L’extraterrestre Spielberg


La sortie très prochaine de Disclosure Day, trente-sixième film – en incluant Duel (1972) – de Steven Spielberg, est l’occasion pour Fais pas genre ! d’évoquer une thématique et une figure qui revient régulièrement dans la filmographie du cinéaste états-unien : l’extraterrestre.

Un extraterestre enlace un petit garçon en hoodie rouge dans E.T de Steven Spielberg

« E.T, l’extraterrestre » © Universal Studios

Vers l’infini et au-delà

Steven Spielberg investit la science-fiction dès le début de sa carrière professionnelle avec Rencontres du troisième type (1977), puis E.T., l’extraterrestre (1982) suivent ensuite A.I. Intelligence artificielle (2001), Minority Report (2002), La Guerre des mondes (2005), Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal (2008) et Ready Player One (2018). S’ils sont nombreux à les évoquer seuls quatre long-métrages mettent en scène des êtres venus d’ailleurs. Essayons, comme Parzival dans Ready Player One, d’y trouver des clefs pour accueillir comme il se doit le prochain film du plus grand cinéaste hollywoodien vivant.

Enfant ouvrant la porte sur un paysage en feu

« Rencontres du troisième type » © Tous droits réservés

Une femme barricade sa maison, son enfant fixe la porte d’entrée. Une lumière jaillit par le trou de la serrure. Le jeune garçon se dirige vers elle, l’ouvre et se fait enlacer par une lumière orangée. Image emblématique de Rencontres du troisième type (1977) qui met en scène un enfant émerveillé et plongé dans l’inconnu. L’image inversée est visible dans la bande-annonce de Disclosure Day (2026) ou une jeune protagoniste est à l’extérieur d’une maison illuminée. J’appuierai le propos de ce texte avec ces premières images disponibles du prochain Spielberg. Dans Rencontres du troisième type (1977), l’inconnu effraie tous les protagonistes adultes, à deux exceptions près : le professeur Claude Lacombe (François Truffaut) et Roy Neary (Richard Dreyfuss). Les deux partagent une naïveté, une curiosité enfantine les empêchant de prendre peur face aux phénomènes paranormaux. Au contraire, ils ont pour eux une grande force d’attraction. Le personnage de Daniel Kellner (Josh O’Connor) semble être fait du même bois qu’eux dans Disclosure Day (2026) quand on l’aperçoit au centre d’un champ de blé en proie à une intervention extraterrestre. Va-t-il avoir le même destin que Roy Neary et quitter la Terre en d’étranges compagnies ? Pour en être sûr, il faudrait en savoir évidemment davantage sur ce personnage et sur ses motivations. Roy Neary se jette à corps perdu dans cette quête au fort accent religieux. Une lumière venue du ciel le conduit jusqu’au sommet d’une montagne sur laquelle il fait face à une révélation, à l’instar de Moïse qui, au mont Sinaï, reçoit la visite de Dieu. Pour Roy Neary, cette rencontre d’un autre type, suivie par une invitation, vient combler un manque, un vide existentiel, même s’il faut pour l’accepter abandonner sa famille. Pour mieux appréhender le choix du personnage et son envie d’ailleurs, nous devons  plonger dans la vie du réalisateur. Rencontres du troisième type (1977) est l’un des rares films écrits par Steven Spielberg. Au cours d’une interview dans le cadre de l’émission Inside the Actors Studio par James Lipton, datant du 25 octobre 1999, le journaliste fait remarquer à Spielberg que dans Rencontres du troisième type (1977) les extraterrestres et les humains communiquent via un appareillage informatique et une musique. Le père du cinéaste est informaticien, sa mère professeure de musique et la communication entre eux est défaillante. Il suffit de (re)voir son film biographique The Fabelmans (2022) pour s’en convaincre. Ce lien révélé par James Lipton n’avait jamais été perçu consciemment par Spielberg lui-même à la vue de son étonnement.

En Haut : « E.T, L’extraterrestre » © Universal Studios
En Bas : « Disclosure Day » © Universal Studios

Les extraterrestres bienveillants de Rencontres du troisième type (1977) permettent à Roy Neary – et à Spielberg – de combler un manque émotionnel. Manque auquel doit faire face quelques années plus tard Elliott, le jeune héros de E.T., l’extraterrestre. (1982). Le protagoniste principal a lui aussi un vide à remplir, pas d’ordre existentiel, mais paternel. L’absence du père traverse les réalisations de Spielberg jusque dans les années 1990 avec un Indiana Jones qui doit régler ses problèmes avec son géniteur dans La Dernière croisade (1989). Cette thématique trouve ensuite des échos différents dans sa filmographie avec l’absence d’un enfant qui peut causer des tourments aux parents. C’est le cas du fils qu’il faut ramener à la maison dans Il faut sauver le soldat Ryan (1998), celui qu’il faut remplacer dans A.I. Intelligence artificielle (2001) ou celui qu’il faut rattraper dans Arrête-moi si tu peux (2002). En 1982, Elliott, lui, doit bel et bien surmonter ce vide paternel via son amitié avec un jeune extraterrestre, un lien profond d’ordre métaphysique quand l’existence de l’un dépend de la survie de l’autre. Tout comme Rencontres du troisième type (1977), E.T. l’extraterrestre (1982) est empreint de symboles judéo-chrétiens. Le personnage de l’ami cosmique est un être de lumière, il réalise des miracles, il ressuscite même et sauve le jeune Elliott, avant de retrouver le ciel. La vie est transmise par le doigt d’E.T. à celui d’Elliott, rappelant Dieu donnant la vie à Adam dans la peinture du plafond de la Chapelle Sixtine de Michel-Ange. Ce symbole divin trouve une réplique dans une nouvelle image de Disclosure Day (2026). Est-ce un signe annonciateur du retour des extraterrestres bienveillants chez Spielberg après leur parenthèse belliqueuse des années 2000 ?

