[Carnet de bord] Fantasia 2026 • Jours 1 à 4


Fondé en 1996 par Pierre Corbeil, Martin Sauvageau et André Dubois, Fantasia a commencé comme un ciné-club hebdomadaire où le trio à sa tête présentait, dans le sublime cinéma Impérial de Montréal, du cinéma asiatique alors jamais distribué au Québec. Ce ciné-club permet donc au public montréalais de découvrir pour la première fois sur son sol The Killer (John Woo, 1989), Barefoot Gen (Mori Masaki, 1983), Police Story: Supercop (Jackie Chan, 1992), ainsi que plusieurs films Godzilla des ères Shōwa et Heisei. Il devient aussi le premier festival non asiatique à présenter le travail de Takashi Miike dans le monde, chose qui fera du réalisateur un invité régulier du festival. Tout ça, c’était il y a aujourd’hui 30 ans, un anniversaire que Fantasia s’apprête à célébrer en grand!

Photo de Nicolas Winding Refn sur le tapis rouge de Fantasia a Montréal

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Jour 0 • Anticipation

Depuis que l’édition de l’année dernière s’est conclue, je ne cesse d’imaginer à quoi ressemblera le 30e anniversaire de Fantasia. Quels films y seront projetés ? Quels invités fouleront le tapis rouge ? Ça se devait d’être grandiose et lorsque les annonces ont commencé à tomber… Wow. Cette année, le festival s’ouvre avec le mal-aimé Her Private Hell, du encore moins aimé Nicolas Winding Refn, qui recevra le prix Cheval Noir pour l’ensemble de sa carrière. Le duo de démonologues cinématographiques, Vera Farmiga et Patrick Wilson, viendront chacun de leur côté avec un projet différent. Farmiga avec TheLeader (Michael Gallagher, 2026), un drame horrifique revenant sur les événements tragiques orchestrés par Heaven’s Gate (la secte, pas le film de Cimino), tandis que Wilson présentera l’épisode final de la série Cape Fear (Nick Antosca, 2026), réadaptation du roman de John D. Macdonald, Un monstre à abattre, déjà adapté deux fois au grand écran : en 1962 par J. Lee Thompson et en 1991 par Martin Scorsese. Le légendaire cinéaste japonais Takashi Shimizu, réalisateur de Ju-on: The Grudge (2002) sera également de la partie pour présenter non pas un, mais deux nouveaux longs-métrages ! En plus de tout ça, le cinéma queer sera à l’honneur pour cette 30e édition avec la venue de Jane Schoenbrun, fraîchement récompensée d’une Palme Queer à Cannes, avec Teenage Sex and Death at Camp Miasma qui fera ici sa première canadienne. Elle sera accompagnée d’Alice Maio Mackay, réalisatrice trans de 21 ans et de son 9e film, Our Effed Up World, de Avalon Fast, cinéaste indépendante dont le long-métrage Camp(2025) a déjà fait beaucoup de bruit dans les festivals nord-américains; et finalement de Louise Weard, réalisatrice underground pour le troisième volet de sa trilogie : Castration Movie (2024), des thrillers psychologiques de plus de trois heures chacun, se déroulant dans le monde underground queer.

Jour 1 • La “résurrection” de NWR

Après avoir pu découvrir sur le fil L’Odyssée de Nolan avant d’entrer pleinement dans le tumulte festivalier, je me dirige vers le tapis rouge de Her Private Hell, où j’ai été invité à poser des questions à Nicolas Winding Refn. La réputation du cinéaste le précède évidemment, et le voir arriver sur le tapis rouge en costard, avec ce petit air altier qu’il maitrise à merveille et dont il a même fait un style en soi ne calme pas mon stress. Décontenancé, je tente l’exercice des trois minutes de questions et réponses, mais Refn, visiblement amusé par l’exercice du contournement, me donne des réponses aussi courtes que cryptiques qui me laisse quelque peu de marbre. Son petit sourire narquois me décontenance, mais il est indéniable qu’il à l’art pour fabriquer sa propre légende. Il élève l’insolence et l’arrogance en une forme de happening permanent, si bien qu’il est tout bonnement impossible de savoir à quel point il enfile ce costume provocateur pour simplement s’épargner des exercices, comme celui-ci, avec lesquels il ne se sent pas vraiment à l’aise. Quoi qu’il en soi, cet entretien, que je peux à peine définir comme tel, servira finalement d’introduction parfaitement appropriée pour la projection qui suivra. Refn reçoit donc son Cheval Noir sous un tonnerre d’applaudissements qui, une fois calmé, permettra au réalisateur de prononcer ses premiers mots sur scène  :”Again, Please”

