Un ange pour Satan


En réponse à un cinéma britannique qui s’appropriait, depuis les années 50, des figures telles que Dracula ou Frankenstein, l’Italie déployait un mouvement relativement passé sous silence depuis : son cinéma gothique. Artus Films offre une redécouverte d’un des points d’orgue de cette période avec la ré-édition Blu-Ray d’Un ange pour Satan (Camillo Mastrocinque, 1966).

Barbara Steele se regarde dans le miroir dans Un ange pour Satan.

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Le Diable au corps

Le cinéma gothique italien occupe une place singulière quoique souvent négligée dans l’histoire du fantastique européen. S’il s’inspire de la tradition littéraire gothique anglo-saxonne – Ann Radcliffe, Bram Stoker… – son existence même doit beaucoup à l’explosion du fantastique en Grande-Bretagne, synthétisée par le succès de la Hammer Films. Très vite néanmoins, l’Italie parvient à se distinguer. L’acte fondateur est souvent attribué aux Vampires (Riccardo Freda, 1957), mais c’est Mario Bava qui consolide le genre avec Le masque du démon (1960) où, déjà, Barbara Steele jouait une figure féminine ambivalente, tour à tour victime et prédatrice. Tous les éléments sont là : un ancrage dans un univers décadent, une photographie en noir et blanc soignée et une tension érotique à laquelle se joint le macabre. Finalement ce cinéma gothique transalpin s’éloigne de la rigidité du réalisme victorien de la Hammer en se créant sa propre identité héritée du baroque italien. C’est dans ce contexte, sur la fin de la vague concurrencée par le giallo naissant, que s’inscrit Un ange pour Satan (Camillo Mastrocinque, 1966). Réalisé par un homme plus habitué aux comédies, quoiqu’il ait réalisé La crypte du vampire (1965), le film fait figure de chant du cygne pour le genre…

Anthony Steffen fait face à une statue étrangement débraillée dans Un ange pour Satan de Camillo Mastrocinque.

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Dans un village italien du XIXe siècle, une statue antique représentant une jeune femme nue est exhumée du lac. Très vite, la communauté se souvient qu’une malédiction est associée à cette œuvre puisqu’elle serait liée à des catastrophes passées. Alors que Roberto, un jeune sculpteur, est dépêché par le Comte local pour la rénover, Harriet, la nièce du Comte et sosie de la statue, est de retour au village. Son comportement devient de plus en plus étrange et les villageois sombrent peu à peu dans la peur de voir la malédiction se ré-abattre sur les lieux. On le voit, cette structure relativement classique condense l’essence du gothique : une figure féminine ambivalente, un espace hanté par un passé maudit, une tension entre superstition populaire et rationalité, et enfin une atmosphère où l’érotisme n’est jamais très loin, tout en pudeur – loin de son exploitation plus frontale des années à venir. Un ange pour Satan, contrairement aux grands films flamboyants de Mario Bava, propose une approche plus dépouillée. Sa photographie en noir et blanc est sobre, moins contrastée que Le masque du démon par exemple, et le choix de tourner essentiellement en plein jour confère au film une ambiance particulière où l’horreur ne se cache pas dans l’ombre mais se déploie à la vue de tous, en pleine lumière.

Il subsiste évidemment des séquences nocturnes, or elles ne sont pas spécialement pensées comme des scènes d’épouvante, plutôt comme des temps morts pour les personnages. En fait, Mastrocinque fait le choix d’une certaine économie de ses effets comme de ses décors. Le château du comte n’est même pas filmé comme un lieu menaçant – ainsi que le cinéma gothique pouvait le faire à l’époque – mais comme un lien quelconque où les personnages évoluent et où le cinéaste privilégie les gros plans sur les visages, les gestes ou les regards. Une épure qui contribue à créer une atmosphère de suspension et à faire d’Un ange pour Satan moins un film d’horreur qu’un drame psychologique. Certaines scènes clés – Harriet qui se maquille brutalement faisant se déformer son visage, par exemple – marquent plus par leur dureté symbolique que par leur violence graphique. Ce choix esthétique éloigne quelque peu le long-métrage de la tradition gothique tout en le reliant par ses thématiques. Le personnage d’Harriet, objet de désir et de terreur, synthétise cette démarche : tout en restant dans la tradition du gothique littéraire et cinématographique, elle n’est jamais frontalement montrée telle quelle mais le plus souvent au travers de miroirs ou d’effets de montage. Barbara Steele, déjà muse de Mario Bava, trouve ici l’un de ses rôles les plus aboutis. Son talent réside dans sa capacité à interpréter tour à tour l’ange et le démon. En incarnant Harriet, elle joue sur les détails : un regard fixe, un sourire cruel ou une posture corporelle changeante.

Un ange pour Satan est prenant dès ses premières secondes envoutantes durant lesquelles le cinéaste prend le temps d’installer son mystère digne de La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée. Sa mise en place est en tout point convaincante et c’est presque dommage que le film s’enfonce peu à peu dans une un rythme trop languissant via lequel beaucoup de scènes finissent par devenir répétitives comme pour combler une intrigue qui aurait méritée d’être plus resserrée. Toujours est-il que dans son dernier acte, Camilo Mastrocinque parvient à reprendre la main et à rendre de nouveau son film passionnant. Alors certes, la résolution du mystère pourra paraitre classique voire décevante, mais elle se relie parfaitement aux thématiques disséminées ici et là – opposition des classes et mensonges comme garde-fous entre elles, notamment – sans que cela ne sorte de nulle part. L’échec public du long-métrage peut potentiellement s’expliquer par son refus du spectaculaire alors que l’Italie s’apprête à embrasser le giallo et sa violence plus graphique et plus explicite. Toutefois Un ange pour Satan, rétrospectivement, constitue une pièce essentielle pour comprendre la richesse et la diversité du mouvement gothique italien. Tout à la fois chant du cygne, aboutissement et adieu, le long-métrage de Camillo Mastrocinque mérite d’être redécouvert comme un jalon essentiel pour l’histoire du cinéma de genre européen.

Blu-Ray du film Un ange pour Satan édité par Artus Films.La nouvelle édition de l’œuvre par Artus Films, après celles de Danse macabre (Antonio Margheriti, 1964) et de La sorcière sanglante (Antonio Margheriti, également 1964) arrive à point nommé pour découvrir ou redécouvrir ce film puisque, comme toujours chez l’éditeur, un soin tout particulier a été pensé pour l’ensemble du Blu-Ray. D’abord, son coffret est tout simplement superbe proposant des visuels inédits mêlés à des affiches d’époque sur les volets du digipack. Le nouveau master 2K que propose l’éditeur est remarquable : le noir et blanc est magnifiquement retranscrit, notamment lors d’une séquence d’orage dont les contrastes sont tout simplement sublimes. Le travail de restauration est bien pensé entre un lissage discret et un grain parfait. Avec une piste VF et une piste VOST, le son est lui aussi bien retravaillé laissant la place à la belle musique de Francesco De Masi de s’exprimer. Quant aux suppléments, une présentation du film par Nicolas Stanzick permet de recontextualiser Un ange pour Satan, tandis qu’un entretien avec Vassili Karis, qui a participé au tournage, se révèle plus anecdotique. Pour le reste, le générique français et quelques photos et affiches sont proposés. Cette belle édition d’Artus Films est l’excuse parfaite pour se jeter sur ce film largement méconnu et une aubaine afin de préserver ce cinéma de l’oubli !


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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