[Carnet de bord] Festival de Cannes 2026 • Jour 5   Mise à jour récente !


C’est déjà le cinquième jour de festival, mais aussi le premier pour certains d’entre nous qui débarquons en cours de route, encore frais tandis que le festivalier moyen enchaîne les cafés encore plus vite que les films de la compet’. Il nous semble que la compétition cette année a l’air relativement équilibrée et sacrément alléchante, tout comme les sélections parallèles. Mais on ne va pas vous refaire l’ouverture, tâchons de rentrer vite dans le bain.

Jour 5 : Pour la petite Histoire

Dans une image en noir et blanc une femme visiblement soucieuse est assise a coté d'un homme agé en costume dans Fatherland présenté à Cannes

« Fatherland » de Pawel Pawlikowski © Tous droits réservés

On commence par deux films, l’un en compétition officielle, l’autre présent dans la sélection Un certain regard qui ont en commun de scruter l’Histoire, la grande, à travers l’anecdote et de faire tenir certains des grands mouvements politiques du siècle dernier au creux de l’intime. À notre avis, l’un avec plus de réussite que l’autre. La beauté du nouveau film de Pawel Pawlikowski, déjà récompensé à Cannes en 2018 pour Cold War (2018), au-delà de ses somptueux cadrages en noir et blanc tient d’abord peut-être dans sa courte durée, 1h22, qui donne au chemin de Thomas Mann et Erika une forme en points de suspension. Fatherland (Pawel Pawlikowski, 2026) nous place en 1949. 16 ans après son exil en Californie, l’écrivain allemand, désormais prix Nobel de littérature, retourne dans son pays d’origine. Accompagné de sa fille (Sandra Hüller), il doit y recevoir un prix et donner une conférence sur Goethe dont il voudrait faire le garant d’un esprit allemand commun, tandis que le pays est coupé en deux. De Francfort à Weimar, de l’Ouest à l’Est, tout le monde voudrait récupérer Mann, mais lui préfère botter en touche et se réclame d’un “pays à l’image de l’homme“. La culture comme terre commune suffira-t-elle à l’unité ? Si Mann semble d’abord y croire, sa fille Erika en doute. À l’occasion d’un drame familial, elle sera la première à dérouter ce voyage (trop) organisé et à voir qu’il n’est pas un retour, ni une arrivée, mais bien un entre-deux, une suspension. Au sortir du conflit mondial, tandis que les adhérents au parti nazi sont encore invités aux soirées mondaines, mais à l’aube de la guerre froide qui finira d’étanchéifier le pays, aucune posture ne paraît bonne à prendre, si ce n’est celle que finissent par aborder le père et sa fille :  celle de la bifurcation, du pas de côté. Le film nous débarque au bord d’une route et les personnages trouvent refuge dans une ruine où s’échappe le son d’un orgue. Une ruine vivante, voilà peut-être enfin une structure qui conviendra à Mann, qui ne retient pas ses larmes. Pawel Pawlikoski nous offre tôt dans la compétition notre première forte sensation, impressionnante de rigueur formelle sans jamais plomber son sujet.

Deux personnes en tenue d'hiver rouge et bleu accompagnées d'un chien noir et blanc semblent regarder quelque chose au loin dans un décors enneigé

« Degel » de Manuela Martelli © Tous droits réservés

La suite se passait donc du côté d’Un certain regard. Dégel (El Deshielo) est la deuxième incursion cannoise de la réalisatrice chilienne Manuela Martelli après sa Caméra d’or Chili 1976 il y a trois ans. Ce sont des images d’archives qui ouvrent cette fois le film, celle d’un iceberg que l’on découpe afin de l’envoyer au Portugal lors d’une exposition universelle. En 1992, la dictature de Pinochet n’est tombée que depuis deux ans. La famille de la petite Inès, 9 ans, propriétaires d’une station de ski, a hâte de nouer de nouveaux liens financiers avec le vieux continent. Lorsque Hannah, une jeune allemande championne de ski disparaît dans la montagne, on intime à la plus jeune de surtout “ne rien dire”. Le dégel de la neige, ultime espoir de retrouver une réponse aux recherches trouve donc son écho dans la situation du pays où des milliers de corps d’opposants politiques sont alors encore enfouis dans la montagne ou au fond de l’eau, symbole d’un traumatisme encore intact. On aurait beaucoup aimé que l’innocence d’Inès, interprétée par la très impressionnante Maya O’Rourke, suffise à emporter ce récit hivernal qui nous a semblé finalement trop peu hanté. Les deux grands spectres du film, celui de l’Histoire et celui du drame intime finissent malheureusement par se chasser l’un l’autre. Si les heures sombres du régime continuent bien de vivre à travers la famille d’Inès qui préfère mettre les cadavres sous un tapis de neige pour ne pas brusquer les possibles investisseurs, le film préfère s’attarder trop longuement sur les errances de la mère d’Hannah, venue d’Allemagne pour participer aux recherches. Mais cet aspect-là reste lui aussi trop désincarné et programmatique pour laisser au fantôme de la jeune skieuse le soin d’habiter le récit, comme pouvait le faire l’absence des jeunes filles perdues lors du Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir, 1975) ou les errances de la petite Ana dans L’Esprit de la ruche (Victor Erice, 1973), dont se revendique la réalisatrice et qui eux-mêmes inscrivaient leurs fictions dans une histoire fasciste pas si lointaine. Reste le Chili rural des années 1990 que la réalisatrice ne cesse de travailler et filmer avec une étrangeté suffisante pour nous donner très envie de découvrir la suite de sa carrière. 