Une femme maquillée sous les yeux de perles bleus posent devant un rideau rose dans Her Private Hell de Nicolas Winding Refn

« Her Private Hell » de Nicolas Winding Refn © Tous droits réservés

Vient alors la projection de son dernier film à date, Her Private Hell, une œuvre décousue et superficielle qui ne raconte finalement que l’arrogance naïve de son auteur. Son histoire suit trois actrices lors du tournage d’un film de science-fiction de série Z (visiblement aussi réalisé par Refn, si j’en crois l’inscription « By NWR » qu’on peut voir sur certains accessoires), qui seront tour à tour victimes d’un mystérieux tueur connu sous le nom de « l’Homme de cuir », ressemblant de façon troublante au Gimp de Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994) auquel on aurait ajouté des faisceaux lumineux dans les yeux. En parallèle, un soldat américain dans le Japon des années 40 recherche sa fille portée disparue dans le milieu criminel local. La majorité de ses séquences ne serviront finalement qu’à fétichiser le pays du Soleil Levant et surtout à montrer son protagoniste assassiner de manière ridiculement violente des yakuzas. Du moins, jusqu’à ce que Refn explique, lors de la séance de questions/réponses, leur fonction (profondément stupide) dans le récit. Her Private Hell met en exergue les relations père-fille dysfonctionnelles, dévoilant une protagoniste vivant dans l’ombre de son père narcissique au nom absurde de Johnny Thunders. Un sujet intéressant que Refn refuse bien évidemment de traiter autrement que sous son aspect totalement fétichiste. Mais il faut bien avouer qu’en faire un néo-giallo dans lequel l’antagoniste est une manifestation physique des daddy issues de l’héroïne est une idée loin d’être déplaisante, tant le tout est absurde. De plus, le film est parfois visuellement magnifique, avec ses grands décors parfaitement éclairés, ou à contrario terriblement cheap. L’enfer du titre, illustré par un misérable couloir recouvert de fumée, constellé de quelques cristaux en plastique disséminés un peu partout sur le plateau, fleure bon le kitsh à la Power Rangers. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de l’apprécier un peu malgré tout. Rien ne fonctionne, mais il lance tellement d’idées absurdes à l’écran que cela en devient hypnotisant si on se laisse envoûter par les vibrations des néons. (Le logo du distributeur Neon au début du film n’a d’ailleurs jamais été aussi approprié.) C’est au final une œuvre que son réalisateur nous supplie d’analyser, visiblement pour faire son travail à sa place et d’y trouver la signification qu’il n’a jamais su lui insuffler. Pour clore cette soirée d’ouverture avec un peu de dissonance cognitive, je me devais de raconter à quel point le Refn d’après-film était différent de celui qui nous a demandé plus d’applaudissements. Il est ressorti extrêmement gentil, humble et drôle, en plus de rester plus d’une heure après le film pour signer des autographes, discuter avec le public et prendre des photos. Preuve en est, certainement, que le côté prétentieux que Refn adore afficher en public ne semble être qu’une façade qu’il s’amuse à revêtir lors de certaines de ses apparitions publiques. Dans tous les cas, le bonhomme demeure un personnage fascinant, à l’image de ses films. Parfois un peu indéchiffrables.

