Personne n’a entendu crier


Artus films déniche régulièrement des pépites passées sous les radars et c’est encore le cas avec la sortie blu-ray de Personne n’a entendu crier (Eloy de la Iglesia, 1973), une œuvre espagnole même pas sortie en France à l’époque. Sorte de mélange de giallo et de concept hitchcockien accumulant les rebondissements invraisemblables et les fautes de goût, le long-métrage mérite néanmoins une nouvelle chance…

Une femme blonde regardant un homme brun, assis tous les deux sur un canapé, un rayon de soleil déversant sa lumière sur eux.

© Tous Droits Réservés

SCÈNES DE MÉNAGE

Dans l’Espagne franquiste des années 70, Eloy de la Iglesia a su imposer une certaine transgression avec des films tels que La Semaine d’un assassin (1972) ou La Créature (1977). Un style tapageur et bien loin des dictats imposés par le régime au pouvoir. Sorte de Pasolini espagnol ou de proto-Almodovar pour les uns, il s’intéresse aux petites gens, aux laissés pour compte d’un système exsangue. Pour autant, son œuvre aura eu du mal à trouver une résonnance jusqu’à ce nouveau millénaire mais heureusement, l’édition de Personne n’a entendu crier (1973) par Artus Films permet de se plonger dans la filmographie du cinéaste. Pour son sixième long métrage, le réalisateur suit Elisa, une femme qui se prostitue entre Londres et Madrid et qui, un soir chez elle, devient la témoin du meurtre de sa voisine par son mari Miguel. Celui-ci décide de l’épargner si elle accepte de devenir sa complice pour se débarrasser du corps de son épouse. Elisa accepte à contrecœur avant de finalement nouer des sentiments avec son maitre chanteur. Un postulat hitchcockien – la femme fatale blonde est aussi présente – que n’aurait pas renier un certain Brian De Palma.

D’ailleurs, on aurait été plus que curieux de voir un cinéaste de cette trempe s’emparer de ce sujet tant la réalisation de la Iglesia parait toujours en décalage avec ce qu’il raconte. On le sait, le film est une commande, mais le réalisateur espagnol jongle bien trop souvent avec deux tonalités très opposées en l’état : un aspect réaliste montrant la société espagnole au mitan des années 70 et un aspect grandiloquant digne du giallo censé intervenir sur les moments plein de tension. La dichotomie fonctionne sur la première partie se déroulant à Madrid, mais peine à convaincre sur la deuxième près du lac où les fautes de goûts s’accumulent. Un formaliste comme De Palma aurait surement allégé l’approche réaliste pour se concentrer uniquement sur le lien malsain entre Elisa et Miguel – puis avec d’autres personnages – et proposer un meilleur emballage esthétique. En l’espèce, Eloy de la Iglesia parait incapable de se positionner sur son approche et c’est déjà un point négatif face au visionnage. On peut aussi regretter que le film offre autant de twists peu crédibles et que le réalisateur se satisfasse davantage de l’effet de secousse sur le spectateur que de sa vraisemblabilité.   

Une femme blonde parlant dans un combiné de téléphone rougie vif.

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Malgré ces quelques défauts majeurs, Personne n’a entendu crier reste prenant de bout en bout grâce à un duo d’interprètes impeccable. En premier lieu, Carmen Sevilla, déjà vue dans Le Plafond de verre (1971) qui parvient à faire de son personnage Elisa un véritable puzzle émotionnel. Connaissant l’écriture des personnages féminins – a fortiori les prostituées – de cette époque, c’est une curiosité de la voir si aboutie. Pour lui donner le change, Vicente Parra, dans le rôle de Miguel et déjà présent dans La Semaine d’un assassin (1972), parvient à imposer un jeu ambigu et à figurer cette masculinité sans cesse remise en question, que ce soit par la lâcheté du personnage ou par son attirance suggérée envers un autre homme. D’autres viennent compléter ce casting – comme María Asquerino ou Tony Isbert, eux aussi très étranges – mais le noyau du film, c’est la confrontation sans cesse en mutation de Carmen Sevilla et Vicente Parra. Et clairement, elle sauve souvent Personne n’a entendu crier de l’ennui ou de l’agacement. 

Reste des scènes fortes comme lorsque nos deux antihéros cherchent à se débarrasser du corps de la victime – qui est l’excuse parfaite pour empiler les scènes de tension, qu’il s’agisse d’un voisin trop curieux ou d’un policier insistant – et une volonté du réalisateur de ne pas toujours céder à la facilité ; les sentiments que nouent le maitre chanteur et sa proie sont, pour le coup, plus imprévisibles que la machination elle-même, et le tout dernier plan du film est franchement d’un pessimisme rare, montrant la cruauté cyclique des choses. Sa caméra n’est pas toujours bien placée, ses tentatives esthétiques pas toujours heureuses, mais on peut tout de même entrevoir un début de discours de la part du réalisateur sur la soumission à l’autre qui n’est pas dénuée de sens ni d’intérêt – mais qui, encore une fois, aurait eu plus d’impact chez d’autres cinéastes. C’est ce qui permet à Personne n’a entendu crier de sortir in extremis son épingle du jeu. En tous les cas, sa nouvelle vie en blu-ray chez Artus Films est l’occasion parfaite de le découvrir ou de le redécouvrir.

Blu-ray du film personne n'a entendu crier.Le combo blu-ray/DVD proposé par l’éditeur soigne la forme avec un très beau coffret cartonné dans lequel est glissé un slide à deux volets où sont présentés les deux disques. Le visuel qui, s’il reprend l’une des séquences les plus interminables du film, actualise l’affiche originale internationale. On ne s’éternisera pas sur les bonus dans la mesure où seule une présentation du film de vingt-cinq minutes est proposée, mais celle-ci nous permet de comprendre la démarche du réalisateur ainsi que la place de cette oeuvre dans sa filmographie. Pour le reste, mieux vaudra se référer au coffret dédié au cinéaste édité en 2023 chez Artus également. D’un point de vue technique, c’est une restauration 2K qui nous est proposée ici, et le travail est remarquable dans la mesure où tous les éléments parasites ont été nettoyés pour ne laisser que la texture de la pellicule, sa chaleur et ses contrastes. Seule une piste audio espagnole sous-titrée est proposée – on rappelle que le film n’était pas sorti en France – et l’équilibre entre les voix, le sound design et la musique est franchement réussi. Des conditions parfaites pour se lancer dans Personne n’a entendu crier qui reste une curiosité.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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