[Entretien] Laurent Hopman & Renaud Roche, Les Guerres de Lucas


C’est la première fois qu’on reçoit sur Fais pas Genre des auteurs de bandes-dessinées, mais comment passer outre le succès phénoménal et mérité des deux tomes (d’une future trilogie) et du chef-d’oeuvre que constitue Les Guerres de Lucas. Cette plongée intime et passionnante dans le quotidien et la tête de George Lucas alors qu’il fabrique les trois premiers volets de la mythique saga Star Wars doit sa réussite à la combinaison alchimique de l’écriture documentée, précise et sensible de Laurent Hopman et du dessin vibrant et cinématographique de Renaud Roche. Ils ont accepté notre invitation pour discuter longuement de leur travail et plus généralement de l’œuvre à laquelle ils rendent hommage.

Laurent Hopman et Renaud Roche auteurs de Les Guerres de Lucas, bande dessinée biographique du réalisateur.

Laurent Hopman (à gauche) et Renaud Roche (à droite) © Editions Deman

Dans la tête de George Lucas

Je crois qu’une première question s’impose : vous vous attaquez à un monument de la pop culture, une œuvre qui unit quatre générations à travers le monde. Pour beaucoup de ses adorateurs, la rencontre avec Star Wars est un souvenir mémorable, quelle a été le vôtre ?

Laurent Hopman (scénariste) : Personnellement ça a commencé quand j’étais tout petit, puisque je suis assez vieux pour avoir vu le premier Star Wars au cinéma ! Ma mère revenait d’un voyage aux États-Unis, où ça buzzait énormément et donc elle nous a emmenés avec mes frères voir ce film dont tout le monde parlait. Ça a été une grosse claque pour moi puisqu’à l’époque il n’y avait pas vraiment de films qui étaient destinés aux enfants. Ça se limitait aux dessins animés de Walt Disney et puis quelques autres films dans le même esprit, assez lisses. D’un coup on découvrait ce Star Wars qui parlait aussi bien aux enfants qu’aux adultes qui les accompagnaient. C’était pour moi sensationnel : le premier film à grand spectacle que j’ai vu !

Renaud Roche (dessinateur) : Me concernant j’ai un peu une autre histoire avec Star Wars. Je suis un peu plus jeune que Laurent, donc c’est avec la VHS de l’édition spéciale que j’ai vraiment embarqué dans le truc. Je suis né en 1980 et elle est sortie en 1997, quelque chose comme ça, donc c’est assez tardif. Dans l’enfance, j’étais beaucoup plus fan de la saga Indiana Jones ou des Retour vers le Futur qui correspondent plus aux films qui ont marqué ma génération. C’est donc vers 16 ou 17 ans, à la toute fin de l’adolescence que je suis monté dans le train de Star Wars et je dois dire que j’en suis jamais redescendu.

Devanture de cinéma Vogue montrant Star Wars à Los Angeles dans "Les Guerres de Lucas"

© Edition Deman, Scénario Laurent Hopman, dessin Renaud Roche

Tu es donc presque plus contemporain des préquels, le premier étant sorti en 1999.

R.R : C’est vrai que ce sont les premiers Star Wars dont j’ai vécu concrètement la sortie en salles. Je me souviens surtout de cette attente entre l’annonce de la mise en chantier de la prélogie et la sortie de La Menace Fantôme (1999). C’était le tout début de « l’Internet social » je dirais. Donc il y avait tout un tas de communautés qui se formaient sur les forums, notamment chez les amateurs de Star Wars. On y discutait des rumeurs, on fantasmaient des théories. Je me souviens aussi arpenter régulièrement starwars.com, qui était l’un des premiers sites officiels de film sur internet. Il y avait un espace dessus qui s’appelait Hyperspace, où ils publiaient des petites photos de tournage. Je me souviens qu’elles étaient dans un format minuscule, genre 600 pixels par 300. Il fallait les analyser. Mais c’était incroyable car chaque détail était décortiqué sur les forums de fans. Si on y voyait un petit bout de décor qui n’avait absolument aucun intérêt narratif, on était des centaines à se demander : « C’est quoi ? Qu’est-ce qui se passe à votre avis ?' »J’ai vraiment le souvenir d’avoir participé à ce vent d’excitation.

Dès la première trilogie, George Lucas va avoir le flair d’ouvrir les vannes pour la production de tout un tas de produits dérivés, allant de la gamme de jouets aux romans et bandes dessinées. Puisque vous réalisez désormais des romans graphiques dédiés à la fabrication de Star Wars, ces publications officielles gravitant autour de l’univers de la saga ont-elles compté pour vous dans l’adolescence ?

L.H : Quand j’étais petit, effectivement, le merchandising avait un rôle très important parce que c’était une manière de recréer les films avec son imaginaire. Lorsque la première trilogie est sortie, on n’avait pas la VHS encore. Ça ne s’est démocratisé que vers la fin… Je me souviens d’ailleurs très bien d’un des produits de merchandising que j’avais découverts petit dans un magasin de jouets – et qui est devenu un produit assez rare depuis – une petite visionneuse, on regardait dedans, on tournait une petite manivelle et on pouvait rejouer une très courte scène du film. Je n’arrivais pas à croire que ça puisse exister ! C’est dire à quel point c’était une autre époque ! (rires) C’était incroyable pour un enfant d’imaginer qu’on pouvait ainsi revoir une partie du film ! Plus généralement, puisqu’on ne pouvait pas encore se repasser le film à volonté, les accessoires pour recréer les scènes du film étaient très convoités. Quand j’ai eu le pistolaser de Han Solo à mon anniversaire, c’était un événement, de même que toutes les petites figurines articulées que j’adorais collectionner. Quand on mettait tous nos jouets en commun avec les copains, on pouvait se refaire tout le scénario des films ! Pour ce qui est des romans et bandes dessinées que tu évoques, sachant que j’étais fan on m’en a beaucoup offerts… Mais honnêtement je n’ai pas tout lu, les romans sont souvent assez denses et parfois indigestes.

R.R : C’est vrai que maintenant il y a un volume de titres qui est astronomique, donc, il faut vraiment être motivé et avoir le temps de s’y plonger. Mais – si je me remémore cette période entre la fin de la première trilogie et avant la prélogie – heureusement qu’il y avait quelques romans et BD qui sortaient, ça permettait de combler un peu le manque et l’attente. Je me souviens avoir lu l’adaptation en bande dessinée qu’avaient faite Vatine et Blanchard à partir de L’Héritier de l’Empire, un roman écrit par Timothy Zahn. C’était en fait la seule suite de l’histoire qui avait été plus ou moins validée par Lucas lui-même. J’ai aussi le souvenir d’un roman, Le Gant de Dark Vador, écrit par Paul et Hollace Davids. L’histoire était assez amusante : en gros, le gant de Vador avait survécu à l’explosion de la deuxième Étoile de la Mort. Il était retrouvé et devenait une sorte d’artefact magique ! 

