Pourtant produit par le studio A24 et porté par un duo d’acteurs bankable, Death of a unicorn, le premier film d’Alex Scharfman, n’a pas été distribué en France. Cinq mois après sa sortie américaine, ce conte satirique et horrifique façon « eat-the-rich » se fraie un chemin jusqu’à nos écrans via les plateformes, notamment Amazon Prime Video. Séduisant dans son acte initial, il s’épuise vite dans un trop-plein de références qu’il ne parvient pas à dépasser.

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J’peux pas, j’ai dino
Depuis Scream (Matt Bettinelli-Olpin & Tyler Gillett, 2022), Jenna Ortega s’est affirmée comme une figure montante du cinéma de genre horrifique. De son statut de « Gen Z scream queen » – renforcé par son passage chez Ti West – à ses rôles d’adolescente émo-gothique chez Tim Burton, que ce soit dans Mercredi (2022-2025) ou Beetlejuice Beetlejuice (2024), elle s’installe peu à peu dans la lignée des actrices durablement identifiées aux films de genre. Dans Death of a Unicorn (Alex Scharfman, 2025), elle incarne Ridley, une jeune étudiante en histoire de l’art qui accompagne à contrecœur son père, Elliot, lors d’un séjour auprès de la famille de son patron. Le prénom de son personnage est sans doute un clin d’œil à Ridley Scott et à son Legend (1985), autre fable mettant en scène des licornes menacées. Sa lucidité la rapproche de Ripley, dans la saga Alien (1979-2024), d’une certaine façon. L’un des attraits du film doit beaucoup au charisme d’Ortega et au duo convaincant qu’elle forme avec Paul Rudd. Ce binôme, pivot narratif, est complété par un casting particulièrement séduisant, au sein duquel Tea Leoni et Will Poulter volent la vedette : tous deux sont en effet délicieusement haïssables dans leurs rôles d’ultra-riches grotesques et caricaturaux. Alex Scharfman, jusque-là producteur – notamment de Blow the Man Down (Bridget Savage Cole & Danielle Krudy, 2019) et de Resurrection (Andrew Semans, 2022) –, signe ici son premier long-métrage. Avec un tel casting et l’estampille A24, label réputé pour son ambition artistique et sa patte visuelle singulière, le film avait de quoi susciter de fortes attentes.

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Elliot Kintner, avocat loyal d’une puissante firme pharmaceutique, et sa fille Ridley sont donc conviés dans la villa des Leopold, famille richissime incarnant à elle seule l’arrogance et le cynisme de l’élite. En chemin, leur voiture percute accidentellement un poulain licorne. Tandis que Ridley pressent la dimension mystique de la créature, Elliot l’achève froidement à coups de démonte-pneu avant d’en dissimuler le cadavre dans sa voiture. Bientôt chacun découvre que son sang et sa corne possèdent des vertus miraculeuses : un trésor providentiel pour les Leopold, bien décidés à en tirer profit. Mais ce que la dynastie capitaliste voit comme une aubaine attire en réalité la fureur des parents du poulain – des créatures violentes et monstrueuses qui fondent sur la villa pour réclamer le corps de leur petit. Dans l’imaginaire commun, la licorne est symbole de pureté, de grâce et d’enchantement ; elle est une créature mythologique et féérique traditionnellement associée au sacré et à l’innocence. Rares sont les récits à détourner cette image pour faire des licornes des prédateurs redoutables. Le très bref passage de La Cabane dans les bois (Drew Goddard, 2012) où une licorne immaculée empale un technicien de sécurité, lors de la séquence finale du carnage, fait figure d’exception – et tient davantage du gag visuel qu’autre chose. Il y a certes eu ensuite le film d’animation Unicorn Wars (Alberto Vázquez, 2022), qui opposait licornes et ours en peluche dans une lutte acharnée pour le contrôle d’un territoire mythique. Mais l’idée de licornes carnassières et terrifiantes reste un argument-choc original, suffisamment distinctif pour éveiller la curiosité. On sait que, dans la logique des films de monstre des années 1970 et 1980, un « monstre » est moins une bête effrayante qu’une métaphore ou qu’un élément étranger à l’ordre humain, souvent menacé par ce dernier. De la même façon, les licornes d’Alex Scharfman deviennent « monstrueuses » à partir du moment où les Leopold – le Big Pharma – ne les considèrent plus comme des êtres mystiques à respecter mais comme une ressource à exploiter. En creux, le message politique est explicite : le capitalisme transforme la beauté en menace, le sacré en marchandise, et l’enchantement en horreur. Cette inversion symbolique en cache une autre, puisque le film martèle à gros traits que les vrais monstres ne sont pas les terrifiants équidés et plutôt les ultra-riches qui les pervertissent par leur regard utilitariste. Toutefois, de l’avis du réalisateur, la licorne se prête mieux que d’autres créatures à ce jeu des renversements. À l’en croire, Scharfman a souhaité conserver la charge mythologique de la licorne prenant au sérieux son histoire et son symbolisme médiéval. Les sept tapisseries de La Chasse à la licorne, chefs-d’œuvre flamands tissés entre 1495 et 1505, sont d’ailleurs présentes, le film en recyclant explicitement les symboles et le cycle narratif. Loin des images enfantines, les licornes de Scharfman deviennent une justice mythique contre l’avidité humaine.
La cupidité des ultra-riches, qui corrompent et détruisent, est bien le moteur critique de Death of a Unicorn. Depuis quelques années, dans le sillage de Parasite (Bong Joon-ho, 2019) ou de Sans filtre (Ruben Östlund, 2022), une vague de comédies noires et de satires horrifiques s’emploie à mettre les élites sociales sur l’échafaud. L’expression « eat-the-rich » – slogan politique et culturel des années punk – désigne désormais un sous-genre officieux dans lequel les puissants, caricaturés comme décadents et déconnectés du réel, finissent pris à leur propre piège. Scharfman s’inscrit dans cette veine, accentuant tous ses traits. Presque chaque réplique des Leopold témoigne de cupidité ou d’égoïsme, de manque de respect envers l’environnement ou envers leurs employés et leurs domestiques. Il ne s’agit nullement d’une maladresse d’écriture, c’est un choix esthétique et satirique assumé. Belinda (Tea Leoni), l’épouse du grand patron, est une sorte de Lady Macbeth du capitalisme contemporain, caricature vivante de la matriarche mielleuse en façade, féroce et cynique dès qu’il s’agit de profits. Shepard (Will Poulter), leur fils, est quant à lui l’incarnation parfaite de l’héritier gâté, imbécile et arrogant, obsédé par l’image de soi, le confort et la consommation. Cette stylisation extrême tire le film vers le camp : c’est par l’excès qu’il prétend nous parler sérieusement. Loin de l’elevated horror dont A24 s’est fait le porte-étendard, Death of a Unicorn cherche à reproduire les attentes de la série B pulp, aux effets spéciaux pas toujours réussis. Le problème, c’est qu’à force de ressasser les mêmes motifs, la fable satirique ne produit qu’une critique superficielle du capitalisme, derrière le massacre grotesque des ultra-riches.