Jour 3 • Du réalisme québécois au chaos intergalactique

Un pere et son fils discute en forêt dans Tight Letuce

« Tight Lettuce » de Harrison Houde © Tous droits réservés

Après un deuxième jour où je n’ai vu que l’excellent Teenage Sex and Death at Camp Miasma (Jane Schoenbrun, 2026), déjà traité dans FPG, la suite du programme se révéla bien remplie avec trois projections, en commençant par le film anglo-québécois Tight Lettuce, (Harrison Houde, 2026), drame intimiste inspiré de l’histoire vraie d’un fils essayant tant bien que mal d’aider son père dépendant à abandonner le fentanyl et l’héroïne. C’est le genre de long métrage qui nous questionne sur la définition même d’un « film Fantasia ». Ici, aucun effluve de sang, de monstre terrifiant ou de réalité exagérée. Ce premier long-métrage de Houde est aussi terre-à-terre que possible, mais bien que je questionne sa présence dans la programmation, il reste un drame solide, surélevé par la performance d’Emmanuel Bilodeau, qui interprète ici le père du protagoniste. Pour le reste, il s’agit d’un film tendre et touchant qui ne réinvente pas le drame familial, mais qui, mine de rien, a réussi à me tirer une petite larme.

Deux jeunes femmes regardent vers le plafond

« Our Effed Up World » de Alice Maio Mackay, © Tous droits réservés

S’ensuit le long métrage d’Alice Maio Mackay, Our Effed Up World. Produit par Jane Schoenbrun, celui-ci possède visiblement plus de cachet que les huit précédents, réalisés totalement sans le sou. On y suit une jeune femme devant composer avec la mort de sa grand-mère tout en gérant une possible invasion extraterrestre avec ses amis. Mieux réalisé et éclairé que ses films précédents, on voit que la cinéaste s’améliore à chaque réalisation. Surtout, on ressent une œuvre faite avec une passion gigantesque par un groupe d’amis de longue date, distillant un certain charme sur de nombreux spectateurs. La distribution, en particulier, fait preuve d’une alchimie contagieuse. Malheureusement, la durée de 68 minutes est beaucoup trop courte pour raconter quoi que ce soit de réellement intéressant. Tout est précipité, rien n’est développé et la cinéaste tourne tout en champ/contrechamp, sans variété de plans ou réelle créativité. En réalité, si on compare celui-ci à ses films précédents, on découvre qu’il manque d’un certain sens du plaisir. Tout est fait de manière mécanique et un poil scolaire. Si vous voulez voir un Alice Maio Mackay plus réussi, regardez plutôt Carnage for Christmas (2024).

Deux personnages, un homme et une femme visiblement sud-coréen ont l'air apeurés par quelque chose hors champs

« Unidentified Murder de Ka-Hei et Chun-Ki © Tous droits réservés

Troisième et dernier film de la journée : la comédie noire hongkongaise Unidentified Murder (Kwok Ka-Hei et Jack Lee Chun-Kit, 2026). Une jeune influenceuse décide de mettre en scène un prank  visant son copain, dont le meilleur ami fut enlevé par des extraterrestres des années plus tôt, en engageant un acteur pour interpréter l’ami en question, qui serait revenu d’entre les étoiles. Le tout tourne très mal lorsque le copain assassine le comédien sans savoir que celui-ci en est un et que sa copine a tout filmé. Unidentified Murder repose sur l’effet Rashomon, c’est à dire qu’il va sans cesse nous remontrer les mêmes événements, mais sous des angles différents. Chaque nouveau point de vue apporte une révélation inédite dans le récit, et le tout devient rapidement absurde et ridicule, au point de questionner sans arrêt les images qui défilent devant nos yeux. Le film est un peu retenu par un style assez amateur qui ne raconte vraiment jamais rien, mais le jeu des comédiens et le scénario extrêmement bien ficelé rendent le tout très plaisant.

