Le dernier monde cannibale


Disparu en 2022, Ruggero Deodato restera à jamais dans les annales du septième art comme, si ce n’est l’inventeur, du moins le plus éminent pourvoyeur de « films de cannibales ». Son scandaleux Cannibal Holocaust (1980) fut précédé en 1977 par Le dernier monde cannibale, œuvre radicale à bien des égards, qu’on peut redécouvrir aujourd’hui en 4K grâce à Sidonis Calysta.

Gros plan sur un visage en décomposition ; issu du film Le dernier monde cannibale.

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Les plaisirs de la chair

Rien ne prédisposait Deodato, qui fut l’assistant des plus grands metteurs en scène italiens tels Roberto Rosselini, Sergio Corbucci ou Mauro Bolognini, à devenir LE réalisateur de films d’anthropophagie par excellence. Il avait certes été aux commandes en 1968 de Gungala, la pantera nuda, film d’aventures léger vaguement érotique et suite de Gungala, la vierge de la jungle (Romano Ferrara) sorti l’année précédente, mais sa fascination pour la forêt vierge et les rites des tribus primitives provient plus vraisemblablement du mondo italien, une branche du cinéma d’exploitation qui connut un grand succès dans les années soixante. Ces pseudo-documentaires s’attachaient à filmer avec plus ou moins d’honnêteté des pratiques culturelles choquantes pour les yeux occidentaux et devaient leur popularité à un voyeurisme malsain, à l’instar du plus célèbre d’entre eux, Mondo Cane, alias Cette chienne de vie (Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti & Franco Prosperi, 1962). Dans son premier film de cannibales, Ruggero Deodato cherche, avec plus ou moins de succès, à pousser le plus loin possible le réalisme en mettant par exemple en scène des pratiques existantes sur lesquelles il s’est documenté ou en filmant dans un véritable environnement naturel équatorial. Il joue ainsi sur la confrontation entre l’homme occidental « civilisé » et le « sauvage », ce primitif avec ses cultes irrationnels.

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Cette collision entre deux mondes radicalement opposés est dans Le dernier monde cannibale (1977) le fait de la cupidité de l’homme blanc. Un groupe de chercheurs d’or et leur pilote survolent ainsi une jungle aux Philippines à bord d’un petit avion de tourisme. Leur camp de base ne répond pas mais ils décident tout de même d’atterrir et constatent que les lieux ont été abandonnés. La présence d’une lance d’aspect préhistorique attribuée à un peuple cannibale, les Manabou, leur fait craindre le pire. Cette inquiétude est confirmée un peu plus tard par la découverte du corps en décomposition de l’un des leurs… Le groupe se réfugie dans la cabine de l’avion endommagé pour y passer la nuit mais une femme, sortie imprudemment pour soulager un besoin pressant, est attaquée et emportée par des assaillants invisibles. Terrifiés et terrés dans l’habitacle, les trois hommes restants attendent le lever du jour pour partir à sa recherche… Sur le mode qui n’existe pas encore de la final girl, les explorateurs sont donc décimés les uns après les autres, le dernier ne devant son sursis qu’à la curiosité qu’il a fait naître, en venant du ciel, chez la tribu anthropophage.

A l’instar de Brad Davis dans Midnight Express (Alan Parker, 1978), l’implication totale de Massimo Foschi autant physiquement que moralement, y est pour beaucoup dans la crédibilité de ses épreuves. Toutes proportions gardées, le film de Deodato entretient donc une sorte de parenté avec celui de Parker, en ce sens que les deux personnages principaux subissent les pires outrages – présentés au spectateur frontalement et sans filtre – avant, finalement, d’échapper à l’enfer, tout en ayant abandonné une partie de leur raison et de leur humanité au passage : la scène où le prisonnier Billy Hayes arrache la langue de l’horrible Rifki peut être mise en regard de celle où Robert Harper (interprété par Foschi) dévore de la chair humaine en fixant d’un œil fou ses poursuivants. La charge émotionnelle n’est sans doute pas la même pour le spectateur qui suit la déchéance, le purgatoire puis l’ultime libération du « héros », mais il n’est pas incohérent de rapprocher les deux longs-métrages. Dans les suppléments, Christophe Gans ose même un autre parallèle : issue d’un malentendu, la scène de masturbation dans Le dernier monde cannibale rappelle par son incongruité celle où Susan dénude sa poitrine devant Billy dans Midnight Express.

S’il est servi par une grande performance d’acteur et des scènes de cannibalisme réalistes et éprouvantes, le film de Deodato n’échappe pas aux écueils habituels qui avaient plombé le mondo. Sous couvert d’exotisme, les stock shots d’animaux sauvages s’entre-dévorant sont nombreux et placés çà et là sans forcément de cohérence. Pire, l’éviscération par les primitifs d’un crocodile vivant a été réalisée spécifiquement pour ce tournage. « Une autre époque », diront certains, comme Sergio Martino à propos d’un autre moment de violence envers les animaux dans La montagne du dieu cannibale (1978). Le racolage n’est pas très loin non plus, avec son lot de nudité et de sexe inutile où Ruggero Deodato Blu-Ray du film Le dernier monde du cannibale proposé par Sidonis Calysta.insiste lourdement sur la plastique (retouchée) de Me Me Lai, qui interprète la jeune et jolie sauvage. La frontière entre violence servant le propos et le pur voyeurisme glauque reste également ténue : était-il par exemple nécessaire de montrer ce nouveau-né jeté à un crocodile juste après l’accouchement de sa mère ?

En plus du copieux livret écrit par l’indispensable Marc Toullec, les suppléments de cette édition brossent un tableau assez complet du metteur en scène et de son œuvre à travers trois points de vue différents. Avec toute son érudition cinématographique et force détails, Christophe Gans revient sur les débuts de Ruggero Deodato puis analyse en profondeur son parcours et notamment la genèse complexe du long-métrage, les influences qui en ressortent et les conditions de sa réalisation en Malaisie. D’autre part, répondant aux questions de Manlio Gomarasca, le réalisateur Nicolas Winding Refn livre son analyse personnelle du film dans une masterclass enregistrée à la Mostra de Venise en 2023. Enfin, Deodato se raconte lui-même – parfois avec quelques bribes de français ! – dans des entretiens, évoquant entre autres tout ce qu’il a appris au contact des grands cinéastes italiens. A l’image de ses mentors, il aura lui aussi sur Le dernier monde cannibale pratiqué le passage de témoin à ses assistants réalisateurs, en particulier à un certain Lamberto Bava…


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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