En Haut « La Guerre des Mondes » © Paramount Pictures / Dreamworks
En Bas : « Disclosure Day » © Universal Studios

Spielberg est limpide quand il évoque La Guerre des mondes (2005) : « A la lumière du 11 Septembre, de la menace terroriste, qui était inconcevable avant le 11 septembre, ma Guerre des mondes arrive dans un contexte qui rappelle fortement ceux qui virent la naissance des autres adaptations. J’aurais fait un film différent si je l’avais tourné avant le 11 Septembre. […] Pour moi, l’inconnu était bienveillant. Sinon je n’aurais pas fait Rencontres du troisième type ou E.T.. Je crois qu’après le 11 septembre, j’ai perdu un peu de mon innocence. L’inconnu n’est peut-être pas si bienveillant que ça. Peut-être n’en aurons-nous jamais une représentation précise et qu’il restera une menace. Ce qui est certain c’est que ma perception du monde a changé depuis la destruction du World Trade Center. ». Dans les Etats-Unis post-11 septembre, La Guerre des mondes (2005) est le représentant le plus vertigineux de la répercussion des attentats sur le cinéma hollywoodien. Ses visions cauchemardesques ont déjà été magnifiquement évoquées dans l’article que nous avions consacré au film. Toutefois, il est à retenir que l’inconnu que représente les extraterrestres est désormais hostile. Si les affres des tripodes sont profondément évocatrices – terrorisme, génocide, exode, etc. – les meurtres de ceux de Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal (2008) le sont moins. Dans l’avant-dernière aventure du professeur Jones, les extraterrestres sont traités comme des clichés de serial. Cela n’empêche pas Spielberg d’en faire des êtres funèbres, non de lumière. Par ailleurs, dans la période des années 2000, des personnages non extraterrestres ont pourtant été mis en scène comme tels, comme David, héros d’A.I. Intelligence artificielle. Quand cet enfant-robot fait son apparition pour la première fois, il se tient derrière une porte. Celle-ci est vitrée et allonge sa silhouette, le déforme, pour ressembler à celle d’êtres venus d’ailleurs. Son étrangeté est immédiatement soulignée, tout comme celle des précogs, les humains pouvant prédire l’avenir de Minority Report (2002) Ils sont blanchâtres, plongés dans un bain lumineux et traités par certains comme des êtres divins.

En Haut : « Minority Report » © 20th Century Fox / Amblin
En Bas : « Disclosure Day » © Universal Studios

Je m’écarte de la thématique extraterrestre car Disclosure Day (2026) le nécessite, Spielberg semblant renouer avec des extraterrestres qui ne sont pas l’antagoniste de l’être humain. En revanche, le danger a plutôt l’air de se trouver dans le gouvernement et chez ses dirigeants. Minority Report (2002) ne cesse de questionner la politique sécuritaire des Etats-Unis et les dérives liberticides de la politique menée durant cette période par George W. Bush. Un masque d’Abraham Lincoln, père de la liberté des Etats-Unis, est “aveuglé”, la cellule dans laquelle est emprisonné John Anderton (Tom Cruise) porte le matricule 1109 et des innocents deviennent des victimes collatérales de la prescience des précogs. Spielberg ne souhaite pas voir les libertés individuelles sacrifiées sur l’autel de la sécurité et il met en garde son public en appuyant sur l’esthétique de certains passages de Disclosure Day (2026) laissant entrevoir une réminiscence du totalitarisme numérique de Minority Report (2002). En réveillant les mêmes armes de mise en scène utilisées pour Bush, Spielberg souhaite-t-il maintenant s’attaquer à Trump ? Cela paraît limpide quand les protagonistes de Disclosure Day (2026) clament leur soif de vérité sur les événements paranormaux dans une Amérique plongée dans le mensonge par son propre Président. Spielberg, lors de la sortie de Pentagon Papers (2018), évoque la menace du premier mandat de Trump sur “la liberté de la vérité”. Et si, pour une fois, la vérité était vraiment ailleurs ?


A propos de Mathieu Guilloux

Mathieu n'a jamais compris le principe de hiérarchisation, il ne voit alors aucun problème à mettre sur un même plan un Godard et un Jackie Chan. Bien au contraire, il adore construire des passerelles entre des œuvres qui n'ont en surface rien en commun. Car une fois l'épiderme creusé, on peut très vite s'ouvrir vers des trésors souterrains. Il perçoit donc la critique comme étant avant tout un travail d'archéologue. Spécialiste du cinéma de Hong-Kong et de Jackie Chan, il est aussi un grand connaisseur de la filmographie de Steven Spielberg. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNTIY

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