On a parlé du terreau de l’enfance et de l’adolescence mais quelle a été ensuite votre trajectoire à chacun pour devenir l’un scénariste et éditeur et l’autre dessinateur  ?

L.H : Je me suis lancé dans l’aventure de la presse papier au début des années 1990 avec mon associé Julien Derain. Pendant près de vingt-cinq ans, nous avons publié des revues consacrées à la musique, aux séries télévisées et, bien sûr, au cinéma. Avec le temps, nous avons choisi de nous ré-orienter vers l’édition de livres, et plus particulièrement vers la bande dessinée. Il faut dire que la presse et les magazines peuvent parfois avoir quelque chose de frustrant : on y met énormément de cœur et de passion, mais ce sont des objets par nature éphémères. Ils sont lus, puis jetés. Le livre, au contraire, est un objet auquel on accorde davantage de valeur, que l’on conserve, souvent précieusement.

R.R : Il est dur parce qu’il y a quand même des fans qui les ont gardés, ses magazines, comme des reliques, et qui les lui ramènent régulièrement pour qu’il les dédicace !

L.H : Heureusement, c’est vrai ! Mais j’avais aussi envie de partager des histoires, d’écrire des scénarios. Avec comme leitmotiv de mettre en lumière des récits qui élèvent, qui sont enthousiasmants, optimistes et montrent le meilleur de l’humain.

Michael Jackson dans Captain Eo de Francis Ford Coppola.

« Captain Eo » de Francis Ford Coppola © The Walt Disney Company / LucasFilm

Laurent, tu l’as dit, vous êtes le fondateur des éditions Deman qui éditent les deux tomes des Guerres de Lucas. J’ai été amusé de voir qu’elles étaient anciennement connues sous le nom de Captain EO Productions, ce qui semble donner un indice de plus quant au fait que votre amour pour l’univers de George Lucas ne date pas d’hier.

L.H : (rires) C’est vrai ! C’est un projet assez mythique, Captain EO (produit par George Lucas, réalisé par Francis Ford Coppola, 1986, ndlr). Choisir de donner à notre société le nom de ce film, c’était aussi un hommage à Michael Jackson, parce qu’on éditait notamment le magazine Black and White qui lui était consacré. On attendait beaucoup de ce film qui est arrivé peu après la déflagration Thriller. En tant que grands fans de Michael Jackson, on se demandait constamment quel allait être son nouveau projet et quand on a appris qu’il travaillait sur un film pour les parcs Disney, dirigé par Coppola, photographié par Storaro et produit par Lucas : la machine à fantasmes s’est mise à tourner à fond ! Je dois avouer que ça a été une petite déception quand on l’a découvert avec Julien. On est partis spécialement aux États-Unis, à 17 ans pour le voir au Parc Disneyland. Et c’était pas aussi génial qu’on l’espérait ! Mais ça reste un truc un peu mythique, très ancré dans une époque. Il y a beaucoup de nostalgie quand on repense à ce film-là.

Et toi Renaud, comment en es-tu venu à dessiner des planches de bandes-dessinées consacrée à ta saga préférée ?

R.R : D’abord j’ai toujours dessiné et ce depuis tout petit. D’ailleurs, faire de la bande dessinée c’était vraiment mon rêve de gosse. Mais vers la fin d’adolescence j’ai découvert le cinéma d’animation et le cinéma tout court, et ça m’a absorbé. Je me suis donc ré-orienté vers ce rêve jusqu’à intégrer Les Gobelins à Paris (très prestigieuse école d’animation, ndlr). J’y ai été formé en animation traditionnelle : un crayon, du papier, à l’ancienne. Et puis quand j’en suis sorti diplômé, c’était un peu bouché car justement l’industrie commençait à switcher, à basculer vers le tout CGI. On s’est donc retrouvés un peu sur le carreau, avec assez peu de studios qui continuaient à faire de l’animation traditionnelle. J’avais fait mon dernier stage chez Walt Disney Animation France à Montreuil, où ils avaient un studio très réputé qui avait œuvré sur des longs-métrages comme Le Bossu de Notre Dame (1996), Hercule (1997) ou Tarzan (1999). Je me voyais bien rentrer chez eux, être embauché, mais le studio a fermé en 2003, pile quand je suis sorti des Gobelins. Mauvais timing. Donc pendant un an, j’ai été bosser dans une société d’effets spéciaux numériques qui s’appelle BUF. Je passais mes journées devant un écran avec une souris dans la main et je ne dessinais plus… Ce qui n’était pas du tout le plan initial. Je suis donc parti assez vite pour aller faire du storyboard et revenir au dessin. D’abord dans la pub parce que c’était quelque chose de plus rentable, on va dire. Mais aussi parce qu’à cette époque, devenir storyboarder pour le cinéma c’était très compliqué, c’était un club très fermé. Mais au fur et à mesure, j’ai pu diversifier mes projets : faire de l’illustration, du concept art, naviguer vraiment entre différents types de projets et clientèle. Jusqu’à pouvoir dessiner finalement des storyboards pour le cinéma d’animation et notamment chez Illumination où j’ai passé quelques années, juste avant que finalement je sois contacté par Laurent et Julien pour Les Guerres de Lucas.

Venons-en à ce formidable projet qu’est Les Guerres de Lucas : pouvez-vous nous raconter sa genèse ? Comment vous ait venu l’idée de raconter les coulisses de la fabrication de ces films hors-normes ?

L.H  : On en revient à l’envie de partager des sujets et des parcours humains très forts. A l’origine de ce projet, il y a surtout l’envie de raconter la genèse de Star Wars par le prisme de la personnalité de George Lucas qui est un personnage très secret, qui n’aime pas beaucoup parler de sa vie privée. Donc il y avait tout un pan de sa vie qui était intéressant à raconter parce qu’il a des répercussions sur la façon dont il a mené la première trilogie, et vice-versa. Et puis, parallèlement, la fabrication de Star Wars, c’est une épopée, une vraie saga en soi. Il y avait donc tous les ingrédients pour en faire une sorte de biopic, mais en version roman graphique.

Trouver l’histoire et l’angle d’approche de celle-ci, c’est une chose, mais il vous fallait aussi trouver qui allait la mettre en images.