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À ces caricatures s’oppose Ridley, porteuse de scrupules moraux et d’une conscience de la valeur symbolique et sacrée de la nature. Elle a tout de la Final Girl version 2020, sensible à l’écologie et à l’éthique. Sans grande subtilité, elle occupe ce rôle très codifié du cinéma de genre : le personnage moralement clairvoyant dont l’attitude « juste » guide le spectateur dans sa lecture morale du film. Ridley lit les tapisseries de La Chasse à la licorne comme une source d’avertissement transhistorique ; en les interprétant, elle devient l’héritière de cette sagesse ancienne, respectueuse des mythes et de la nature, contre l’ordre utilitaire et instrumental du capitalisme désenchanté. Ce conflit classique entre deux « mondes » que tout oppose se retrouvait dans Legend et dans bien d’autres récits fantastiques. Ici, en s’enfermant dans les codes et les stéréotypes pour surjouer l’effet B-movie camp, le long-métrage vient à dérouler une intrigue extrêmement prévisible, dont les ficelles apparaissent aussitôt. L’ironie camp peine à masquer les faiblesses d’un récit sans véritable colonne vertébrale. Pourtant les premières dizaines de minutes, de l’accident (brillamment orchestré) à la guérison miraculeuse du patron Odell (Richard E. Grant), laissaient espérer un film plus audacieux. À défaut le casting prestigieux sert surtout de cache-misère à une œuvre qui, à trop agiter ses références, manque cruellement d’originalité. En outre, Scharfman a construit son histoire comme une fable à tonalité fluctuante : on passe brutalement de la satire horrifique à la fable émotionnelle familiale chevillée à la relation père-fille. Cet équilibrisme périlleux entre comique et sérieux est criant dans le dernier acte, durant lequel moments d’action et de tension sont maladroitement entrecoupés de moments sentimentaux forcés, plaqués pour relier au forceps certains motifs de l’intrigue.
Surtout, dès l’instant où la villa des Leopold est assiégée par les parents licornes, c’est une autre référence qui s’impose spontanément à l’esprit. L’affiche du film, avec la licorne menaçant Ridley, reprenait déjà très nettement la composition iconique du T-rex fondant sur un personnage isolé, gueule grande ouverte. De même, Death of a Unicorn reprend l’ossature du Monde perdu : Jurassic Park (Steven Spielberg, 1997), avec ses créatures extraordinaires traquées par la cupidité humaine, des parents prêts à tout pour récupérer leur petit disparu, un père et une fille pris au piège dans un endroit reclus. Comme les dinosaures de Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993), les licornes apparaissent d’abord à l’écran par des indices et de manière fragmentée. La tension se construit pour beaucoup dans l’hors-champ sonore (galop, hennissements distordus) combiné à des plans ciblés – les sabots des licornes sont filmés en gros plans, à même le sol, à la manière des griffes des raptors. Ensuite seulement, les créatures sont montrées dans toute leur puissance mythique tandis que les protagonistes humains passent de l’émerveillement à l’horreur devant pareils animaux issus d’un autre monde ou d’un autre temps. Les deux premiers Jurassic Park servent nettement de matrice de mise en scène à l’assaut des licornes : le traitement du son, la géométrie des ombres, le glissement du foyer narratif des victimes figées vers leur assaillant, etc. Tout rappelle l’attaque emblématique des vélociraptors dans la cuisine, ainsi que la terrible chasse nocturne à travers les hautes herbes. Malheureusement, Alex Scharfman manque de patience pour instiller un suspense palpable. Si Death of a Unicorn mime la grammaire spielbergienne, on n’en retrouve ni la grandeur plastique ni la précision rythmique. Ce premier long-métrage est en fait sculpté autour des filmographies d’autres, auxquels il rend certes hommage. Mais il le fait dans la caricature, en pastichant la série B avec un budget de quinze millions de dollars.



