notamment écrit pour les franchises de Star Trek et Transformers, et a réalisé le remake de La Momie (2017) avec Tom Cruise qui aurait dû lancer un Dark Universe chez Universal mais qui au vu des critiques… N’en sera rien. Complètement passé à côté de son sujet, Clarice ne fera pas partie de nos recommandations Salto, mais rassurez-vous, si vous êtes en quête de série d’horreur atmosphérique et malaisante, Monsterland reste toujours dispo sur la plateforme.


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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