La sorcière sanglante


Tandis que s’achève une rétrospective à la Cinémathèque Française, Artus Films met à l’honneur Antonio Margheriti (ou Anthony Dawson, entre moult autres) avec une belle édition de La sorcière sanglante (1964), à n’en pas douter un des meilleurs films d’un faiseur de séries B prolifique.

Plan d'ensemble sur une place de village médiéval, un bucher est dressé, enfumé, duquel surgit une croix de travers ;près du b^cher, une femme qui a l'air d'une mendiante jette de la cendre en l'air.

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Les damnés

De là où il est (il est décédé en 2002), Antonio Margheriti a peut-être des raisons de se flatter. Comme tant d’autres il bénéficie dans nos contrées du revival du B, voire du bis, voire du Z, fruit de l’ouverture d’esprit et d’une nostalgie bien contemporaines, portées par des éditeurs que vous croisez souvent dans nos lignes, des festoches, et des rétrospectives dans des lieux aussi respectables que la Cinémathèque – se bis-issant par ailleurs. “Avec son lot de sorties de route […] mais aussi d’éclatantes réussites” ainsi que pertinemment relevé par le site de l’institution dirigée par Frédéric Bonnaud, Margheriti alias Anthony Dawson, alias Antony Daisies, n’est en effet pas le plus débonnaire des artisans. Il a touché à la plupart des genres en vogue, comme la plupart de ses collègues transalpins tournant avec plus ou moins d’intégrité et d’inspiration durant la période faste allant des années 40 aux années 80 (si l’on vise gros, très gros). J’observe la rétrospective, et les rééditions, et le moindre zoom sur sa carrière avec une once de regret que je ne peux devoir qu’à moi-même, puisque j’ai caressé un temps l’idée d’écrire un ouvrage sur Antonio. Découragé par l’ampleur de la tâche, ayant en tête le travail imposant qui a pu être effectué sur Jess Franco (Stéphane du Mesnildot, 2004, Rouge Profond), Joe d’Amato (Sébastien Gayraud, 2015, Artus Films) ou Bruno Mattei (David Didelot, 2016, Artus Films) ou par la confiance en mes propres capacités à pouvoir ingurgiter une pelleté de nanars – ne nous mentons pas, Margheriti n’est pas globalement synonyme de pépites – le projet fut lâchement abandonné après une mini-rétrospective personnelle. Du reste cette quête fort vite abrégée permit de découvrir des pellicules de choix, allant de l’eurospy étonnament réussi (Opération Goldman, 1966) à de la série B gothique de bonne facture (Danse macabre, 1964) jusqu’à d’authentiques petits chefs-d’oeuvre de leurs genres respectifs, le western spaghetti fantomatique (Avec Django, la mort est là, 1968) et le film de cannibales à forte charge politique (Pulsions cannibales, 1980). Artus Films (encore) jette nos regards avides sur une des autres réussites du réalisateur, à l’occasion d’un combo DVD/Blu-Ray à l’artwork superbe, La sorcière sanglante (1964).

Plan rapproché-épaule sur Barbara Steele, troublée, avec des parures de noble sur la tête, dans le film La sorcière sanglante.

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Cinéaste opportuniste comme ils étaient nombreux à l’être, Antonio Margheriti ne lâche pas moins de six longs-métrages la seule année 1964 dont deux surfant ouvertement sur une double vague : le gothique Hammer et son versant italien lancé par Les vampires de Ricardo Freda (1957) mais surtout par Mario Bava et son séminal Le masque du démon (1960). Après Danse macabre, il livre donc cette Sorcière sanglante. Nous sommes en 1499, en pleine chasse aux sorcières dans une petite région d’Europe centrale. Le récit commence de manière assez intense avec les démarches de Helen visant à empêcher, tandis que sa mère est conduite vers le bûcher, la condamnation de cette dernière pour sorcellerie et assassinat du frère du Comte Humboldt dirigeant ce beau petit monde. Helen parvient à attraper le Comte in extremis, qui lui “propose” (c‘est-à-dire qu’il la viole à peu près) d’obtenir ses faveurs en échange de de la vie de sa mère. Helen accepte, mais le fils du Comte, Kurt, prononce, malgré les règles en vigueur, la mise à mort de la prétendue sorcière (il a ses raisons, puisque c’est lui le responsable de la mort de son oncle en réalité). Déchirée par la honte et la peine, Helen s’enfuit mais est tuée par le Comte… Flashforward. La jeune sœur de Helen est mariée de force au fils du Comte. Ce dernier vit une vieillesse dévorée par la culpabilité et aussi peut-être la conscience d’avoir enfanté avec Kurt un futur régnant cruel et égoïste. D’autant que la peste fait tomber les hommes comme des mouches et que la plèbe tape aux portes du château, semblant incarner la malédiction jetée par la sorcière sur son bûcher aux monarques assassins. Le tonnerre même se met à gronder… Et tout magicalement ressuscite Helen – lors d’une séquence dont Dracula, prince des ténèbres (1966) semblera se souvenir. Helen reparaît au château incognito de tous, sauf du Comte qui y voit son péché reprendre vie et n’y survit pas. Plus personne alors ne peut empêcher Kurt de s’énamourer de Helen, sans comprendre qu’il se prend les pieds dans le tapis de sa funeste destinée…

