Icône de la contre-culture et égérie gothico-pop, Asia Argento a marqué toute une génération de cinéphiles attirés par les marges. Elle était présente au Brussels International Fantastic Film Festival pour la première belge de Plus Fort que le Diable (2026), nouveau film de Graham Guit. À cette occasion, l’actrice italienne – aujourd’hui âgée de cinquante ans – nous a accordé un entretien. Nous revenons avec elle sur ce long métrage, ainsi que sur une carrière déjà riche de plus de quatre décennies, traversée par une tension constante entre radicalité et indépendance.

« Scarlet Diva » de A. Argento © Tous droits réservés
L’âme de fond
Étiez-vous familière du travail de Graham Guit avant ce film ? Et qu’est-ce qui vous a attirée dans le rôle de Mila ?
Je ne connaissais pas le travail de Graham, malheureusement pour moi. À l’origine, le rôle était écrit pour un homme, Milo. J’ai lu ce scénario en sachant qu’un autre acteur devait jouer le rôle. J’ai vraiment voulu le faire, tellement je me suis vue dans ce personnage. Graham a accepté sans rien changer, sauf le nom, qui est devenu Mila. J’ai adoré la folie de ce personnage ; j’ai adoré le film, le scénario. C’est un truc de fou, comme moi. Je me sens très bien dans ce monde de gens pas normaux, comme moi – même plus extrêmes que moi, c’est possible, oui. Tout ce que j’ai fait, c’est prendre un peu de poids, de muscle, pour être crédible physiquement. J’ai adoré l’expérience. Et c’est génial de présenter le film au BIFFF, parce que c’est l’un des meilleurs publics pour ce type de film. Quand j’ai su qu’il était programmé ici, je me suis dit : « Je dois absolument venir le voir avec ce public, parce que c’est le meilleur pour une comédie noire… ». Enfin, je ne sais même pas comment décrire le genre de ce film.

« Plus fort que le Diable » de G. Guit © Tous droits réservés
Cette comédie noire, très gore, vous semble-t-elle traduire, à sa manière, la violence de notre époque ?
Le cinéma d’horreur, par exemple chez George Romero, raconte toujours la société, la politique, ce qu’on n’aime pas. Le genre, c’est comme quatre murs entre lesquels on peut bouger et faire tout ce qu’on veut. On a plus de liberté dans les règles du jeu du cinéma de genre, je crois, que dans le cinéma d’auteur. On peut davantage raconter, avec des métaphores, comme dans ce film, ce qu’on vit dans l’actualité. Ce que j’aime, c’est que Plus fort que le diable n’est pas un film politiquement correct. J’ai toujours aimé ça, cet humour pas droit. Ça me fait rire, moi. La comédie plus classique, j’ai du mal à y trouver du plaisir : elle ne me fait jamais rire. Là, oui, je me retrouve dans quelque chose que je reconnais. Je suis comme ça. Je ne sais pas si c’est à cause des films de mon père ou simplement d’une partie tordue de mon âme.
Vous parlez de votre père Dario : est-ce que cet héritage familial vous a construite ou est-ce que vous avez cherché à vous en affranchir ?
Les deux. C’est un push and pull. Quand j’étais plus jeune, je voulais surtout me faire un nom, dire : « Je ne suis pas la fille de…, je suis Asia ». Mais plus j’essayais de faire ça, plus, dans ma vie et dans les films que je faisais, j’allais vers quelque chose d’encore plus extrême que le cinéma de genre. Alors je suis revenue vers mon destin, vers mon parcours. C’est mon ADN, c’est mon père, et j’en suis très fière.

« Le Syndrome de Stendhal » de D. Argento © Tous droits réservés
Quand vous acceptez un rôle, qu’est-ce qui compte le plus pour vous : le personnage, le scénario, le metteur en scène ?
Tout ça – et parfois aussi l’argent. C’est important, aujourd’hui plus qu’avant. Mais c’est surtout dans les dialogues que je sais tout de suite si c’est quelque chose auquel je crois, que je peux dire, dans lequel je serai crédible. J’ai tourné quelques comédies en Italie, mais j’ai du mal, parce que je ne parle pas comme ça dans la vie. Je peux arriver avec l’intellect, avec l’expertise de mon métier que je fais depuis quarante-et-un ans, mais en même temps ce n’est pas naturel pour moi, très souvent – surtout la comédie. Parce que je ne comprends pas, ça ne me fait pas rire. Et je ne sais pas comment faire rire avec quelque chose qui ne m’appartient pas. Donc oui, ce sont beaucoup les dialogues, la façon dont c’est écrit, qui me font sentir si j’y crois ou non.
Votre parcours navigue entre visibilité internationale et marges du cinéma de genre. Est-ce un refus d’assignation, ou le signe d’une tension plus profonde dans votre manière d’habiter le cinéma ?
Oui, j’ai toujours refusé d’être assignée. Mais ce n’est pas seulement comment je vis le cinéma, c’est aussi comment le cinéma me vit. Ce sont des projets qui viennent vers moi, on me propose des films. Ce n’est pas moi qui décide de tourner en Amérique, en France ou en Belgique – j’ai tourné ici aussi, avec une réalisatrice. Ce sont des gens qui me contactent, ensuite je lis le scénario et je vois si c’est quelque chose qui me parle. Ce n’est pas moi qui vais chercher les projets, sauf pour ce film-ci. Dans ce cas, j’ai lu le scénario ; je savais que Graham avait perdu son acteur, et j’ai absolument voulu le faire. J’ai insisté, j’ai même prié. C’était très important pour moi, parce que j’avais envie de faire quelque chose qui me fasse rire moi-même, avec des gens bien, des gens intelligents.

