[Carnet de bord] Fantasia 2025 • Jours 9 à 12


Nous voilà déjà au troisième carnet de bord de notre excursion roborative à Montréal au festival Fantasia 2025 : focus sur les jours 9 à 12.

Jour 9 – Méditation lynchienne

Ce 9e jour de Fantasia commence avec beaucoup de plaisir car Danny Elfman présente une masterclass. C’est donc une discussion fascinante dans laquelle le compositeur aborde ses débuts au cinéma, survenus de manière un peu hasardeuse, alors qu’un jeune cinéaste le contacte pour composer la musique de son premier long-métrage, à savoir Pee Wee’s Big Adventure (Tim Burton, 1985), demande qu’il a failli refuser à la base ne sachant pas ce que ce travail impliquait réellement. Il a aussi raconté le voyage en avion durant lequel il a écrit le thème de Batman (Tim Burton, 1989), un vol où il ne cessait de se lever aux dix minutes pour aller s’enregistrer fredonnant ce thème iconique dans les toilettes, au fur et à mesure que celui-ci se clarifiait dans son esprit. La fréquence rapide de ses déplacements aux toilettes a tant inquiété l’équipage que la sécurité s’est impliquée dans la chose. Bref, une superbe conférence qui finira prochainement sur la chaîne YouTube du festival et que je vous encourage fortement à découvrir.

Maintenant le premier film de ma journée, à savoir I Live Here Now réalisé par Julie Pacino (oui oui, c’est bien la fille d’Al), dont il s’agit du premier long-métrage. On y suit Rose, jeune femme tombant accidentellement enceinte d’un fils de riche refusant d’accepter ses responsabilités. Ce dernier force Rose, non prête à être mère, à considérer l’avortement. Le récit prend la forme d’une plongée littérale dans l’esprit de Rose alors qu’elle tente de prendre une décision. I Live Here Now est une œuvre très personnelle, qui en plus sert d’hommage au regretté David Lynch dont elle réutilise l’esthétique et le ton sans jamais tomber dans le plagiat. Le tout donne une œuvre visuellement sublime dont on prend plaisir à décoder les symboles et métaphores, mais qui peine un peu à se renouveler dans sa deuxième partie, tombant donc malheureusement à plat vers la fin. Malgré tout, on sent de véritables envies de cinéma chez la réalisatrice, ainsi qu’un grand talent qui ne tardera sans doute pas à se développer. Comme quoi, la pomme n’est pas tombée loin de l’arbre.

Un homme en tenue traditionnelle japonaise blanche avance dans une forêt sur laquelle la neige commence à tomber ; plan du film Transcending Dimensions projeté à Fantasia 2025.

© « Transcending Visions » de Toshiaki Toyoda Tous Droits Réservés

S’ensuit Transcending Dimensions, du Japonais Toshiaki Toyoda. Un trip métaphysique bouddhiste racontant la disparition d’un jeune moine et la recherche qui en découle. Véritable OFNI du festival, Transcending Dimensions mélange les genres de la science-fiction et de la comédie très maladroitement, avec d’un côté des personnages hauts en couleur, comme un sorcier diabolique collectionnant les doigts de ses disciples et de l’autre de longues séquences psychédéliques à la 2001 : L’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968). Même si le réalisateur nous a clairement dit en introduisant son film qu’il ne fallait pas trop y penser, c’est dur de ne pas le faire devant une œuvre qui rend si perplexe. Bien que j’aie ri de bon cœur à plusieurs moments, l’ensemble m’a laissé dubitatif.

Jour 10 – Nouvelle voix et film perdu

Cette journée commence avec la première mondiale de The Serpent’s Skin de la jeune cinéaste australienne Alice Maio Mackay et il est impossible d’aborder le film sans la mettre dans son contexte. À seulement 20 ans, Mackay en est à son sixièmee long métrage. Étant une femme trans, son cinéma aborde majoritairement les enjeux de cette communauté à travers le cinéma de genre. L’an dernier j’avais été séduit par son Carnage for Christmas, un slasher du temps des fêtes dans lequel un tueur s’en prenait à l’entourage d’une femme trans retournant dans sa famille pour la première fois depuis son coming out. Le tout était très fun et ne se prenait pas du tout au sérieux, ce qui n’est pas le cas de The Serpent’s Skin narrant ’histoire de Anna, jeune femme trans se découvrant des pouvoirs psychiques après son déménagement dans une grande ville et sa rencontre avec une mystérieuse femme voulant l’aider à développer ses talents. Ce film se prend hélas beaucoup trop au sérieux pour son propre bien et est excessivement mal structuré, la première moitié du récit étant plus centrée sur la vie amoureuse de Anna à travers un trop grand nombre de scènes de sexe et de fêtes. C’est uniquement lors de la seconde partie qu’un quelconque conflit décide de pointer le bout de son nez et aucune des deux moitiés n’est assez développée pour les rendre intéressantes, autant séparément qu’ensemble. Vraiment dommage, étant donné le talent de la cinéaste pour faire beaucoup avec très peu de moyens. Malgré tout, j’attends avec impatience son prochain projet.

Un homme en chemise cravate est assis épuisé sur un canapé, tenant un fusil dans ses mains ; à côté de lui une jeune femme blonde l'enlace ; plan issu du film Manœuvre Hostile projeté au festival Fantasia 2025.

