On se remet à peine du terrassant Hope (Na Hong-jin), dont la rumeur se propage déjà par-delà la croisette et dont on vous parlait plus longuement lors du précédent carnet de bord (et ce sera sans doute le cas encore longtemps). Retour sur cette nouvelle journée de festival qui distille dans la compétition une noirceur vénéneuse, tandis que les sélections parallèles renouvellent notre vision du réel.

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Jour 7 • (E)preuves à l’appui
Après Corsage, présenté en 2022 dans la sélection Un certain regard, Marie Kreutzer revient à Cannes, en compétition officielle cette fois, avec Gentle Monster. Lucy (Léa Seydoux), musicienne à succès, s’est installée dans la campagne allemande avec son mari Philip (Laurence Rupp) et leur jeune fils. Dans leur grande maison, la petite famille semble avoir trouvé son bonheur. Un matin, la police vient perquisitionner les affaires du mari accusé de pédocriminalité en ligne. Pour Lucy le doute s’installe : son fils a-t-il aussi été une victime ? Le projet du film, entamé dès la production de son précédent long-métrage, prend une autre dimension lorsque l’affaire Teichtmeister éclate. L’acteur de Corsage est arrêté pour détention d’images pédopornographiques et la création de Gentle Monster apparaît alors comme une nécessité pour la réalisatrice. On pense d’abord avoir affaire à un récit pris dans le prisme et le rythme du fait divers sordide. Or c’est une tout autre temporalité que déroule ici Marie Kreutzer. En ne gardant dans le cadre que les doutes et la dureté des sentiments qui restent, dans un contre tempo à la machine judiciaire, le film nous confronte aux questions les plus inconfortables. La cinéaste s’astreint à ne jamais présenter frontalement la violence sexuelle et ses images. Au contraire, revenant par petites touches sur le quotidien de la famille avant l’enquête, le film aiguise notre regard sur le climat incestuel que l’on y repère peu à peu. Au milieu d’une violence dont l’enquête peine à dire le nom, Marie Kreutzer s’intéresse surtout à Lucy, figure arrachée violemment à son quotidien : son mari est en fait un inconnu à ses yeux et son fils ne lui dit peut-être pas tout. Elle se débat entre le carcan du couple, de la famille, de la justice. Elle est le centre d’un récit dont pourtant elle ignore tout, dans lequel on lui a retiré sa place et elle ne cessera alors de chercher un nouvel espace pour elle et son fils. C’est en ce sens que la cinéaste réussit à traiter un sujet dans lequel le Karma de Guillaume Canet s’embourbait 2h30 durant et dont nous vous parlions dans notre carnet de bord du Jour 4.

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Léa Seydoux est revenue fouler le tapis rouge en compétition officielle avec L’Inconnue, troisième film d’Arthur Harari, qui avait ébloui Un certain regard en 2021 avec Onoda, 10 000 nuits dans la jungle à l’occasion duquel nous nous étions longuement entretenu avec lui. Pour l’occasion, Harari adapte la bande dessinée Le cas David Zimmerman (2024) qu’il a lui-même co-écrit avec son frère. David (Niels Schneider), photographe confidentiel, rencontre lors d’une soirée une femme (Léa Seydoux) dont le visage l’obsède et décide de la suivre. À son réveil, il se retrouve dans le corps de l’inconnue. L’exercice du carnet de bord n’est pas une chose aisée. Si la joie de pouvoir rendre compte d’un festival d’une telle importance l’emporte largement sur le manque de sommeil qui s’accumule tout au long de la quinzaine, il nous est en revanche moins permis de laisser pousser suffisamment certains films dans nos esprits avant de devoir en témoigner. L’Inconnue souffre exactement de ce manque de recul chez nos deux rédacteurs qui n’ont certainement pas fini d’en faire le tour. Il jette en nous un inconfort qui ne cesse de grandir et cette histoire d’échange corporel parvient à nous gratter l’intérieur comme Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013) avait su le faire en son temps. Niels Schneider et Léa Seydoux, forcés d’observer leurs propres corps à travers les yeux d’un autre, semblent déréaliser leurs jeux. Maîtresse dans l’exercice, l’actrice ne volerait pas un prix d’interprétation samedi soir. C’est sans doute la profonde dépression, l’horreur qui ne se laisse pas crier qui a rendu la séance aussi éprouvante. On est tout de même tenté d’y voir un thriller plombant et empruntant un peu pompeusement la mise en scène photographique d’Antonioni dans Blow-Up (1966), tant l’expérience fut abrupte. Fais pas Genre aura sans doute l’occasion de revenir moins à chaud sur L’Inconnue lors du bilan de ce festival, et sûrement lors de sa sortie, afin de mettre d’autres mots sur cet objet inconfortable, embarrassant ou envoûtant qui est resté accroché à nous à la sortie de la salle. Laissons-lui le temps de germer, c’est peut-être à notre tour d’être dépossédé·es.

