Rêves sanglants


Rimini Editions nous propose une restauration en Blu-Ray d’une pépite de l’horreur, Rêves sanglants (Roger Christian, 1982), qui précède Les griffes de la nuit (Wes Craven, 1984) sur la question d’insuffler l’horreur dans les rêves et la relation complexe mais intrinsèque entre la cauchemardesque réalité et le confort morbide des rêves.

Une femme entre dans une salle de bains dont la glace est brisée, et est tâchée par une ligne de sang ; scène du film Rêves sanglants.

© Tous Droits Réservés

Les griffes de la folie

En plein essor des slashers et des films d’horreur en général, Roger Christian s’attaque, avant même que Freddy Kruger soit créé, à des conceptions effroyables du cauchemar. Imaginez-vous face à la bande-annonce du film, incluse dans la restauration de Rimini, à cette époque : elle présente un long travelling avant, montrant un bureau que nous pouvons estimer être celui d’une psychiatre et qui se transforme petit à petit en laissant apparaître progressivement des rats, du feu et d’autres éléments plus terrifiants les uns que les autres. Plusieurs extraits sonores se mélangent à l’image avant que ne fasse irruption le personnage central de Rêves sanglants, John Doe. Là où maintenant les bandes-annonces tendent à être évitées à tout prix, tant elles sont le fruit d’un marketing aux grands sabots, voir un exemple de ces dernières en tant qu’œuvre presque à part entière pour nous donner des frissons avant même d’avoir découvert le sens profond de vers où veut s’engager le film.

Le visage d'un jeune homme apparaît sur un écran de télévision brouillé dans le film Rêves sanglants.

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Le pitch en lui-même est déjà bien morbide : un jeune homme – John Doe, un nom générique – tente de se donner la mort en se noyant. Il finit par atterrir dans un hôpital d’État avec plusieurs patients qui sont traités pour des troubles mentaux. Son arrivée intrigue alors le docteur Gail Farmer, ce que nous pensons être une psychiatre. Cette dernière devient particulièrement encline à découvrir le passé de son nouveau patient et pourquoi il souhaite se donner la mort. Néanmoins, le séjour de John Doe devient un véritable calvaire quand des hallucinations commencent à se faire ressentir dans l’ensemble de l’hôpital ainsi que chez la psychiatre et qui vont devenir de plus en plus fortes et violentes jusqu’à ne plus uniquement affecter une ou deux personnes, mais bien la totalité des patients et des membres du personnel. Et tout cela se recroise dans un point central : l’étrange mère de John Doe…

Une femme entre dans une salle de bains dont la glace est brisée, et est tâchée par une ligne de sang ; scène du film Rêves sanglants.

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Partant d’un scénario simple et efficace, sans réelles têtes d’affiche – si ce n’est Paul Freeman qui joue un rôle secondaire – mais non moins convaincantes, Rêves sanglants s’approche d’une œuvre certes incomplète mais très fonctionnelle avec ses thématiques sur la sur-protection et la gestion de la santé mentale dans la société occidentale. Autant la structure du récit est tout à fait classique du cinéma d’horreur de la décennie d’origine du film, néanmoins, c’est bien sur sa façon de présenter la contamination des rêves dans la réalité qu’il en devient très intéressant et qu’il s’est transformé en véritable pépite à nos yeux. Prenons un exemple précis : alors que le docteur Farmer semble ne plus voir la différence entre réalité et rêves, elle est sur le point de se faire congédier par ses collègues. Elle se cache alors dans les toilettes pour reprendre ses esprits et d’un coup les miroirs se mettent à se fissurer – comme la fissure du mur dans Retribution (Kiyoshi Kurosawa, 2007) laissant apparaître les mains du fantômes –, ainsi qu’à saigner, littéralement. La scène est impressionnante, surprend d’audacité et surtout présente une signification très particulière : elle devient le reflet d’une tentative de suicide. De la même façon que le miroir nous renvoie notre image, pendant la séquence, l’espace même des toilettes, remplis de reflets, devient une connexion entre ce qu’il se passe dans un lieu tiers, une connexion entre John Doe et le docteur Farmer, qui est représentée directement par l’idée que le miroir devient le portail entre le rêve ou la communication psychique et la réalité matérielle de vouloir mettre fin à ses jours. L’analyse de l’espace dans Rêves sanglants peut aller plus loin, tant le sujet est favorisé par le quasi-huis clos qui s’engage dans l’œuvre. S’ajoute à cela que l’intérêt que semble porter le long-métrage au lieu comme la centralité d’un traumatisme : la mère de John Doe est non seulement un personnage-fantôme qui s’attache à un espace, mais aussi la représentation d’un lieu qu’il faut détruire, comme nous le prouve la fin du récit, soit la destruction de la maison de John Doe et de sa mère, une sorte de représentation matérielle de la maltraitance qui disparaît pour aider à soigner sa santé mentale. Nous sommes bien loin de ce que tente d’avancer Wes Craven avec les Griffes de la nuit.