L.H : Oui et on a cherché pendant très longtemps. On a passé en revue des centaines et des centaines de dessinateurs. Nous cherchions avec Julien quelqu’un qui soit très fort sur l’expressivité, on voulait que nos personnages soient à la fois vivants et réalistes, ce qui n’est pas une mince affaire en bande dessinée parce que réalisme et expressivité sont généralement antithétiques. Plus les émotions sont accentuées sur un visage, plus on verse dans le registre cartoon et moins on est dans le réalisme et la ressemblance physique. Il nous fallait un entre-deux et trouver un artiste capable de résoudre cette équation assez complexe. Quand on a vu le travail de Renaud, ça a été une évidence. Il a une grande capacité à faire des personnages extrêmement ressemblants sans être dans un trait trop détaillé et réaliste. Dans ses travaux, on sentait cette nervosité dans le trait, cette vivacité et cette expressivité très forte. Ça a été un coup de foudre et pour parfaire le tout, il s’est avéré qu’il était fan de Star Wars ! Après… il fallait réussir à le convaincre de s’embarquer dans notre aventure qui, à ce stade, était encore un projet incertain.

Les personnages de Tous en scène 2 cachés derrière un rideau rouge, apeurés.

« Tous en Scène 2 » © Illumination

Justement Renaud, ça a été compliqué de te convaincre ?

R.R : Oui et non. J’étais bien installé chez Illumination où je bossais à ce moment-là activement sur les storyboards de Tous en Scène 2 (Garth Jennings, 2021). C’était aussi en plein pendant la crise du COVID donc quitter un job pour un autre c’était un risque important. Donc je me suis laissé un peu de temps pour réfléchir à cette proposition. Avant de m’engager, je souhaitais d’abord lire le scénario. Laurent me l’a envoyé quelques mois plus tard et j’ai immédiatement trouvé que c’était très bien foutu, efficace, c’était une synthèse vraiment très habile et passionnante. Même moi qui suis fan, je découvrais des nouvelles anecdotes dont je n’avais jamais entendu parler ! J’ai aussi trouvé une connexion évidente entre ma position d’artiste et le personnage de George Lucas, je sentais que j’allais pouvoir investir de ma personne dans cette histoire, qu’elle me touchait intimement. Et c’est donc à partir de ce moment-là que j’ai commencé à me dire que j’aimerais bien le faire. Quasiment un an après le premier contact, j’ai démarré le travail et consacré 100% de mon temps au premier tome.

J’imagine que l’élaboration des scénarios nécessite un long travail de documentation en amont de chaque tome, pouvez-vous nous expliquer ce processus et peut-être la mise en ordre de toutes vos sources pour en tirer un fil narratif ?

L.H : C’est une vaste question. En effet, Star Wars est un sujet qui a été extrêmement bien documenté. Les archives sont même tellement riches que le travail de documentation est extrêmement chronophage. Et il faut savoir faire le tri, ne pas se perdre dans les détails. Il fallait avoir une trame précise, un angle, pour éviter cet écueil. Comme je vous l’ai dit, je voulais aussi raconter ce qui était plus secret, la dimension vie privée de George Lucas, donc j’ai aussi orienté mes recherches dans cette direction. Je dirais qu’il m’a fallu grosso-modo six mois de documentation par tome. En sachant que ça faisait déjà un bon moment que je relisais des choses et que j’avais aussi toute une vie de fan durant laquelle j’avais emmagasiné un certain savoir sur les coulisses de ces films.

A ce propos, je trouve assez fort que vos planches ne soient jamais de simple mise en dessins d’images iconiques que l’on connait tous et toutes, des plans du film ou des scènes de making-of. Ça participe à cette sensation très plaisante de continuer de découvrir des choses. On a constamment l’impression que vous faites le pas de côté nécessaire pour offrir un autre angle, voir un hors-champ.

R.R : C’est vrai d’autant plus que moi, je suis un peu obsessionnel et maniaque de ce côté-là. C’est aussi pour ça, des fois, que je passe beaucoup de temps sur une case – un peu trop peut-être (rires) – mais c’est que je n’aime pas aller vers la facilité, jamais. Donc si Laurent me transmet une belle photo de référence il est proprement impossible pour moi de la reproduire telle quelle. Je trouverais ça fainéant. C’est aussi là où mon imaginaire de dessinateur doit prendre le relais, pour apporter un point de vue inédit. Je pense que la recopie d’images iconiques mettrait le lecteur un peu à distance. J’essaie au contraire de le plonger dans l’ambiance, dans l’instant, en essayant de trouver, comme tu dis, un petit pas de côté qui va rendre ma case, ma page, vraiment originale. Mais les références demeurent par contre très importantes dans mon travail, je vais les analyser, les emmagasiner, les décortiquer. Si je dois dessiner Steven Spielberg et que j’ai besoin de préciser certains détails, je vais regarder deux, trois photos de lui sous un certain angle pour être sûr que j’ai bien foutu l’oreille au bon endroit ou le nez à la bonne courbure. Mais c’est vraiment une approche générale pour tout, j’essaie de me projeter sur le plateau avec eux. Si je m’arrête à la référence je n’ai qu’un angle de caméra, si je veux rendre la scène vivante il faut que je réfléchisse au hors-champ de chacune de ces images.

George Lucas a un accident de voiture dans la bande dessinée Les Guerres de Lucas.

© Edition Deman, Scénario Laurent Hopman, dessin Renaud Roche

C’est vrai que quand on t’entend parler de ton travail, le vocabulaire que tu emploies nous rappelle que tu viens du storyboard, ça se ressent aussi dans tes planches qui sont extrêmement cinématographiques. Je pense notamment à celle en pleine page qui ouvre quasiment le premier tome, narrant le dramatique accident de voiture qui a failli coûter la vie du jeune George Lucas. D’emblée, sans connaître ton passif, je me suis dit : « ce dessinateur a un sens instinctif du cadre, de la composition et du mouvement.»