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Il y a 25 ans, La libertad imposait Lisandro Alonso comme un très grand cinéaste contemporain. La libertad doble vient y apporter une « suite » inattendue à la Quinzaine des cinéastes. Misael Saavedra, acteur non professionnel, quasi-ermite dans un coin de la nature argentine y incarne toujours son propre rôle, ou presque. Son quotidien n’a pas dévié mais l’irruption de sa sœur, atteinte d’un trouble mental, risque de bousculer son équilibre. Dès son premier film, Alonso a fait de la contemplation du quotidien et de sa durée la condition absolu pour que le réel advienne à l’image. L’austérité apparente de son cinéma, qui laisse peu de place à la parole et à la fiction ouvre un monde entier au spectateur réceptif. Ce n’est pas tant une action vraie qu’on a besoin de voir chez Alonso, mais une action finie, complète, avant de passer à la suivante. Chez Lisandro Alonso, on ne mâche pas ses mots, cela nous ferait gagner du temps là où il nous faut l’éprouver. C’est en ce sens qu’il est un cinéaste de la pauvreté car il a compris qu’elle était une affaire de rapport au temps plus que tout le reste. Contrairement à Alain Cavalier, dont nous évoquions le dernier film présenté dans la même sélection cette année, Alonso ne fait pas dans le détail, mais dans la routine, comme fleuve imperturbable. Cette extraordinaire densité du quotidien explique sans doute que le cinéma du réalisateur argentin soit étrangement moins rude à parcourir que prévu, puisqu’on reste sur le seuil, entre le désir et son accomplissement. Tout cela pouvait déjà être dit du premier film en 2001. Mais l’arrivée de la sœur Micaela (Catalina Saavedra), particulièrement sensible à son environnement, emporte la caméra du bout de ses doigts et participe à décentrer un peu plus Misael du cadre. Il n’est plus le centre de gravité, mais un morceau du monde à égalité avec les autres, le chien, le voisin, les arbres. Il semble qu’on a enfin entendu les oiseaux chanter au festival de Cannes, il était temps.
C’est une sensibilité cinématographique similaire que l’on retrouve dans Promised Spaces, film du serbe Ivan Marković présenté à la sélection Acid. Au cœur d’un ensemble de gratte-ciels cambodgien inachevé, certains recouverts par les plantes, d’autres prêts à accueillir leurs premiers locataires, on observe différentes façons d’habiter les lieux. Il y a cette simple mais très belle idée du canva publicitaire présentant le projet architectural fini, qui voile le chantier réel, loin du résultat dessiné. Un voile de fiction au dessus du vrai, que le vent soulève doucement. Comment faire d’un espace intermédiaire, inachevé, un chez-soi ? En faire un commun, répond le film, par un dualisme simple, mais jamais grossier, avec d’un côté une famille vivant presque au-dehors et de l’autre une femme seule qui étouffe dans le carré blanc qui lui sert de logement. Au seuil du dedans et du dehors, le film est une magnifique réflexion plastique qui avance en douceur, bercé par pluie, la route, tout ce qui rentre dans cet espace à ciel ouvert. Là encore, c’est le temps suspendu que cherche à nous faire éprouver le cinéaste, certes moins radical que son homologue argentin, mais doté d’un œil remarquable pour mettre en scène la beauté irréelle de ces constructions géantes et vides.



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