En effet, la comparaison avec le légendaire slasher semble coller à la peau de Rêves sanglants. Or, pour le bien de cette critique, nous avons décidé d’avoir une analyse comparative – et néophyte des Griffes de la nuit – pour y trouver corrélations et différences, bien plus nombreuses au passage. L’un comme l’autre apparaissent dans une période où le cinéma horrifique devient décomplexé et se permet des effusions de sang grotesques bien que plus osées par exemple que certaines productions « gore » des années 60… Là où les miroirs pleurent du sang, dans Les griffes de la nuit, ce sont les victimes qui se retrouvent complètement secouées comme des serviettes pour que le faux sang gicle dans toute la chambre. Ici nous rentrons très vite dans ce qui nous permet de dire que Rêves sanglants est l’anti-Griffes de la nuit par excellence : là où le second, en tant que slasher qui se respecte, élabore l’assassinat progressif d’une bande d’adolescents jusqu’à que la final girl se rende compte de la manière de vaincre Freddy Kruger, le long-métrage de Roger Christian va très clairement dans une direction complètement opposée, la transmission mentale des rêves devenant plus une malédiction, un lourd fardeau que doit porter John Doe, sans pour autant qu’il soit foncièrement un antagoniste. D’une certaine manière, c’est bien dans la conception du cauchemar que les deux films, pourtant très similaires dans le thème qu’ils abordent, diffèrent complètement, l’un le prenant comme un terrain de jeu où il est alors possible d’imaginer des morts plus violentes les unes que les autres, l’autre devenant une forme métaphorique d’un traumatisme qui se transmet comme un virus. A vrai dire, la comparaison serait presque plus judicieuse avec Scanners (David Cronenberg, 1981), tant l’idée de la projection mentale semble avoir eu une quelconque considération dans la création de Rêves sanglantsNous lui reprochons peut-être un propos presque contradictoire sur le rôle de la mère de John Doe, tantôt bourreau dont il essaie de s’extirper tantôt une évolution du personnage ratée tant les derniers plans du film tendent à être totalement requestionnés. Peut-être que la comparaison avec Les griffes de la nuit ne trouve pas son compte dans les rêves, mais bien dans la manière de représenter la sur-protection maternelle des enfants…

L’édition de Rimini, disponible depuis le 5 juillet, inclut une restauration en DVD/Blu-ray du film, où vous pouvez y retrouver le film-annoncé ainsi qu’un livret rédigé par Marc Toullet qui revient sur l’œuvre.


A propos de Jade Cousseau

Des bagarres kitsch dans des séries et films japonais au budget plus ou moins important, voilà ce qui fait plaisir à Jade. De crises identitaires à la simple jouissance d’une ville détruite par les pas d’immenses créatures, elle a décidé de consacrer ses recherches d’étudiante en cinéma sur les masques et les monstres du cinéma japonais. Elle ne peut pas non plus s’empêcher de ramener sur la table à quel point David Cronenberg est son réalisateur préféré, ainsi que son obsession pour le body horror et son lien aux études queers. Vous la verrez en train de courir dans tous les festivals de cinéma où elle peut aller, autant en tant que festivalière qu’en tant que bénévole !

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