Des Minions et des monstres


S’il y a bien une figure que Fais Pas Genre chérit particulièrement au cinéma, c’est celle du monstre. Qu’ils soient gluants, cruels, allégoriques, écailleux, spatiaux ou titanesques, on aime voir des créatures s’emparer de l’écran. Nous étions donc plutôt impatients, et curieux, de découvrir ce nouveau volet des Minions. Si la franchise de chez Illumination semblait récemment arriver à bout de souffle, ce nouvel opus osait une promesse alléchante : lier intimement l’histoire de ces petites créatures jaunes à la grande Histoire des monstres au cinéma. Alors, pari tenu ?

Pleins de Minions se retrouvent coincés dans les rouages d'une machine comme dans le film de Charlie Chaplin, "Les Temps Modernes" ; la plupart des créatures jaunes sont coincées autour d'une grande roue crantée, à gauche du plan, passant ensuite vers une plus petite route, à droite du plan ; plan du film DES MINIONS ET DES MONSTRES, de Pierre Coffin.

© Universal / Illumination

 Once Upon a Time… in Hollywood

La note d’intention est donnée dès la première seconde du film. Le célèbre globe terrestre du logo Universal apparaît à l’écran, mais au lieu de s’achever de la façon habituelle, il se rembobine frénétiquement pour nous faire traverser toutes les précédentes itérations historiques de la firme. Dans ces quelques secondes d’introduction réside déjà la grande promesse théorique du film : rembobiner l’histoire du cinéma pour mieux la rejouer à sa sauce. La première moitié de Des Minions et des monstres (Pierre Coffin, 2026) s’inscrit dans cette optique méta-cinématographique. Le récit suit les Minions alors qu’ils investissent et parasitent les œuvres pionnières du septième art. On les voit ainsi traverser et semer un chaos jubilatoire dans les expérimentations chronophotographiques d’Eadweard Muybridge, s’incruster dans les vues documentaires des frères Lumière, avant de venir trébucher dans les chefs-d’œuvre de Charlie Chaplin et Buster Keaton. On y croise de nombreux guests, dont un certain Georges Lucas joué par le créateur de Star Wars himself. Cette idée est un excellent moteur scénaristique puisqu’elle permet à l’équipe de Pierre Coffin de créer une infinité de situations où les Minions, qui sont finalement les héritiers contemporains ultimes des créatures du cinéma burlesque, peuvent exprimer toute leur plasticité. Ils s’immiscent dans des séquences canoniques, et, par la grâce de quelques gestes maladroits, en renversent littéralement le décor, transformant un moment d’anthologie du cinéma en un chaos slapstick. Cette mécanique de destruction, inhérente à la saga, atteint ici des sommets comiques car elle profane avec amour des images que le spectateur connaît par cœur. C’est le principe même de la parodie, mais à la sauce Moi, Moche et Méchant (Pierre Coffin & Chris Renaud, 2010).

Cinq Minions, à la droite du plan, découvrent une momie sortant de son sarcophage dans un couloir qui peut s'apparenter à l'intérieur d'une pyramide ; les Minions portent tous un casque blanc et semblent ravis de leur découverte ; la momie, composée de bandelettes blanches, est debout, tendant les bras ; les murs sont couverts de hiéroglyphes ; le Minions en tête de cohorte brandit une torche allumée ; plan du film DES MINIONS ET DES MONSTRES, de Pierre Coffin.

© Universal / Illumination

En plus de cela, il faut bien avouer qu’il y a une certaine beauté dans ce principe puisque les Minions rendent un hommage sincère aux cinéastes, aux sauts technologiques et aux mouvements artistiques qui ont indirectement forgé l’ADN de ces créatures. L’arrivée du cinéma parlant, sujet inépuisable du septième art, disséqué de Chantons sous la pluie (Stanley Donen, Gene Kelly, 1952) à Babylon (Damien Chazelle, 2022), offre d’ailleurs au film l’occasion de mettre en valeur son second atout comique majeur : l’usage si particulier de la parole. Dans une relecture parodique d’une séquence de Citizen Kane (Orson Welles, 1941), l’un des Minions, au moment de prononcer le mythique et solennel « Rosebud », lâche dans un dernier soupir un mot d’une stupidité abyssale, comme toujours chez ces petites créatures. Cet effet fonctionne non seulement comme un ressort parodique, mais il cristallise surtout la singularité de ces personnages. Leur langage, fait d’une accumulation chaotique de sons, d’onomatopées et de noms propres, parvient toujours à se faire comprendre organiquement par la salle. L’utilisation absurde de références contemporaines et de noms de la pop-culture (Mbappé, Bogdanoff, etc.) crée un anachronisme langagier lorsqu’il est plaqué sur des tournages des années 1930. En traversant ainsi l’âge d’or du burlesque et les balbutiements du parlant à travers la parodie et l’hommage, les Minions finissent par raconter leur propre genèse, ce qui est étonnamment touchant.

Un Minion en salopette brandit une torche allumée dans une main aux côtés d'une petite créature verte en robe blanche, qui s'apparente à un avatar du Grand Ancien Cthulhu ; la créature verte brandit elle aussi une torche allumée dans une main ; à la droite du plan, on devine la présence d'un second Minion, légèrement en retrait ; la pièce est plongée dans l'obscurité ; sur le mur, en arrière-plan, on aperçoit une large pierre parcourue d'inscriptions ; plan du film DES MINIONS ET DES MONSTRES, de Pierre Coffin.

© Universal / Illumination

Mais revenons-en à nos monstres, promesse de cet article et du titre du film. Tout au long de leur épopée, nos petites créatures en salopette n’ont qu’une obsession : trouver l’entité la plus maléfique et la plus terrifiante possible pour la servir. Cette quête diabolique agit à nouveau comme un prétexte scénaristique pour enchaîner les vignettes face au bestiaire classique du cinéma de genre. On les voit ainsi multiplier les bévues cataclysmiques face à un cyclope antique, ruiner les plans d’un sorcier maléfique, agacer une entité tentaculaire tout droit sortie d’un cauchemar lovecraftien, ou encore suivre un robot programmé pour anéantir la Terre. À chaque incursion dans un genre, les Minions réussissent à lui insuffler un trait d’humour. Pour ne donner qu’un exemple parlant : alors qu’ils servent une momie tirée d’un film d’aventure, l’un des Minions, en manque de papier toilette, décide de se servir de ses bandelettes. Le niveau comique n’est certes pas très élevé, mais suffisant pour revisiter l’histoire du fantastique à travers la bêtise. Si ces saynètes fonctionnent comme des respirations humoristiques, elles sont avant tout une immense déclaration d’amour aux genres cinématographiques qui ont érigé les monstres au rang de superstars absolues (voir notre article Historique du Film de Monstres). L’ensemble tient debout car la survie d’un genre réside précisément dans sa capacité à être digéré, détourné et piraté. Au fond, la saga n’a jamais fait autre chose ; le tout premier Moi, moche et méchant appliquait déjà cette exacte même formule de déconstruction burlesque au film de braquage et au cinéma d’espionnage. Avec ce nouveau tour de piste, les Minions prouvent qu’ils ont réussi à rejouer une histoire bien particulière du cinéma – la leur !


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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