Le Cri des Ténèbres


Dans la foulée de La nuit des masques alias Halloween (John Carpenter, 1978), le slasher à l’américaine connaît un Âge d’Or au début des années 80. Grâce à Rimini, on redécouvre aujourd’hui Le cri des ténèbres (William Fruet, 1980), l’une des nombreuses déclinaisons, plutôt méconnue, de ce sous-genre très codifié du film d’horreur, direct rejeton de son ancêtre le giallo italien.

Une femme portant des valises fait face à un chat noir terrifiant

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Canada Dry

Maud Kay incarne une femme aux cheveux gris pas très commode dans Le Cri des Ténèbres

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La recette peut varier, mais certains ingrédients sont incontournables. Le décor, pour commencer, est généralement planté dans une petite ville américaine typique avec son lot d’adolescents insouciants et d’adultes caricaturaux : le beau gosse musclé qui en pince pour la jeune fille innocente, la femme mûre provocante, le benêt qui sait tout mais ne dit rien, le shérif incompétent, la grand-mère béni oui-oui… Il a ainsi beau être Canadien comme son réalisateur, Le cri des ténèbres a bien l’odeur, le goût et la couleur d’un slasher caractéristique de chez l’Oncle Sam. C’est donc dans un trou paumé des États-Unis que débarque Heather pour rendre visite à une grand-mère qui supporte assez mal son veuvage. La vieille dame un peu bigote a transformé en pension de famille la maison funéraire qu’elle tenait avec son mari. Les clients ne se bousculent pas, et on les comprend, car la tenancière n’a ni la tolérance ni l’ouverture d’esprit dans le sang. Tandis que la jeune femme découvre la petite communauté et en particulier Dean, le bellâtre local, un fermier découvre une voiture de sport cachée sous sa meule de foin. Le bolide appartient à un promoteur immobilier et fait partie des six personnes qui se sont mystérieusement volatilisées ces deux dernières années dans les parages… Ce qui nous amène au second ingrédient essentiel : les morts violentes, et de préférence la nuit. Si les tueurs transalpins avaient une préférence pour l’arme blanche, notre mystérieux assassin varie, lui, son mode opératoire : voiture précipitée dans un lac et coups de pelle semblent avoir ses faveurs. Troisième composante indispensable : l’anonymat du tueur. Son visage doit demeurer dissimulé, car son identité donnera lieu à diverses spéculations de la part du spectateur qui va éliminer les suspects au fur et à mesure des meurtres, à la façon d’un whodunit. Dans le cas présent, on peut soupçonner à peu près tout le monde : l’homme à tout faire simplet, la grand-mère, son mari disparu, le shérif qui ne veut pas faire de vagues… Et puis enfin il y a la final girl, celle qui va échapper in extremis à une mort atroce. En l’occurrence, Heather (Lesleh Donaldson), la petite fille à sa grand-mère, ne fait quasiment que subir les événements et prend très peu d’initiatives ; dès lors, on ne s’y attache pas spécialement et l’intérêt est reporté sur d’autres personnages, comme Joe le shérif adjoint qui ne s’en laisse pas conter ou Mr. Davis (Barry Morse), un pensionnaire à la recherche de son épouse disparue.

Mais remplir consciencieusement le cahier des charges du genre ne suffit pas à faire de ce film un incontournable. Il faut l’admettre, l’immense majorité des slashers est prévisible dans son déroulement, et celui-ci n’échappe pas vraiment à la règle. Passé la demi-heure, on a déjà une idée très précise des futures victimes du tueur et de l’identité de celui-ci, malgré quelques fausses pistes jetées çà et là plus ou moins adroitement. Ce qui arrache Le cri des ténèbres de la masse des films du même acabit, c’est plutôt son rythme et la manière dont Fruet distille les révélations petit à petit. Le réalisateur de Week-end sauvage (1976) – dont la carrière atypique est largement évoquée dans un livret signé Marc Toullec – maîtrise les rebondissements et par conséquent, l’intérêt ne réside pas seulement, comme souvent, dans la manière dont sera tuée la victime suivante, mais également dans la façon dont les pièces du puzzle s’articulent au fur et à mesure qu’on apprend, au détour d’une conversation ou d’un flash back, tous les tenants et les aboutissants d’une l’histoire où le décorum de la mort est omniprésent : fleurs artificielles, voix souterraines, chat noir, cimetière… De plus, la présence de quelques acteurs accomplis compense la performance très quelconque des autres, et notamment celle de Lesleh Donaldson, scream queen lambda ne brillera pas davantage, malgré son joli minois, dans Happy Birthday to Me (J. Lee Thompson) l’année suivante ni dans Curtains, l’ultime cauchemar (Richard Ciupka, 1983). Ce sont des acteurs plus vénérables qui tiennent ici la barque à flots, comme Barry Morse, connu surtout chez nous pour son rôle dans la série Cosmos 1999 (1975-1977, Gerry et Sylvia Anderson), et surtout Kay Hawtrey, très convaincante en veuve psychopathe atteinte de TDI. On pense immédiatement à Norman Bates alias Anthony Perkins dans Psychose (Alfred Hitchcock, 1960) auquel le film fait une référence très appuyée dans l’ultime scène. Son impact est malheureusement gâché par une laborieuse explication dans le générique de fin, dont ce sympathique petit slasher sans prétention n’avait nullement besoin.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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