© « Manœuvre Hostile » de George Mihalka Tous Droits Réservés

George Mihalka est un réalisateur hongrois-canadien ayant fait ses armes à Montréal après ses études à l’université Concordia, qui, je le rappelle, est l’hôte de Fantasia. Il s’est fait connaître à l’international grâce à son slasher maintenant iconique, Meurtres à la Saint-Valentin, sorti en 1981. Cette année, il reçoit le Prix du pionnier canadien, étant le premier étudiant de Concordia à faire carrière au cinéma. Pour lui rendre hommage, deux de ses réalisations sont présentées au festival, dont Manœuvre hostile (1988). Thriller satirique mordant sur le monde du travail, on y suit Eugene Brackin, employé désillusionné d’une entreprise anonyme. Un jour, il décide de prendre ses collègues de bureau en otage et ce sans raison véritable, ni demande quelconque. Au fil du récit, chaque personnage dévoilera les pires aspects de leur personnalité, ainsi que leurs tragédies personnelles et leurs raisons de travailler dans un endroit si morne. Le film compare d’ailleurs souvent cet édifice à une prison, renforçant le côté cynique de l’histoire. Manœuvre hostile est une magnifique découverte qui était jusque-là presque un film perdu, la seule copie existante étant un scan VHS disponible sur la chaîne YouTube du Toronto Film Board.

Jour 11 – Montagne hantée

Je ne vous parlerai que d’une seule projection pour ce onzième jour, Haunted Mountains : The Yellow Taboo de Chia Ying Tsai. Après la disparition d’un ami proche dans une montagne réputée hantée, un couple part à sa recherche pour finalement se retrouver dans une boucle temporelle dans laquelle la femme du couple finit toujours par mourir. Si la thématique déjà cliché du deuil est plutôt bien abordée dans l’écriture, tout le reste laisse grandement à désirer. La mise en scène extrêmement banale et indistincte rend le film terriblement pénible à suivre et son manque de clarté rend la boucle temporelle vraiment confuse. C’est pour dire, j’ai seulement réalisé que c’en était une à la moitié du récit lorsqu’un des personnages le dit verbalement. De plus, Haunted Mountains : The Yellow Taboo est totalement dénué d’atmosphère, son plus grand effort sur cet aspect étant un brouillard digital rajouté aux séquences montagneuses, elles-mêmes tournées en plein jour. Le tout est très amateur et j’ai eu l’impression de perdre mon temps au visionnage.

Jour 12 – Horreurs d’été

Second film de George Mihalka présenté au festival, L’arcade des cinglés (1980) est son premier long-métrage à titre de réalisateur. Lui aussi un film perdu, la seule copie existante étant gardée dans des archives quelque part à Ottawa, un scan 2K en fut réalisé pour le présenter ici. On y suit un groupe d’adolescents qui feront ensemble les 400 coups lors de l’été 1980. Nudité et pranks sont à l’honneur dans un scénario dont le seul enjeu est un tournoi de pinball entre nos protagonistes et un gang rival. Il faut bien le dire : je me suis amusé. C’est loin d’être un bon film, mais on sent que chaque personne impliquée sur le tournage a eu un plaisir fou et c’est sincèrement contagieux. L’arcade des cinglés a beau être mal réalisé, mal joué et mal écrit, l’amour du cinéma et la passion évidente derrière sa confection l’empêcheront à mon sens de tomber dans l’oubli.

A gauche un écran montrant un dessin d'une femme au sourire démoniaque, lançant une lumière rouge ; à droite une jeune femme casque audio sur les oreilles, le reste de la pièce plonge dans la pénombre, semble écouter quelque chose qui la terrifie ; scène du film The Undertone.

© « The Undertone » de Ian Tuason Tous Droits Réservés

À chaque année à Fantasia, il semble toujours y avoir un film d’horreur qui va terrifier tout le monde. L’an dernier, c’était le génial Oddity de Damian McCarthy et cette année c’est The Undertone de Ian Tuason. Film horrifique en huis clos, on y suit l’animatrice d’un podcast sur le paranormal qui s’occupe de sa mère mourante. Au même moment, son coanimateur reçoit plusieurs enregistrements audio terrifiants racontant la descente aux enfers d’un couple aux prises avec une entité paranormale. The Undertone est un petit tour de force horrifique qui a vraiment séduit la foule de Fantasia. Se concentrant principalement sur le son, le long-métrage est extrêmement immersif et chaque petit bruit de fond risque de faire sursauter. L’écoute des enregistrements du couple compose les meilleures séquences et elles sont toutes aussi terrifiantes que fascinantes. Dommage que la mise en scène ne suive pas. Dans le but de créer une atmosphère claustrophobe au possible, le réalisateur utilise sans cesse les mêmes cinq ou six angles de caméra à répétition mais l’effet ne prend jamais. Ça se ressent beaucoup plus comme de la paresse que comme une véritable démarche horrifique, ce qui finit par vraiment diminuer la tension. Aussi, la sous-intrigue avec la mère mourante de la protagoniste est beaucoup trop sous-utilisée et très peu intéressante au final. Elle ne fait que séparer les vraies séquences horrifiques du récit,  les écoutes des enregistrements  et ça brise totalement le rythme du récit. C’est vraiment navrant car lorsque The Undertone frappe, il frappe fort.


A propos de Alexandre Royal

S'il n'est pas en train de fixer un écran beaucoup trop longtemps tel un Alex Delarge bedonnant, il peut être trouvé sur un plateau de tournage espérant devenir le prochain Spielberg. TDAH en puissance (et non médicamenté), il est toujours en train de se lancer dans mille et un projets qui n'aboutirons sans doute jamais. Obsédé par le cinéma depuis que de multiples problèmes de santé l'ont forcé dans son enfance à rester à la maison plutôt qu'à jouer dehors, il considère cette période de sa vie comme une bénédiction cachée, lui ayant permis de découvrir le plus bel art du monde.

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