La guerre des gangs   Mise à jour récente !


Il fallait bien que le maestro Lucio Fulci se livre au poliziottesco : Artus Films propose dans une superbe édition, La guerre des gangs (1980), excursion sanguinolente et sombre malgré sa BO funky. Critique d’un des meilleurs rejetons de ce genre par un cinéaste décidément fascinant.

Un gangster tient Fabio Testi par le col, le menaçant avec son revolver, dans le film La guerre des gangs de Lucio Fulci.

© Tous Droits Réservés

Napoli spara

Fabio Testi vise avec son pistolet, cadré en rapproché-poitrine devant un mur de pierre, dans La guerre des gangs.

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Bien que surnommé le poète du macabre, et, passé à la postérité pour, en majeure partie ses films fantastiques – aux côtés du putrescent mais quand même bis L’enfer des zombies trône la trilogie onirique hantée par la mort, Frayeurs (1980), le chef-d’œuvre L’au-delà (1981), La maison près du cimetière (1981) – Lucio Fulci ne s’est consacré à ces univers que plutôt tardivement. Ce fut dès les années 60 un artisan remarqué de la comédie, puis du giallo (Le venin de la peur, 1971) ou encore du western spaghetti avant ses excursions fantastiques et notamment gores. Le gore étant un peu vite, à ce titre, lié à une marque de fabrique : ses gialli, par exemple, ne sont pas forcément les plus copieux. Ses westerns le sont à n’en pas douter, mais frappent surtout par leur violence globale, qui est quand même un trait de caractère de l’itération italienne des films de cow-boys. Fulci a “juste” poussé le curseur graphique, tandis que la cruauté se retrouve dans d’autres péloches, la torture étant même un des motifs récurrents du spaghetti. Le rapport de Fulci à la violence est indéniable, mais réducteur. Car si, oui, c’est par son approche particulière, poétique et angoissée, de la mort, de la pourriture, de la fragilité de la chair, qu’il a marqué le cinéma fantastique, c’est avant tout par ses qualités de raconteur d’histoire et de metteur en scène, parvenant à sublimer des scénarios allant du bon au beaucoup moins bon, qu’il est à la place où il est de nos jours. C’est d’autant plus frappant que comme la plupart de ses confrères à l’époque dorée du cinéma transalpin, il a œuvré dans de nombreux genres, et dans des économies différentes. Fort logiquement il s’est donc retrouvé aux manettes du poliziottesco, ce genre de polar italien sans foi ni loi, vicié par le contexte délétère des Années de plomb, et dans lequel les roublards plus ou moins talentueux se sont exprimés en parallèle de leurs giallos et autres films de cannibales : Sergio Martino (Rue de la violence, 1973), Umberto Lenzi (Brigade Spéciale, 1976), Ruggero Deodato (Deux flics à abattre, 1976)… Ce sera toutefois pour Lucio une expérience unique : La guerre des gangs (1980) est son unique effort dans le poliziottesco, à ne pas confondre avec La guerre des gangs (1973) réalisé par Umberto Lenzi, encore lui, et édité il y a peu chez Elephant Films.

Qui dit économie souterraine et Naples dit, d’abord, la contrebande de cigarettes. Dire que Lucio Fulci nous plonge dans cet univers n’est pas une métaphore puisque dès les premières secondes il surprend le spectateur accoutumé au côté urbain des poliziottesci avec une course-poursuite sur mer. Alors que s’organise une transaction entre deux bateaux de contrebande, la police navale s’apprête à intercepter la cargaison quand cette dernière… Explose. Luca Allejo et son frère Michele, les petits chefs de ce trafic enfumé, sont persuadés qu’un de leur rival, Sciarrino, les a trahis. Or très tôt dans leur enquête, les évènements vont s’emballer : Michele est abattu en pleine rue par un policier ripoux, et Luca est pris entre plusieurs feux, notamment celui des voraces français, tentant d’amener Naples au trafic d’héroïne… Si le Popeye de French Connection (William Friedkin, 1971) était un flic un peu limite, Luca est un gangster-avec-des-principes car en plus de lutter dans ce jeu de pouvoir brutal, sanglant, dans lesquelles on ne peut faire confiance à personne et les corps tombent avec sadisme – cette scène de torture à la flamme sur une jeune femme est peut-être une des plus crues du genre – c’est aussi contre le trafic de drogue qu’il s’érige, lui qui ne s’occupe que des cigarettes, bien inoffensives comme chacun le sait. Le scénario vient chercher là un peu de l’ambiguïté morale propre au polar italien de cette époque, intelligemment nourrie de faits historiques réels, en l’occurrence la véritable mutation du trafic crapuleux napolitain. Le fulciphile ne retrouvera par contre pas certains des gimmicks du cinéastes – tel que son goût pour les amorces très prononcées – mais saura apprécier les fraîcheurs, les surprises qu’il concocte. Ainsi de cette photographie étonnamment laiteuse, en opposition au visuel abrupt du genre, ou de la séquence finale, à la croisée du polar, du western, et peut-être même d’un certain grotesque nihiliste, avec tous ces gangsters sortant de nulle part et disparaissant aussi vite, fondus dans le décor urbain au sens le plus propre, et résolvant l’intrigue en deus ex machina tabula rasa. Sans avoir accouché d’un chef-d’œuvre, Lucio Fulci en livre une interprétation recommandable, à part, finalement, plutôt personnelle du poliziottesco. Peut-être plus fragile et perméable à d’autres sensibilités, tout en livrant cette vision désespérée de la société et du concept même de justice, qu’elle soit humaine ou divine.

Blu-Ray du filmArtus Films ajoute à sa collection Lucio Fulci La guerre des gangs donc, dans un modèle éditorial saisissant. L’artbook est beau, les bonus peu nombreux mais fort informatifs – Olivier Père, le directeur d’Arte France Cinéma nous parle du film pendant près d’une heure ! Aux côtés de Fabio Testi, l’interprète de Luca lui-même – accompagnant le long-métrage lui-même en DVD et Blu-Ray. Le livret concocté par Stéphane Lacombe et Lucien Grenier, est un supplément de luxe, 20 nuances de poliziottesco, 80 pages dédiées à ce sous-genre de crapules sans oublier le CD de la bande originale composée par le complice de Fulci, la légende Fabio Frizzi. Une édition ni plus ni moins qu’exemplaire.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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