R.R : Merci ! Je dois dire que je n’en ai pas forcément totalement conscience, parce que comme tu le dis c’est de l’ordre de l’instinctif et le fruit d’une expérience accumulée. J’aime bien que tu utilises cette planche comme exemple car il est vrai qu’elle est particulièrement parlante y compris à propos de ce dont on parlait juste avant. Typiquement, à propos de cet accident, la seule image qui existe c’est celle de la voiture en miettes contre un arbre publiée dans le journal local à l’époque. Il y a ensuite quelques descriptions et témoignages mais c’est tout. Avec ce peu d’éléments je dois imaginer la scène et la retranscrire en dessins. Et pour revenir à cette question-ci, c’est aussi un bon exemple pour légitimer tout l’intérêt de ce format et de ce médium. Il nous permet de mettre en scène, de donner à voir. L’exemple ici, c’est un événement spectaculaire, donc forcément propice à l’exagération. Peut-être que la voiture n’est pas montée aussi haut quand elle s’est faite percuter par exemple, quoi que… (rires) En tout cas, c’est comme ça qu’on voulait le montrer parce qu’on voulait que ce soit impactant et que les gens comprennent bien ce qui était en jeu.

D’ailleurs, Laurent, en termes de fond, je trouve que cette séquence hante tout le récit, y compris le deuxième tome dans lequel il y a d’ailleurs une sorte de remake de cette planche avec l’accident tragique de Mark Hamill. Et elle donne un peu cette sensation d’un personnage qui fonce tête baissée, quitte à aller droit dans le mur, même s’il s’en sort souvent miraculeusement indemne.

L.H : Tout à fait. De façon plus pragmatique, il fallait évidemment aussi happer le lecteur dans cette histoire dès les premières pages. Ça génère une empathie immédiate pour George qui en est le personnage principal. Pour revenir sur le fond, effectivement, cet accident, c’est un épisode fondateur de la vie de George Lucas parce qu’il va échapper de peu à la mort. Ça va changer sa perspective sur la vie et certainement conditionner son abnégation par la suite. C’est l’une de mes pages préférées sur l’ensemble des deux tomes : le moment suspendu que met en image Renaud est presque poétique. La voiture est en l’air, George est figé. En réalisant l’horreur et le fracas de l’accident, je pense qu’on permet aux lecteurs et lectrices de mieux comprendre que Lucas sortira transformé de cet épisode-là. Qu’il y a un avant et un après, une remise en question totale de ses priorités notamment, bien que ce soit encore un très jeune homme à l’époque. On a constaté que le grand public n’était pas du tout au courant de ce moment marquant dans la vie de Lucas. D’emblée, le livre s’ouvre sur un choc et une révélation de taille.

R.R : C’est d’ailleurs l’un des plus beaux compliments qu’on nous fait régulièrement en signature. Le récit tient en haleine alors même qu’on sait tous très bien qu’il va finir par le réaliser son film et qu’il va cartonner au box-office. Pourtant, certains lecteurs nous ont dit « j’avais vraiment peur qu’il n’y arrive pas ! ».

Vous donnez à voir quelque chose d’assez rarement documenté en réalité : le poids que pèse un film sur les épaules de son créateur, qu’importe l’échelle du projet, la somme de problématiques que cela implique et l’incroyable abnégation qu’il faut pour ne pas lâcher l’affaire a rarement été aussi bien dépeint.

L.H : En effet, même si l’une des intentions de départ c’est quand même de montrer que faire un film demande le concours de centaines de personnes et que ce n’est pas le travail d’un seul homme mais d’un collectif de talents. Mais l’on voulait aussi montrer qu’une telle passion n’embarquait pas que les membres de l’équipe du film mais aussi l’entourage proche du réalisateur, comme ici la conjointe de George, Marcia, qui joue un rôle prépondérant dans le récit. Donc oui, c’était important de montrer la difficulté de faire un film à titre individuel, toute la place que cela prend. C’est un livre sur la création et plus généralement sur la difficulté de créer. On y parle des angoisses que cela peut engendrer, celle de la feuille blanche bien sûr, des difficultés à faire valoir ses idées, à les financer…

R.R : C’est sans doute ce qui explique pourquoi on a réussi à séduire un lectorat vraiment plus large que la seule communauté des fans de Star Wars. Parce que tous les cinéphiles peuvent avoir un vrai intérêt à lire ça, et même des gens qui s’intéressent au mystère de la création, et surtout au parcours du combattant pour concrétiser cette création. Parce qu’il y a beaucoup de gens qui ont plein d’idées, mais peu parviennent à les concrétiser, à ne pas se décourager, à ne pas abandonner son idée et ses rêves en cours de route. Cela demande une certaine force. D’autant plus quand on parle de cinéma et surtout d’Hollywood, où les enjeux et la pression financière sont énormes. Et puis quand tu parles de poids sur les épaules, je pense aussi à la place que ça prend, notamment dans l’intimité. C’est quelque chose qui me parle évidemment personnellement. Je sais que parfois, quand je me plonge à corps perdu dans mes planches, cela déborde, prend toute la place. C’est pas facile à vivre pour le conjoint ou la conjointe, c’est certain. Et donc c’est vrai que c’est une question : comment gérer ça… le côté dévorant de la création, le côté passionnel et à quel point ça peut absorber la vie privée, la vie familiale. Là encore, je pense que c’est en fait un aspect beaucoup plus universel qu’on le croit. Ça ne concerne pas que les créateurs. Il y a plein de gens qui peuvent être totalement accaparés par leur travail et qui, du coup, font des sacrifices qu’ils ne devraient peut-être pas faire, jusqu’à le regretter.

George et Marcia Lucas apprennent qu'ils ne pourront pas avoir d'enfant biologique dans Les Guerres de Lucas.

© Edition Deman, Scénario Laurent Hopman, dessin Renaud Roche

On parlait de la dimension spectaculaire de certaines cases, on pourrait aussi saluer l’humour – notamment avec de nombreuses anecdotes savoureuses et amusantes – et il faut aussi saluer à quel point vous parvenez à transmettre de l’émotion. On a beaucoup parlé de l’aspect intime de la vie de Lucas que vous explorez sans fards mais toujours avec une grande tendresse. Je pense à ces pages dans le deuxième tome montrant George et Marcia apprenant qu’ils ne pourront pas avoir d’enfants. Elles sont bouleversantes et pourtant extrêmement pudiques.

R.R : Merci beaucoup. Ces pages étaient très importantes pour moi et surtout assez difficiles à appréhender. Je voulais vraiment être le plus délicat possible, essayer de dessiner ça avec tact et quand même un peu de justesse. Je ne voulais pas de quelque chose de sensationnel, mais en même temps je savais que c’était aussi un moment auquel on devait apporter un soin très particulier. Ça ne pouvait être évacué en une seule case.

L.H : C’est un moment assez similaire à celui de l’accident de voiture, charnière et fondateur dans l’existence de George Lucas. Ça lui tombe sur les épaules au pire moment, on est dans le registre de la tragédie. Dans une période où les financiers le lâchent et où le rêve Star Wars est à deux doigts de s’effondrer, son monde s’écroule. Cette tragédie va se poursuivre dans le troisième tome : la relation avec Marcia est de toute façon le fil rouge de notre histoire.