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Il y a des cinéastes dont on n’ose pas trop prendre de nouvelles. À leurs âges avancés, on craint que voir leurs noms apparaître soit bien plus le signe d’une triste annonce. Mais Cannes nous en donne l’occasion, et parfois par surprise ! Ce fut le cas lors de la projection de Project Pelechian, une sélection des premiers courts-métrages du réalisateur arménien Artavazd Pelechian, magnifiquement restaurés entre l’Italie et l’Arménie par la Cineteca di Bologna. C’est avec joie qu’est apparu dans la salle le vieux cinéaste de 88 ans, accompagné de ses assistantes et visiblement très ému de voir le public cannois se lever pour l’applaudir. Il y avait de quoi face à ce grand formaliste formé à l’école soviétique. Naturellement intéressé par le montage après avoir étudié les expérimentations de Vertov et Eisenstein, il s’est lui-même fait connaître pour avoir ouvert en grand ses séquences, écartant les images au profil d’une nouvelle dialectique rythmique et politique. Son “montage à distance” (ou peut-être “démontage” comme il le surnomme en souriant) a souvent associé le geste de l’homme soviétique et la force de la nature. C’est le cas dans Land of People, film étudiant de 1966 qui n’est pas sans rappeler les débuts d’un autre formaliste de l’Est, le géorgien Otar Iosselini et ses montages musicaux. Toujours à la recherche d’un décalage, qu’il soit au son ou au montage, Pelechian poursuit en 1967 avec The Beginning, hommage à la révolution d’Octobre et We (1969) sur les massacres des arméniens. Le cinéaste ne cessera de pousser ses expérimentations plastiques dans une dimension écologique avant-gardiste. The Inhabitants (1970) donne toute la place aux bêtes à plumes et à cornes pour dresser leurs attributs sans qu’aucune présence humaine n’advienne, puis le chef-d’œuvre du monsieur, The Season (1975), réunit animaux et bergers dans une grande symphonie sonore, une chute incessante des corps pris dans le mouvement du montage. Encore en 2022, le réalisateur nous présentait un film, La Nature. On attend donc la suite avec une grande impatience. 

Un gros plan sur une feuille sur laquelle est écrit avec une écriture manuscrite et colorée "vos désordres sont désirs" dans le film merci d'être venu de Alain Cavalier

« Merci d’être venu » de Alain Cavalier © Tous droits réservés

En revanche, peut-on encore espérer revoir Alain Cavalier après Merci d’être venu, qu’il nous présente aujourd’hui, de loin, à la Quinzaine des cinéastes. De loin, car le cinéaste n’est pas venu à Cannes et prend même le soin de nous le préciser dans son film. Doit-on attendre la suite ? Pas sûr, les dernières phrases qu’il nous chuchote sonnent plutôt comme un au revoir poli et un poil impertinent, à l’image du bonhomme finalement. Lui non plus n’en est pas à son coup d’essai avec le festival, qu’il a marqué par un prix du jury en 1986 pour Thérèse, dans lequel il filmait la vie de la religieuse dans l’ascèse et la grâce. Mais si Merci d’être venu doit bien marquer les adieux du cinéaste, le film n’a rien de triste ou de solennel. Ce journal filmé, à la simplicité singulière, semblable à ces derniers projets (depuis Le Paradis en 2014) prouve que Cavalier, a encore le regard neuf. Collection de séquences tantôt naïves, drôles, pures poésies des images, les séquences qui composent le film remontent jusqu’à 2011 et la présentation de Pater à Cannes et se poursuivent jusqu’aux projections de L’Amitié en 2022. Entre temps Alain Cavalier aura beaucoup vécu, rencontré beaucoup de gens, croisé de nombreux animaux, tous captés avec sensibilité par un artiste qui s’est depuis longtemps débarrassé du cinéma comme système industriel pour ne garder qu’un rapport de proximité aux mondes qui l’entourent. On aurait tort, en revanche, de voir le film comme un simple bout à bout, car c’est peut-être dans son assemblage que Merci d’être venu se révèle le plus sidérant. À l’aide d’Emmanuel Manzano, son monteur, le film rend compte de la vie et la mort de ses sujets en un raccord, dans une proximité rarement atteinte, c’est bouleversant et drôle, cela semble parfois cruel, mais le rire du cinéaste n’est jamais moqueur, il est encore un cadeau . Alain Cavalier met toujours un cœur immense, mais léger au service des choses les plus simples et donc les plus importantes. Nul doute que qu’il nous manquera beaucoup.


A propos de Elie Cimolino

Si on ne l'avait pas laissé farfouiller aussi longtemps parmi les dvds à 0,50 cts d'un cash converter, sa vie et ses études auraient pu être très différentes. C’est là qu’est née sa passion pour le cinéma bis, les vieux films d'action et les bizarreries de tous les continents. C'est pas sa faute, il cherche juste des films sincères. Si en plus ils peuvent être drôles ou bien sanglants, c'est encore mieux !

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