Depuis son premier long-métrage, Pee-wee’s Big Adventure, sorti en 1985, Tim Burton s’est imposé dans le paysage du cinéma occidental du demi-siècle écoulé. Dans une monographie stimulante dont les éditions Playlist Society ont le secret, Elsa Colombani décortique – au risque parfois de l’hagiographie – le travail du réalisateur nord-américain, son esthétique, ses influences, ses évolutions. Et fournit de précieuses clés de compréhension d’une œuvre incontournable.

« Beetlejuice Beetlejuice » (2024) © Tous droits réservés
La foire des ténèbres
Batman : Le Défi (1992), Edward aux mains d’argent (1990), Sleepy Hollow (1999), Les Noces funèbres (2005), Dark Shadows (2012), Beetlejuice Beetlejuice (2024)… Pas de doute sur la parenté commune de ces films résolument « burtoniens ». Un nom qui charrie des images, une atmosphère, une patte : on est bien en présence d’un auteur, capable d’imposer jusqu’à un certain point sa vision, son esthétique. Il y a, en surface, la symbiose avec la musique de Dany Elfman, la complicité avec des acteurs et actrices comme Michael Keaton, Helena Bonham Carter ou Johnny Depp, la collaboration régulière avec des producteurs comme Richard D. Zanuck. Et puis il y a le reste. Le reste, c’est ce qu’Elsa Colombani explore dans Tim Burton ou le Prométhée gothique, cherchant à dégager une cohérence dans près de 40 ans d’une carrière ponctuée par plus de 20 longs-métrages, mais aussi de séries, de courts-métrages et de clips vidéo.
Alors, c’est quoi Tim Burton ? C’est d’abord la fascination pour la figure du monstre. De Edward à la Dolores de Beetlejuice Beetlejuice, en passant par le Pingouin et Catwoman ou les enfants surprenants de Miss Peregrine et les enfants particuliers (2016), le réalisateur fait la part belle à des créatures parfois grotesques, toujours ambiguës, hybrides, morcelées physiquement autant que moralement et, manifestation extérieure de leur dualité, plus ou moins mal (re)cousues. Toutes et tous hésitent entre bien et mal, humanité et animalité, vie et mort, inscrivant le cinéma de Burton dans la droite ligne du genre littéraire gothique. Genre dont on retrouve l’esthétique dans les décors burtoniens : structures verticales reliant de hautes tours à de profonds souterrains, comme la Gotham de Batman : Le Défi, espaces intérieurs dont l’architecture expressionniste raconte l’esprit torturé de leurs habitants, comme le château d’Edward, ou encore cimetières au statut ambigu, lieux de recueillement mais aussi de refuge et même, comme dans Les Noces funèbres, de passage.

« Batman : le Défi » (1992) © Tous droits réservés
Burton, c’est surtout l’influence durable de Frankenstein, œuvre emblématique du genre gothique. Les contradictions de la créature comme celles de son créateur traversent l’œuvre du réalisateur américain et servent de fil rouge au livre d’Elsa Colombani. Comme l’être sans nom imaginé par Mary Shelley, les personnages burtoniens se débattent entre humanité et monstruosité, traînent leurs traumas enfantins, oscillent entre le désir d’être acceptés et la rancœur, sinon la haine à l’égard de leurs congénères souvent hostiles. Bref, ils promènent leur anormalité dans un monde uniformisé et uniformisant dans lequel ils ne trouvent pas leur place, condamnés à la marginalité malgré leurs efforts d’intégration. Et comme Victor Frankenstein, Burton se rêve en artiste capable de (re)donner la vie, d’animer/réanimer les êtres, avec la très belle analogie proposée par l’autrice entre l’art de la résurrection des corps et le cinéma, en particulier l’animation en stop-motion.
Les analyses passionnées et passionnantes d’Elsa Colombani donnent envie de se (re)plonger dans le cinéma de Burton. Y compris pour vérifier si l’on ne retrouve pas, à l’échelle de sa filmographie, la forme spiralaire identifiée par l’autrice dans de nombreux films : de Beetlejuice, (1988), à sa suite de 2024, en passant par Big Fish (2003) et La planète des singes, (2001), Burton brouille les temporalités, avance pour mieux revenir en arrière, visite et revisite ses traumas sous de nouvelles coutures, sonde les recoins de l’inconscient de ses personnages… Bref, le cinéma de Burton explore, ressasse et triture comme un patient et son thérapeute, avec le rêve comme outil et moteur incontournable.
Sans que ça ôte à l’intérêt de son essai, on pourrait reprocher à l’autrice de ne pas jouer, justement, son rôle de thérapeute avec un peu plus de consistance, et de prendre trop facilement pour argent comptant les affirmations de son patient. Car le réalisateur de Sweeney Todd (2007), n’est pas exempt de contradictions, soigneusement laissées de côté par Elsa Colombani. En particulier, Tim Burton serait un outsider, un marginal « en rupture avec les codes mainstream », lit-on au début de l’ouvrage. Inadapté à la société contemporaine en général et à l’industrie du cinéma en particulier, le cinéaste serait un artiste sincère assistant impuissant à la récupération mercantile de son œuvre – à l’image des sculptures d’Edward ou des tableaux de Margaret Keane dans Big Eyes (2014). En réalité, dans ses productions les plus mainstream – Batman, La planète des singes –, Burton a cédé aux exigences des studios plutôt que d’en claquer la porte. Durant le reste de sa carrière, il a su naviguer au sein de l’industrie avec un cinéma offrant, sur le fond comme sur la forme, un degré d’originalité acceptable par Hollywood, c’est-à-dire très limité comparé à ce que propose le cinéma indépendant.
Pour rester dans le registre de la thérapie, on peut se demander dans quelle mesure Big Fish ne constitue pas le lapsus, l’acte manqué, l’aveu involontaire du cinéaste. Ode de deux heures au patriarcat, à l’hétéronormativité, à la cellule familiale et à la réussite individuelle, le film met en scène un héros incapable de renoncer à une vie ultra conventionnelle et financièrement confortable, encore moins de contester le monde social dans lequel elle prend sens : pour y échapper, il opte pour la fiction, autrement dit une échappatoire à la fois illusoire et individuelle. Ce qui produit, c’est vrai, de belles histoires.