C’est intéressant que tu parles de tragédie parce que c’est aussi à des éléments de la tragédie au sens antique du terme auxquels se réfère George Lucas pour écrire Star Wars. Le tournage de cette trilogie est truffé de ces événements marquants : les films sont des tels succès qu’on pourrait aisément penser qu’ils ont forcément été réalisés dans un cadre serein, sans aspérités, sans problématiques or ces tournages n’ont été qu’une successions de problèmes à résoudre ou à contourner.

L.H : C’était intéressant de montrer aussi que Star Wars relève d’un petit miracle. Ce sont des films d’artisans et de visionnaires. Constamment, les techniciens ont dû trouver des solutions techniques à des problèmes qu’ils n’auraient même pas pu imaginer. Ils vont notamment tester des nouveaux produits chimiques pour les décors dont certains vont intoxiquer une grande partie du plateau ! Aujourd’hui, tout ça est très contrôlé, très « charté » si je puis dire, mais à l’époque les normes n’existaient pas puisque eux-mêmes inventaient de nouveaux procédés et manières de fabriquer. Quand on voit le résultat final, c’est vrai qu’on n’a pas du tout le sentiment d’un film d’auteur fait avec des bouts de ficelle. Mais justement – pour rebondir sur ce que tu disais tout à l’heure – à chaque fois que l’on abordait des scènes de making-of, de fabrication pure, on essayait toujours de réorienter le récit vers la dimension humaine de chaque situation. Quand il y a une problématique technique par exemple, il y a toujours en sous-texte un problème humain. Il y a des gens et des problématiques relationnelles, humaines… Et c’est ça, je pense, qui une nouvelle fois rend cette histoire universelle.

Un autre élément qui pour moi relève d’une certaine universalité, c’est que George Lucas est extrêmement guidé par la foi. Pas au sens religieux du terme, mais par la foi dans ce qu’il fait et dans l’histoire qu’il veut raconter. Ça m’a un peu rappelé ce que Tim Burton parvient à faire comprendre de son personnage de Ed Wood (1994). On se dit de nombreuses fois qu’il s’est joué d’un rien pour que Star Wars soit un véritable nanar, un flop astronomique et que le génie de George Lucas ne soit pas reconnu à juste titre. C’est un miracle oui, mais ce miracle tient du fait que George a toujours gardé la foi dans son projet.

L.H : Je pense que cette foi c’est ce qui l’a véritablement guidé tout le long de la première trilogie. Et la sienne de foi, elle tient dans le désir et la nécessité de reconnecter aux émotions de l’enfance. C’était ça qui l’animait. Il voulait retrouver ce qui le faisait rêver quand il était petit. Il parle souvent des feuilletons qu’il voyait à la télévision quand il était enfant, ces séries ou ces films étaient assez cheap, très imparfaits, mais il raconte que son imagination d’enfant les avait magnifiés et que d’une certaine façon avec Star Wars il voulait reproduire ça mais en plus grand. Il dit parfois en interview qu’il n’a jamais pensé que Star Wars plairait à autant de monde, mais il savait que ça plairait au moins aux gens comme lui. Ce que les studios avaient d’ailleurs assez peu prédit, c’est qu’en fait il y avait énormément de gens comme lui ! (rires)

George Lucas découvre la musique de John Williams dans Les Guerres de Lucas.

© Edition Deman, Scénario Laurent Hopman, dessin Renaud Roche

Dans ton style, Renaud, je trouve hyper intéressant que tu dessines très peu les yeux, enfin les pupilles en tout cas. Ça donne étonnamment accès à une forme d’intériorité du personnage. Et même dans ses postures, tu dessines souvent Lucas en train de penser.

R.R : Il faut dire que George Lucas est de manière générale, assez peu expressif. C’est le moins qu’on puisse dire ! C’est sa nature ! C’est un taiseux, quelqu’un qui parle pas beaucoup et qui pense énormément. En plus, il a des petits yeux assez plissés cachés derrière de grandes lunettes. Donc je n’avais pas non plus la possibilité de figurer beaucoup de ses expressions par le regard alors j’ai préféré m’amuser avec ça. En fonction de la situation, j’utilise le reflet des lunettes pour camoufler son regard, ou alors je représente ses yeux comme des petits traits qui rendent son émotion assez insondable. Et puis à un moment donné, si je décide de dessiner ses pupilles, c’est que là il y a quelque chose qui s’allume en lui. Par exemple quand il entend pour la première fois la partition de John Williams dans le premier tome : il est extatique, il en a les larmes aux yeux et d’un coup on a accès à son regard. C’est saisissant. Les lecteurs savourent d’autant plus cette case parce qu’on lui a tellement peu montré Lucas comme ça auparavant que forcément, ce moment devient précieux et émouvant.

L.H : Renaud arrive aussi à faire passer beaucoup des émotions de Lucas par la façon dont il dessine son corps. C’est vrai que c’est un truc de BD, également très utilisé dans le cinéma d’animation, mais ça se prête bien à la silhouette très particulière de George Lucas. C’est quelqu’un qui est souvent voûté et avachi. Il a l’air de se recroqueviller sur lui-même constamment. Et malgré le côté carapace, son corps traduit en fait énormément de ses émotions. Renaud met particulièrement bien ça en relief dans son dessin.

R.R : C’est très important d’autant plus quand on dessine des personnages assez peu expressifs du visage. Quand on observe toutes les archives, ressortent beaucoup cette posture, son allure chétive, qui traduisaient selon moi un mélange d’insécurité, de simplicité et de pudeur. Contrairement à Steven Spielberg ou Coppola qui sont des mecs très assurés et que je dessine les épaules assez hautes et fières, Lucas n’est pas quelqu’un qui s’impose de façon naturelle. C’est aussi ça qui rend le personnage très attachant, ce n’est pas un mec arrogant et sûr de lui. George Lucas c’est vraiment le proto-geek ! (rires) Et à l’époque c’était pas du tout sexy… Aujourd’hui la culture populaire est tellement intégrée et digérée qu’elle est considérée comme quelque chose de cool, mais à l’époque c’était plus cringe qu’autre chose. Les gens avec les mêmes goûts que George Lucas, ou les mêmes tenues vestimentaires, étaient moqués et regardés avec condescendance. D’une certaine façon il est à la racine – par le biais de Star Wars bien sûr mais aussi de ce qu’il représentait en tant qu’individu – de la démocratisation de la culture geek comme culture mainstream et dominante comme elle l’est devenue aujourd’hui.

