Huit ans après son dernier film, Gus Van Sant revient enfin aux affaires avec La Corde au cou (2026). Nous pensions son œuvre en état de mort cérébrale après Nos souvenirs (2015), mais c’était mal connaître l’un des réalisateurs les plus précieux de sa génération, bien décidé à parler de son pays et à retrouver la fibre sociale de son cinéma.

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Prêt à tout

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Pour qui a grandi dans les années 1990 et 2000, Gus Van Sant représente une certaine idée de la liberté au cinéma. Une façon de se déplacer d’un genre à l’autre, entre films indépendants et films de studio. Une façon de représenter la faillite d’un pays dans lequel l’espoir perdure. Et une façon de toucher au cœur quel que soit le sujet. Le cinéaste de l’adolescence a fait son chemin et, au mitard des années 2010, nous avions cru le perdre avec Nos souvenirs, sorte de mélo un poil trop mielleux. Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot (2018) avait tenté de retourner aux racines de son cinéma, mais l’ensemble était encore un peu trop juste pour convaincre. Huit ans après, alors que le réalisateur n’a donné signe de vie que pour la seconde saison de Feud (Ryan Murphy, depuis 2017), La Corde au cou nous rappelle en quoi il est un cinéaste essentiel sur la scène indépendante américaine. En racontant l’histoire de Tony Kiritsis, un homme endetté à cause d’un courtier hypothécaire, qui décide de prendre en otage Richard O. Hall, le fils de celui-ci, pour faire entendre son histoire, Gus Van Sant renoue avec le discours de ses débuts.
Avec Mala Noche (1985), Drugstore Cowboy (1989) ou encore My Own Private Idaho (1991), le réalisateur explorait le monde secret des États-Unis, celui des misfits et d’une jeunesse désemparée. Il y a toujours eu chez lui une préoccupation politique, qu’il a perpétrée avec Will Hunting (1997), Harvey Milk (2008), Promised Land (2012) ou sa merveilleuse « tétralogie de la mort » – Gerry (2002), Elephant (2003), Last Days (2005) ou Paranoid Park (2007). La Corde au cou, de par son sujet pour le moins direct, vient s’ajouter à ce discours en traitant des laissés-pour-compte à cause d’agences de crédit, symbole assumé du capitalisme carnassier. Gus Van Sant a l’intelligence de ne pas faire de Tony Kiritsis un étendard politique. Certes, c’est une dimension que le personnage aimerait possiblement revêtir, mais, même si on s’identifie forcément plus à lui qu’à la famille Hall, le réalisateur met une certaine distance entre les revendications du forcené et le spectateur. Non, Kiritsis est présenté comme un homme lambda, avec ses maladresses et ses contradictions, qui franchit une ligne violente que tout un chacun est en mesure de comprendre, voire d’excuser. Dans l’histoire, il est le « petit », celui sur qui on a trop marché, comme tant d’autres.

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À ce personnage est opposé Richard O. Hall, petit héritier du business familial, qui semble comprendre son ravisseur à mesure que le film avance et que son père lui admet préférer ses intérêts commerciaux à sa survie. La fin du film le verra revenir sur ses bons vieux rails capitalistes, mais ici aussi, Van Sant a la bonne idée de ne pas s’y opposer bêtement en tombant dans la caricature. À ce titre, il s’agit là de son film le plus équilibré depuis belle lurette, loin de l’émotion à outrance de ses deux dernières œuvres. Il était à craindre que Gus Van Sant, dans un registre du thriller qu’il n’a plus approché depuis son remake Psycho (1998), ne pouvait pas être en pleine maitrise. Au final, le cinéaste de Portland retrouve son appétit du collage et de la multitude des formats – par l’entremise des médias très présents sur ce fait divers – et compose un geste insolite qui renouvelle presque le genre qu’il aborde. L’action devient anti-spectaculaire, voire ridicule, à l’instar d’un autre film cousin sorti cette année : The Mastermind (Kelly Reichardt, 2025), lui aussi situé dans l’Amérique profonde des années 1970 et s’intéressant à des marginaux attachants. Une connexion thématique et esthétique qui interpelle et qui séduit de la même manière.
La satire repose également sur le talent de ses acteurs, et il faut souligner la nouvelle jolie performance de Bill Skarsgård. L’interprète désormais culte de Pennywise dans Ça (Andrès Muschietti, 2017) et son spin-off télévisuel Ça : Bienvenue à Derry (Andès Muschietti & Jason Fuchs, depuis 2025) est exceptionnel de bout en bout, alternant colère, violence et pathétisme. Pour lui donner le change, c’est Dacre Montgomery qui endosse le costume bien taillé de Richard. Le comédien – vu dans Power Rangers (Dean Israelite, 2017), Elvis (Baz Luhrmann, 2022) ou dans le rôle de Billy dans Stranger Things (Matt & Ross Duffer, 2016-2026) – parait métamorphosé dans ce rôle quasi mutique qui voit son monde ébranlé, à qui l’on offre presque la possibilité de changer de point de vue. Colman Domingo, décidemment partout en 2026, endosse le rôle d’un animateur radio local tout en charisme et en interrogation sur qui soutenir dans cette histoire. On retrouve brièvement Kelly Lynch, héroïne de Drugstore Cowboy il y a presque quarante ans, ici en mère éplorée. Enfin, dans le rôle du courtier en chef, c’est Al Pacino qui vient passer une tête, histoire de souligner une filiation évidente avec Un après-midi de chien (Sidney Lumet, 1975), où c’était lui qui jouait le braqueur séduisant l’opinion publique.

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In fine, alors que La Corde au cou se termine, c’est la sensation d’avoir retrouvé un grand cinéaste qui prédomine. Ce n’est surement pas son meilleur film – My Own Private Idaho, Elephant et Paranoid Park se partagent cette place en ce qui me concerne – mais c’est indéniablement un geste libre et réussi que nous propose Gus Van Sant. Un retour en forme, qui augure une suite de carrière que l’on n’espérait plus. Et à l’heure où le trumpisme est en train d’abîmer plus que jamais son pays, nous aurions bien besoin de plus de films de Gus Van Sant pour croquer et archiver les trajectoires des laissés-pour-compte.

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