Alain Cresciucci fait un focus plus que bienvenu sur trois maîtres du cinéma modeste, selon sa terminologie : plongée livresque dans l’univers de Joseph H. Lewis, Don Siegel et Budd Boetticher, aux Éditions LettMotif.

© « Comanche Station » (1960) de Budd Boetticher Tous Droits Réservés
Hauts comme trois pommes

© « Association Criminelle » (1955) de Joseph H. Lewis Tous Droits Réservés
Débutons par la fin, une fois n’est pas coutume. Dans la postface de son ouvrage Trois maîtres du cinéma modeste, aux Éditions LettMotif, Alain Cresciucci élabore autour de la dichotomie classique/culte. Et en peu de pages, il semble faire globalement mouche. Un film culte est un film aimé, mais pas forcément digne du plus grand des intérêts artistiques ; un classique fait consensus pour la grande critique, l’intelligentsia cinéphile donnant le la. Est-ce qu’un film culte peut aussi être un classique ? Certainement, bien que l’inverse ne soit pas automatique – Persona (1966) d’Ingmar Bergman est une œuvre influente, dirons-nous classiques, oserait-on pour autant dire qu’elle est culte ? Cette question pouvant paraître un peu banale, enfonçant quelque porte ouverte, n’est pourtant pas si anodine : ça a été l’enjeu des amoureux des cinémas de genre que de décloisonner, questionner les classifications, les respectabilités, et nous pouvons nous réjouir aujourd’hui que certains classiques du cinéma tout-court peuvent aussi être des productions cultes affiliées au cinéma de genre. En se penchant mine de rien sur trois réalisateurs de série B, du moins de production « modeste », terminologie qu’il a le soin de présenter en début d’ouvrage, Cresciucci poursuit autant son exploration de figures atypiques du cinéma hollywoodien – après Sam Peckinpah en 2022 – qu’il interroge, à point nommé dans une époque où il semble le combat de reconnaissance des « petits » auteurs par les institutions est gagné, ce qui fait la légitimité d’une filmographie, de sa capacité à affronter la postérité.
Tous les trois assez prolifiques, ils sont l’auteur d’au moins un chef-d’œuvre dans son genre, opus magnum établi faisant bien consensus. L’invasion des profanateurs de sépulture (Don Siegel, 1956) pour la science-fiction, Association Criminelle (Joseph H. Lewis, 1955) pour le film noir, et enfin le cycle Ranown Budd Boetticher – Randolph Scott pour le western – difficile d’en piquer un sans verser dans la préférence personnelle, il est admis que les sept longs-métrages qui le composent sont au panthéon du genre. A titre personnel nous placerions Le démon des armes (1950) de Lewis comme un des plus grands films noirs voire policier tout court avec son puissant sous-texte psychanalytique et La chevauchée de la vengeance (1959) de Boetticher comme un des plus mémorables westerns américains dans son aridité et sa gravité. Il est certain que l’intérêt de Trois maîtres du cinéma modeste est de voir plus loin que les faits de gloire de ces cinéastes, quand bien même il peut y en avoir plusieurs. Lewis, Siegel, ou Boetticher n’ont pas qu’un seul bon ouvrage à leur actif, ce qu’Alain Cresciucci met fort bien en valeur avec une traversée pointue, attentive de filmographies pourtant denses. N’hésitant pas à exprimer son point de vue, ce qu’on est en droit d’attendre d’un auteur critique, il navigue, dirigeant sa lampe torche avec minutie sur telle péloche, telle séquence, et, à condition d’être sensible à l’œuvre de ce triumvirat – ce dont on peut augurer, pour qui se dirige vers les pages de ce livre pointu – l’envie de découverte est palpable, la curiosité attisée. Parfois seulement refroidie par la trop grande propension au synopsis quasi complet des métrages évoqués, donnant quelques coups de mou à la lecture.
L’honnêteté intellectuelle de Alain Cresciucci y est pour beaucoup. Empruntant à la fameuse politique des auteurs tout en sachant s’en détourner, la remettant à sa juste place c’est-à-dire sans la chercher à tout prix, de fait sans penser en système, l’auteur parvient à dessiner là un style, ici une approche, ailleurs une vision, se retrouvant de film en film, dans une partie des réalisations au moins, parfois les plus personnelles ou les plus appréciées par leurs faiseurs. Don Siegel est présenté comme le plus opportuniste, le plus cynique, et ce faisant le moins sensible à bâtir une œuvre, tout en étant particulièrement fier de sa reconnaissance personnelle et de sa posture de cinéaste ayant réussi. Ses motifs émergeant ainsi un peu malgré lui, soucieux d’efficacité, et appréciant certains personnages ou motifs scénaristiques, correspondant à une vision du monde qu’il est largement capable d’abandonner selon les projets. Joseph H. Lewis serait le romantique du lot, qui se considérait bel et bien comme un artiste mais aux prises avec une industrie qui ne lui a pas toujours fait tourner de grands scénario ; il s’est donc efforcé d’avoir un style, surtout visuel, visant à quelque reconnaissance. Boetticher, lui, est le vrai maverick, beaucoup trop indépendant pour un système hollywoodien prompt à casser le dos des plus téméraires, dans une carrière tumultueuse entremêlée avec des aspirations personnelles et un tempérament aventurier qui évoquent des cinéastes comme John Huston… Ainsi, par le choix pertinent de ces trois personnalités, à peu près de la même génération – entre Lewis et Boetticher, il y a dix ans d’écart seulement – et travaillant en même temps dans la même industrie, Alain Cresciucci questionne, sans en avoir l’air, la possibilité d’être artiste dans cette industrie qu’est le cinéma et des différentes manières d’y faire face. Peut-être un livre guide pour d’aspirants cinéastes, voyant les compromis industrieux, les difficultés de faire des films, se dresser devant eux…


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