Ce qui est aussi intéressant dans son personnage c’est la dichotomie entre ce gars-là et le businessman. Aujourd’hui il est davantage vu comme un milliardaire qui s’enrichit avec l’argent des produits dérivés alors qu’en vérité il n’a jamais vraiment dérivé du proto-geek des origines.

L.H : Oui et c’est d’ailleurs l’une des choses que nous ont souvent dites les lecteurs : ça a changé leur regard sur Lucas parce que durant les dernières décennies il a souvent été réduit à ce type mercantile qui a signé un énorme chèque avec Disney. Même avant ça, une partie du grand public le considérait comme principalement intéressé par le fric, comme un vulgaire vendeur de jouets. A travers le livre on souhaitait remettre en lumière ce qui nous semble être la réalité de la chose : l’argent n’a jamais été une finalité pour lui, ce n’était qu’une manière d’acquérir son indépendance, de financer des projets qui l’intéressaient. En vérité, Lucas est un milliardaire très atypique. Il n’a jamais étalé sa fortune aux yeux de tous, preuve en est la façon dont il continue de s’habiller. Quand il a vendu Lucasfilm à Disney beaucoup y voyaient une sorte de pacte avec le diable guidé par la soif d’argent, mais il a en fait donné immédiatement la moitié de cette somme astronomique aux bonnes œuvres. Il n’a pas trop fait de publicité là-dessus, ça se sait assez peu.

R.R : On le montre d’ailleurs assez bien dans le tome 2. L’argent généré par le premier film a immédiatement été réinvesti dans le second afin d’obtenir une indépendance plus grande vis-à-vis des studios mais aussi dans des projets philanthropiques et utopiques comme le Skywalker Ranch par exemple. Il a vraiment pensé ce lieu comme un endroit destiné à fabriquer ses films et à offrir un environnement de travail de pointe et novateur au service de ses collaborateurs. Il a aussi énormément investi dans l’évolution technologique du cinéma, que ce soit dans les effets visuels via ILM ou dans le son en créant THX. Et puis finalement on le voit encore aujourd’hui avec son projet de musée. Ça lui coûte des milliards… Dont la plupart viennent du chèque signé par Disney en 2012. Ce musée, pour moi, c’est quelque chose de très symbolique et touchant. Ce cinéaste a contribué en grande partie à façonner la culture populaire actuelle et il termine son parcours en rendant hommage aux sources artistiques, aux autres arts. C’est un bâtiment somptueux – pas étonnant, quand on connait son imaginaire de bâtisseur, très prégnant dans la saga – qui est destiné au grand public. C’est un lègue si on veut. Je trouve ça vraiment beau.

George Lucas et Bob Iger concluent la cession de Star Wars et LucasFilm à The Walt Disney Company.

© Tous droits réservés

On évoquait ce moment où il signe avec Bob Iger et Disney la cession des droits de la franchise. A l’époque, cette image a généré des sentiments contradictoires chez les fans : d’un côté Star Wars n’appartenait définitivement plus à son géniteur, mais en même temps ça s’accompagnait de l’annonce de la relance d’une nouvelle trilogie. Vous l’avez dit, beaucoup ont alors considéré que George Lucas signait un contrat avec le diable, mais personnellement j’y ai plutôt vu une forme de libération.

L.H : Je pense que tu as raison, il y a une forme de libération quand il a signé ce contrat. Il l’a d’ailleurs plus ou moins dit clairement : quelque part Star Wars ne lui appartenait déjà plus depuis des décennies. C’était comme si cet univers était tombé dans le patrimoine culturel mondial. Foncièrement, je pense qu’il voulait vraiment que Star Wars continue de vivre malgré lui, que la saga et son univers continue d’inspirer d’autres créateurs. Je pense aussi que le choix de Disney est conscient et n’est pas un choix qu’il a fait par défaut. Après, je reste aussi persuadé que pour beaucoup de spectateurs, c’est assez évident que les films Star Wars réalisés sous la bannière de Disney ne sont plus son Star Wars à lui. Même le grand public fait le distinguo.

R.R : Ça faisait longtemps que Disney et Bob Iger lui tournaient autour, il avait d’ailleurs déjà refusé plusieurs offres avant d’accepter en posant quelques conditions qui n’ont ensuite pas été respectées. C’est ce qui lui a fait mal aussi, je pense. Il s’est senti trahi, notamment sur le fait qu’il devait respecter les traitements scénaristiques qu’il avait créés pour la nouvelle trilogie et qu’ils n’ont pas pris en compte. Il a d’abord fait profil bas durant la production des films avant de faire des interviews un peu retentissantes pour dire qu’il avait quand même été un peu vexé et attristé. Je pense aussi que son histoire avec la saga n’était pas forcément facile. On oublie souvent que la réception des préquels a été assez cruelle à son époque et que même si il ne l’a peut-être jamais confié directement, ça a dû être blessant pour lui. C’est quelqu’un de très discret, donc j’avoue que j’adorerais pouvoir sonder son cerveau ou lui poser des questions pour savoir si réellement, sincèrement, il a tourné la page, je ne suis pas persuadé que dans son for intérieur ce soit le cas.

Je me posais la question en terme de droits, vu qu’on sait que LucasFilm (et Disney désormais) ont réussi à créer un empire intergalactique de produits dérivés, vous a t-il fallu négocier une autorisation spéciale pour utiliser la marque Star Wars ?

L.H : C’était naturellement une question centrale avant de se lancer dans ce projet. Il fallait s’assurer qu’on avait le droit de le faire. Pour cadrer tout ça, on a été accompagnés par des avocats. De fait, on a le droit de raconter la vie de quelqu’un à partir du moment où il n’y a pas d’atteinte à la vie privée ou au droit à l’image. C’est assez cadré, il y a des choses à respecter scrupuleusement, mais c’est possible. De la même manière qu’on peut écrire la biographie de quelqu’un – des biographies sur la vie de Georges Lucas, il en existe de nombreuses – on pouvait la raconter en bande dessinée.

R.R : Après, on s’est rendus compte qu’il y a quand même beaucoup de bienveillance de la part de Lucasfilm envers notre projet. Et puis, historiquement, c’est vrai qu’on pourrait croire que la licence Star Wars est très scrupuleusement protégée mais ce n’est pas tant que ça le cas. Dans le sens où il y a toujours eu une tolérance vis-à-vis de ce que la communauté de fans pouvait produire autour de la saga. Et même à une époque, avant le rachat de Disney, c’était même encouragé par Lucasfilm, ils ont notamment organisé plusieurs concours de fan-films.