« Go Go Tales » de A. Ferrara © Tous droits réservés
Parmi les cinéastes avec lesquels vous avez travaillé, lequel vous a le plus marquée dans votre carrière et dans votre manière d’envisager votre métier ?
C’est sûrement Abel Ferrara, parce qu’on a beaucoup travaillé ensemble. Il a marqué ma façon de voir le cinéma, de voir mon travail – de faire mon travail. Après lui, je savais quoi chercher et comment le faire. D’une certaine manière, il a aussi abîmé ma carrière, parce que j’ai fait des choses très extrêmes. Surtout le film Go Go Tales (Abel Ferrara, 2007), où j’ai embrassé un chien – cela a été encore pire pour ma carrière que d’avoir participé au mouvement #MeToo. C’était comme une croix sur mon cercueil. Mais en même temps, c’est mon parcours, et je suis fière d’avoir suivi mon urgence de casser les tabous. Quelqu’un devait le faire ; c’est tombé sur moi, c’était mon destin.
Vous avez dit récemment qu’on ne pouvait plus aujourd’hui faire des films comme Kids (Larry Clark, 1995) ou Gummo (Harmony Korine, 1997). Pour quelles raisons ? Pensez-vous que la société soit devenue moins tolérante à ce type de propositions ?
Ni comme Scarlet Diva (Asia Argento, 2000) ! Oui… la société est contaminée par l’hégémonie du puritanisme américain. Oui, le puritanisme a vraiment abîmé le cinéma, je crois. Il est en train d’abîmer aussi les histoires qu’on raconte. Peut-être que ça reste seulement possible dans le cinéma de genre, qui est porté par un public très fidèle, qui le protège, et où l’on peut encore faire des films extrêmes. Mais dans le cinéma d’auteur, tout est devenu plus sage, plus tranquille… plus ennuyeux.

« Le Ravisseur » de P. Lynch © Tous droits réservés
Il y a une vingtaine d’années, vous avez tourné plusieurs films aux États-Unis. À ce moment-là, on pouvait penser que vous alliez faire toute votre carrière là-bas…
Oui, c’est bizarre. J’y suis allée, j’ai vécu là-bas pour faire mon film en tant que réalisatrice. Et il y a des moments dans la vie où deux chemins s’offrent à toi : tu peux aller d’un côté ou de l’autre. Mon agent aux États-Unis voulait absolument que je fasse d’autres comédies, des films commerciaux : « Tu gagnes un million, deux millions, et après tu fais ton film… ». J’ai vu ça, et je me suis dit non. J’étais actrice depuis l’âge de neuf ans, j’avais 26 ou 27 ans, et je me suis dit : je n’ai pas fait toute cette carrière pour venir ici et devenir une idiote, comme ces personnes que je déteste. Oui, c’est le succès, mais j’en avais déjà eu, en Italie, en France. Je ne voulais pas devenir quelque chose comme un visitor, un alien, comme ces gens que je voyais là-bas. Alors j’ai décidé de prendre la route que je connaissais déjà : faire du cinéma d’auteur, du cinéma extrême, et réaliser mon film aux États-Unis, Le Livre de Jérémie (2004). Ensuite, j’ai travaillé avec Gus Van Sant, et j’ai fait d’autres choses avec Dennis Hopper – on a fait un film pas très bon [ndlr : Le Ravisseur (Paul Lynch, 2004)], mais pour moi c’était une expérience incroyable, parce que c’était seulement lui et moi, et j’ai beaucoup appris. J’ai fait mon expérience là-bas, et après avoir terminé mon film, je suis partie. Ce n’était pas pour moi. Je ne suis pas capable d’être comme ça : je voyais qu’il fallait porter certains vêtements, des bijoux, avoir une certaine apparence, vivre dans un certain type de maison, fréquenter certaines personnes… Ce n’était pas possible pour moi.

A. Argento au BIFFF 2026 © Tous droits réservés
Vous avez beaucoup travaillé en France. Qu’est-ce que ce pays représente pour vous dans votre parcours ? Est-ce que cela a influencé votre manière de faire du cinéma, ou plus largement de travailler ?
Pas vraiment ma manière de faire du cinéma. Mais j’ai fait un cinéma différent en France de celui que je faisais en Italie. Oui, ça m’a beaucoup aidée, parce qu’en Italie, ils ne savaient pas comment me prendre. J’étais trop bizarre, trop différente des actrices typiques italiennes : il y avait la belle, il y avait l’intellectuelle… et il y avait moi. Je n’étais ni du poisson ni de la viande, j’étais quelque chose de bizarre. En France, j’étais davantage acceptée – plus normale. Les gens étaient plus fascinés par moi, ils n’avaient pas peur. J’ai eu des opportunités – comme dans ce film de Graham – de faire de belles choses, que j’ai vraiment aimées. Ce sont des personnages féminins qui n’existaient pas en Italie.
Votre dernier long métrage en tant que réalisatrice remonte à 2014. Envisagez-vous aujourd’hui de repasser derrière la caméra ?
Non, j’ai essayé. J’ai écrit deux projets. Mais en Italie, c’est impossible – c’est encore pire qu’en Amérique. Tout est dicté par le marketing, qui te dit : « Ça, c’est trop extrême, on ne peut pas faire ça ». Alors non, ce n’est pas possible pour moi. Et je n’ai plus la force que j’avais quand j’étais jeune, de me battre, de vouloir raconter mon histoire. Je suis trop fatiguée. C’est mieux de faire l’actrice, et basta.
Propos d’Asia Argento
Recueillis et retranscrits par Tristan Storme

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