Jour 4 •  Explosion Animée et vertige méta

« Redline » de Takeshi Koike © Tous droits réservés

Deux films pour ce quatrième jour de festival. Le sommeil est court, les journées sont longues et le café est délicieux. On commence par une projection dans la catégorie Fantasia Rétro avec Redline (Takeshi Koike, 2009), un délire absolu. On y suit un pilote de course dans un univers futuriste qui se prépare pour le dernier tour le plus difficile de sa carrière : Il doit gérer à la fois la pègre qui veut le voir perdre volontairement, l’armée fasciste de la planète où se déroule l’évènement (qui tente par tous les moyens de le faire capoter), une histoire d’amour avec une autre pilote, un combat de kaiju et, bien sûr, la course elle-même. Redline est un film qui, comme le terme qui lui sert de titre, va extrêmement vite. Il est bruyant, agressif et radical. C’est une proposition qui refuse tout compromis et qui accepte totalement de déplaire à une partie du public. Si j’en crois les multiples spectateurs ayant quitté la salle lors de la projection, ainsi que les nombreux applaudissements, Redline est ce qu’on peut appeler un film qui divise. Personnellement, il m’a totalement séduit par sa folie absolue et son animation incroyable, illustrant sept ans de labeur, chaque image étant réalisée à l’aide de key frames, donnant une fluidité extrêmement impressionnante à l’ensemble. Le film possède aussi un grand sens de l’autodérision envers son propre médium : chaque pilote de course est une parodie d’archétype de personnage d’anime japonais et l’animation ultra expressive des visages donne un rendu caricatural à chacun d’entre eux.

Un homme assis dans une salle de cinéma aux fauteuils jaunes, regarde sur l'écran une femme elle même assis dans une salle de cinéma à fauteuils jaunes

« You Are the Film » de Makoto Ueda © Tous droits réservés

Seconde et dernière projection de la journée : You Are the Film de Makoto Ueda, connu principalement comme scénariste pour Beyond the Infinite Two Minutes (Junta Yamaguchi, 2020), River (Junta Yamaguchi, 2023) et Night Is Short, Walk on Girl (Masaaki Yuasa, 2017), dont c’est là la première réalisation. Un homme et une femme vont assister tous deux à des projections différentes avant de découvrir que l’autre apparaît à l’écran. Ils sont chacun les protagonistes de leur propre film que l’autre regarde et vont utiliser la fiction pour s’entraider afin de résoudre leurs problèmes. Bon, je ne sais pas à quel point ce synopsis est compréhensible, car le film est assez compliqué à décrire, mais il s’agit d’une comédie méta sur le cinéma et sur la relation qu’entretiennent les spectateurs avec les films qu’ils regardent. Tout ou presque est filmé en caméra épaule et utilise un grand nombre de plans-séquences pour renforcer la situation absurde dans laquelle les personnages se trouvent. Plus le récit avance, plus la réalité des deux films se mélange et plus le chaos prend place. C’est une belle folie qui fait énormément rire, mais qui malheureusement ne va pas assez loin. Pour un film qui parle de cinéma et dont les personnages discutent littéralement avec le film qu’ils regardent, il ne brise jamais véritablement le quatrième mur, et on sent qu’il manque un véritable côté méta où nous, le public, serions impliqués dans le récit. C’est un autre des courts films du festival, ne durant que 1h08, mais contrairement à Our Effed Up World d’Alice Maio Mackay, c’est exactement tout ce dont il avait besoin. On le dévore comme un petit bonbon saveur cinéma.

 


A propos de Alexandre Royal

S'il n'est pas en train de fixer un écran beaucoup trop longtemps tel un Alex Delarge bedonnant, il peut être trouvé sur un plateau de tournage espérant devenir le prochain Spielberg. TDAH en puissance (et non médicamenté), il est toujours en train de se lancer dans mille et un projets qui n'aboutirons sans doute jamais. Obsédé par le cinéma depuis que de multiples problèmes de santé l'ont forcé dans son enfance à rester à la maison plutôt qu'à jouer dehors, il considère cette période de sa vie comme une bénédiction cachée, lui ayant permis de découvrir le plus bel art du monde.

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