L.H : Je pense que Disney continue d’œuvrer dans ce sens, ils conservent l’impulsion qu’avait donnée Lucas en respectant la communauté des fans. Je pense qu’ils ont bien compris qu’ils avaient besoin de la fanbase pour faire vivre Star Wars. D’autre part, ils ont certainement compris que l’univers avait désormais dépassé le cadre d’une propriété intellectuelle cadenassée. C’est devenu quelque chose qui appartient au patrimoine culturel mondial, tout le monde se l’est approprié et ça contribue au succès de la franchise. Donc ils sont peut-être moins regardants que d’autres studios ou d’autres boîtes de production qui vont se montrer beaucoup plus possessifs vis-à-vis de leurs propriétés intellectuelles.

Premier jour de tournage dans de Star Wars dans la bande dessinée dans Les Guerres de Lucas.

© Edition Deman, Scénario Laurent Hopman, dessin Renaud Roche

Le succès international du premier album vous a t-il finalement donné accès aux gens qui ont travaillé chez LucasFilm et sur ces films ?

L.H : À vrai dire, depuis le début, c’était crucial pour nous de faire cette histoire de manière totalement indépendante. Par ailleurs, on savait que si on commençait à interviewer, cinquante ans après, les différents acteurs de la fabrication du film, leurs témoignages seraient un peu altérés par le poids des années. Heureusement, la très grande majorité des gens qui ont travaillé sur Star Wars ont déjà raconté leur histoire en détails, et ce dès la sortie. Il y a toujours aussi cette crainte qu’à trop se rapprocher des personnes, on finisse par perdre cette indépendance et devenir un produit un peu contrôlé. Ce n’était pas du tout notre objectif. Ne pas trop chercher à les approcher en amont permettait de conserver cette distance, cette neutralité aussi. Bien sûr, notre regard demeure subjectif – ça l’est toujours un peu, quoi qu’on veuille – mais l’ambition affichée c’est d’être objectifs. Donc il vaut mieux s’éloigner des avis individuels de chacun afin de ne pas se sentir redevable d’une collaboration, d’une aide reçue.

J’ai toutefois vu et lu que vous avez pu vous rendre en septembre dernier, juste après la sortie du deuxième tome, au Skywalker Ranch et rencontrer quelques acteurs majeurs de la fabrication des films : Joe Johnston (concept artist devenu réalisateur) et Ben Burtt (sound designer) notamment. J’imagine que pour vous qui êtes fans, cela devait être totalement irréel et vertigineux, quelque chose d’irrefusable aussi. Mais justement, vous n’avez pas craint de mettre un pied dans une machine qui allait venir vous « récupérer » ?

L.H : En vérité c’est assez segmenté chez Lucasfilm, parce qu’aujourd’hui c’est vraiment chez Disney que ce genre de chose se gèrent et les décisionnaires de Disney n’ont aucun contact avec nous. Les gens qu’on a rencontré sont finalement très simples, très humbles, et observent notre travail comme des spectateurs d’un produit fini. Ils n’ont donc eu aucune velléité d’intervenir ou de se l’accaparer.

Et toi Renaud, quand tu arrives au Skywalker Ranch, dans ce lieu mythique que tu as du certainement dessiné pour quelques cases dans les deux premiers tomes, est-ce que tu en profites pour faire des croquis ?

R.R : C’était ma grande frustration ! Car le temps qu’on a passé au Ranch était beaucoup trop court pour que je puisse dessiner. Et même prendre des photos de références, c’était compliqué car très réglementé. J’avoue que l’on a surtout profité de ce moment privilégié. C’était exceptionnel de pouvoir discuter avec Ben Burtt, je n’en reviens toujours pas ! Même si je n’ai pas pu dessiner sur place, le simple fait de pouvoir ressentir l’atmosphère du lieu, l’énergie, a été très précieux. Cela permet quand même de concrétiser ce qu’on a visualisé tout seul dans sa tête, même si je travaille bien sûr avec des références visuelles. Il y a sans doute quelque chose de neuf dans ma façon de dessiner ces espaces du fait que j’ai pu moi-même arpenter les lieux. C’est quelque chose d’inconscient je pense, que j’ai du mal à pleinement saisir, mais je suis sûr que ça m’aidera d’une manière ou d’une autre pour ce troisième tome.

L.H : C’est vrai que c’est une expérience qui a été très riche, de passer une journée comme ça au ranch et de rencontrer ces gens, de parler avec eux. Quand j’y repense il y a quand même tellement d’informations et d’anecdotes récoltées lors de cette visite, aux détours d’une discussion dans un couloir… Fort heureusement, j’ai quand même eu le réflexe de tout noter à chaud en sortant !

Comment cette visite a t’elle été rendue possible ?

R.R : C’est grâce à Joe Johnston. Nous avons un ami en commun avec lui, ce qui nous a permis de lui faire parvenir l’édition française du premier tome. Il l’a lu en utilisant google translate ! Il a scanné chaque case pour comprendre ce qui se disait ! (rires) Il a demandé notre adresse mail pour nous dire à quel point il avait aimé. C’était très touchant. Du coup par la suite, nous avons auto-édité une édition en anglais, temporaire et limitée, afin de pouvoir l’envoyer à certaines personnes aux USA. C’est ainsi qu’on a repris contact avec Joe qui nous a demandé de lui en envoyer quelques exemplaires pour Dennis Muren (directeur des effets spéciaux) et Ben Burtt notamment. Quelques temps plus tard, Joe nous a renvoyé un autre mail qui nous avait beaucoup ému. Il expliquait leur avoir offert les exemplaires lors d’un déjeuner au Skywalker Ranch, et que lorsqu’ils avaient commencé à les feuilleter, un attroupement s’était créé au dessus de leurs épaules pour regarder avec curiosité notre travail. C’est ainsi qu’on est rentré en contact avec Ben Burtt, qui nous a écrit à son tour pour nous remercier et nous inviter au Ranch.

JR et George Lucas posant avec le livre Les Guerres de Lucas.

© JR (via le compte instagram de Renaud Roche)

Savez-vous si George Lucas a eu connaissance de votre travail ?