Avec La sorcière sanglante Antonio Margheriti prend deux petites pierres et parvient à faire une petite étincelle. Il filme cette histoire fantastique dans des décors simples, peu nombreux, et un peu rêches – sur ce plan on est loin de la parure des productions Hammer. Son atout, c’est avant tout le noir et blanc. Le soin porté à la lumière dirigée par Riccardo Pallottini donne de la matière à ses murs de pierre et caves peu amènes, éclairés par des bougies et autres torches médiévales, donnant ainsi, selon les scènes, un espace inquiétant à la nuit et à la pénombre. Le Moyen-Âge mérite bien ici sa réputation pourtant usurpée de période sombre de l’Histoire, à l’image des ténèbres qui semblent agiter les protagonistes du récit. Car au-delà de de la mise en scène parfois picturale, et surtout de la beauté si particulière, étrange et fantomatique de Barbara Steele que Margheriti ne paraît pas se lasser de filmer, l’intrigue tragique du scénario, entre William Shakespeare et Edgar Allan Poe, a pour le coup un curseur de plus dans l’amertume en comparaison des créations certes gentiment érotisantes mais plus lumineuses du studio anglais. Dès cette première séquence de “transaction” sexuelle trompeuse, entre le Comte et Helen, c’est toute une mécanique de la cruauté et de la folie qui semble se mettre en branle. Que ce soit le Comte avec le remords qui finira par le tuer, ou son fils Kurt par l’ambition puis par l’égoïsme écœurant de son désir, prêt à lui faire commettre un meurtre et à tomber dans le piège tendu par Helen revenante – on pourrait presque penser aux Diaboliques (1955) du Maître Clouzot -, La sorcière sanglante est une fable pointue comme une vierge de Fer,  éclairant les abîmes du cœur et des corps et la prévalence finale de la souffrance et de la mort… Certes nimbée dans une atmosphère de fantastique élégant. Voile d’éther charmeur sur la laideur humaine.

Blu-Ray du film La sorcière sanglante édité par Artus Films.Artus Films nous permet donc de découvrir ou redécouvrir cet exemple réussi de série B gothique à l’italienne dans une restauration très plaisante, qui rappelle la nécessité, même dans le cas où le film en question est disponible assez facilement sur des plateformes en qualité relative, du travail éditorial de remasterisation. La haute définition Blu-Ray, master 2K, se prête particulièrement ici à l’atmosphère spéciale d’un des meilleurs films de son auteur. Auteur que les bonus, plutôt nombreux, permettent de particulièrement mettre en lumière, au travers de plusieurs entretiens (le journaliste cinéma Nicolas Stanzick, le scénariste Ernesto Gastaldi, Edoardo Margheriti, le fils du réalisateur, Luigi Cozzi un cinéaste ami) de plus de deux heures cumulées. On retiendra de surcroît le document d’Alain Petit entièrement consacré à La sorcière sanglante, riche de commentaires sur le cinéma gothique italien. L’autrice Anne Fermat intervient également pour un discours autour de la figure de la sorcière, aux côtés d’un générique alternatif, de bandes annonces et d’un diaporama photo. Si certains de ces suppléments sont repris de l’édition DVD 2006 du même éditeur, ce combo DVD/Blu-Ray est un véritable cadeau fait aux amateurs, signe du respect qu’Artus Films a pour pour les petites bêtes de genre que nous sommes. 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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