R.R : Oui. C’est via l’artiste J.R qu’il en a eu connaissance, ils sont très amis et passent beaucoup de temps ensemble. J.R lui a apporté une version française au moment de sa sortie. Il m’a tout de suite écrit en m’envoyant un selfie de lui avec George qui tient le bouquin. C’était surréaliste et bien sûr hyper émouvant pour nous. Par la suite, George nous a formellement demandé s’il était possible de lui faire parvenir une version anglaise. C’est pour cela que nous avions initialement édité en urgence quelques exemplaires anglophones.

Outre ce témoignage en photo, vous a t-il contacté de quelque manière que ce soit pour vous faire des retours sur votre travail ?

R.R : Pas encore, mais je ne suis pas très étonné. On le pense souvent à la retraite et très disponible, mais en réalité il est très occupé par son nouveau grand projet qu’est le Lucas Museum of Narrative Art à Los Angeles, qui devrait ouvrir cette année. J.R m’a confié que c’était un projet extrêmement chronophage qui occupe George au quotidien depuis des années. Je ne suis pas certain qu’on ait vraiment des nouvelles de sa part avant que le musée soit officiellement ouvert, et puis peut-être que ce sera mieux aussi quand tout sera achevé de notre côté.

Le succès en librairie des deux premiers créé t-il une pression supplémentaire pour le troisième opus à venir ? Cela ne vous contraint-il pas à une temporalité de travail plus resserrée pour battre le fer tant qu’il est chaud ?

L.H : Plus que battre le fer tant qu’il est chaud, il y a quand même une nécessité de ne pas laisser trop de temps entre chaque tome parce que les lecteurs attendent la suite, et par compassion pour le lectorat on se dit que ce serait bien de ne pas dépasser deux ans avant de sortir le troisième. Après… Sur la pression, peut être que Renaud dirait que cela le force à être encore plus perfectionniste qu’il ne l’est déjà ? (rires)

R.R : Même pas ! Je le suis déjà de façon tellement maladive que je suis assez grand pour me foutre la pression tout seul ! Après, c’est vrai que j’ai la sensation de terminer une œuvre assez intime. Star Wars ça a beaucoup d’importance pour moi. Ça m’a beaucoup nourri, inspiré, fait rêver. Et du coup ces trois tomes c’est un peu la meilleure façon que j’ai trouvée de pouvoir dire merci, de pouvoir rendre tout ce que ça m’a apporté. Je sais aussi à quel point ça compte pour des tonnes de fans, ça m’oblige un peu… Donc autant te dire que la moindre négligence n’est même pas une éventualité. J’ai trop de respect, déjà pour le lectorat, mais encore plus pour le sujet, pour bâcler ce troisième tome ou ne pas m’investir pleinement. C’est juste pas possible. Et donc, en cela, je ne ressens pas tellement la pression. Après, quand on a démarré le tome 2 je me suis quand même dit qu’on était attendus au tournant après le succès du premier. Je voulais prouver que ce n’était pas un accident, qu’on était capables de reproduire ça sur la suite et que l’on avait désormais un vrai savoir-faire, une vraie démarche derrière. Je crois qu’on a réussi ce pari. C’était vraiment le virage à bien négocier pour être sûr de pouvoir finir le récit dans de bonnes conditions sur ce tome 3. Je crois qu’on est moins attendus que soutenus à ce stade.

Personnellement j’ai une grosse attente sur ce troisième tome car (unpopular opinion) Le Retour du Jedi est mon épisode préféré. J’ai aussi l’impression que vu que c’est l’un des films les moins appréciés des fans, c’est aussi celui dont on sait moins de choses sur sa fabrication et ses coulisses.

L.H : Et pourtant il y en a des choses à raconter ! Mais c’est vrai que le troisième film est un peu plus mystérieux pour le grand public. Je pense que c’est en grande partie lié au fait que le succès allant, le tournage a été de plus en plus contrôlé, de même que la communication autour de celui-ci. D’un coup, il y avait une « version officielle » que tout le monde devait respecter. Ils avaient aussi appris des nombreuses fuites qui avaient entaché la production de L’Empire contre attaque. C’est l’un des premiers tournages de film à être autant cadenassé. D’une certaine façon, avec Le Retour du Jedi, George Lucas va inventer la fameuse parano hollywoodienne. C’est lui le premier qui va faire en sorte qu’on ne puisse pas photocopier un scénario car il est imprimé avec une encre spéciale par exemple ! Les acteurs devaient lire le scénario en deux heures, enfermés dans une pièce et surveillés par un vigile… C’était fou. Mais, je veux rassurer les lecteurs et lectrices, il y a quand même des tas de choses passionnantes à raconter mais il m’a fallu aller creuser plus profondément pour les trouver. Et puis, on en a déjà un peu parlé, mais ce que le grand public connait moins c’est ce qui va se passer en coulisses, dans la vie privée de George puisqu’il va conclure sa trilogie mais aussi son histoire avec Marcia.

R.R : Et puis, je ne trahis rien en disant qu’en ce moment même, je dessine le tournage de Indiana Jones et les aventuriers de l’arche perdue (Steven Spielberg, 1981) ! Cette partie-là va quand même avoir une place assez importante, notamment au début du récit et je pense que ça sera agréable pour les lecteurs de se replonger dans cet autre univers !

Les Guerres de Lucas couvertures

© Edition Deman

Beaucoup de gens vous tannent avec la même question : « Allez-vous faire trois tomes de plus consacrés à la prélogie ? » Vous avez déjà répondu que non, qu’après le troisième tome vous passerez à autre chose. Quid de la suite ? Envisagez vous de continuer à explorer le cinéma et sa fabrication ?

L.H : C’est encore un peu loin, là. Mais on sait déjà qu’on ne fera pas la prélogie comme tu l’as dit. C’est vrai qu’on nous a beaucoup posé la question mais pour nous il y a une fin évidente à cette trilogie avec Le Retour du Jedi. Il y a certainement des choses intéressantes à raconter sur les coulisses de la prélogie mais cette période de la vie personnelle de George Lucas nous semble moins intéressante à explorer.

R.R : On va quand même essayer d’inclure un petit épilogue à la fin du dernier tome. D’abord pour revenir sur quelques événements majeurs qui sont arrivés par la suite mais aussi pour couper l’herbe sous le pied de ceux qui voudraient qu’on fasse trois tomes de plus.

L.H : Pour la suite on réfléchit évidemment à plein de choses mais là on est vraiment concentrés à 100% sur le fait de finir ce troisième tome comme il se doit.

 

Propos de Laurent Hopman & Renaud Roche
Recueillis et Retranscrits par Joris Laquittant
Remerciements à Julie Eacersall ainsi qu’aux Editions Deman


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il est éleveur d'un Mogwaï depuis 2021 et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/sJxKY

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