Enfin un documentaire biographique pas comme les autres ! Pour sa première réalisation non-fictionnelle, Jean Decré s’éloigne des conventions du format et nous propose avec William Friedkin, cinéaste au cœur des ténèbres (2025) une vision très personnelle d’une des figures les plus fascinantes du Nouvel Hollywood. Grâce à son utilisation audacieuse des images d’archives et son regard aguerri de monteur, le réalisateur parvient à cerner la personnalité de cet artiste hors normes qu’était William Friedkin tout en préservant son mystère. Entretien dans les coulisses de fabrication de ce petit miracle disponible dès à présent sur la chaîne Ciné+.

© Tous droits réservés
En tête à tête avec Friedkin
Jean, tu as réalisé deux courts-métrages de fiction, Le Boche (2014) et Derrière la nuit (2022), mais tu es d’abord monteur de formation. Peux-tu nous dire comment tu es passé du montage à la réalisation d’un documentaire sur William Friedkin ?
J’ai toujours eu le désir de réaliser de la fiction. Mais durant ma formation j’ai vite compris qu’il valait mieux avoir un bagage technique pour avoir un boulot à la sortie. J’ai donc choisi le montage, d’abord parce que j’aimais beaucoup ça et puis parce que je ne croyais pas trop au fait d’apprendre la réalisation à l’école. Donc je me suis retrouvé très vite dans la filière professionnelle avec l’idée que mon temps libre serait dédié à la réalisation de courts-métrages. Aujourd’hui, ma vie professionnelle se divise en deux. D’un côté, je fais mes heures d’intermittence en tant que monteur et de l’autre je fais de la fiction, mais aussi des films expérimentaux, des clips, etc. En tant que monteur, j’ai surtout monté du documentaire, un genre qui m’a très vite intéressé parce que j’adore apprendre de nouvelles choses, me plonger dans des mondes inconnus, mais aussi parce que c’est que c’est très efficace pour faire mes heures car j’ai seulement besoin d’un contrat pour faire cinq semaines de montage au lieu de multiplier les contrats courts, ce qui a tendance à m’interrompre dans le développement de mes projets personnels. Pour ce projet sur William Friedkin, j’avais d’abord fait la rencontre de Fabrice Gardel, un réalisateur de documentaires d’archives qui s’était spécialisé dans les portraits d’intellectuels ou de grandes figures du vingtième siècle. Ça me parlait parce que je m’étais découvert une passion pour les images d’archives. Je l’ai contacté avec l’envie de travailler pour lui, mais il avait déjà deux monteurs et il m’a plutôt encouragé à moi-même passer à la réalisation de documentaire en me proposant de m’accompagner dans le processus. Je lui ai proposé Friedkin, un cinéaste qu’il ne connaissait pas trop, mais qui l’intéressait donc on est partis là-dessus. Et c’est là que les deux aspects de mon travail ont pu se rejoindre : ce projet s’est avéré être un film de montage. Je n’ai pas tourné un seul plan. C’est uniquement de la recherche d’archives, du dérushage d’entretiens donnés par Friedkin, de l’assemblage d’extraits de films, le tout relié par une voix off. Et c’est vrai que j’ai éprouvé un vrai plaisir à fabriquer un film uniquement par le montage. J’ai trouvé plus d’espace pour me faire surprendre par les possibilités de la narration que lorsque je suis en montage d’une fiction déjà écrite et tournée.

« French Connection » © Tous droits réservés
Quel était ton rapport à William Friedkin avant de commencer ce documentaire ?
L’idée d’un documentaire sur Friedkin a mis du temps à naître en moi. Adolescent je m’étais pas mal intéressé au cinéma du Nouvel Hollywood, mais à d’autres noms restés plus connus comme Coppola, Scorsese ou quelqu’un comme Sidney Lumet. Concernant Friedkin, j’avais vu French Connection (1971) assez jeune que j’avais aimé sans plus. Pareil pour Police fédérale, Los Angeles (To Live and Die in L.A, 1985) et Cruising (1980). J’avais aimé sans vraiment accrocher. Ce n’est que plus tard que je suis revenu à Friedkin grâce à un ami qui m’a offert le Blu-Ray de Sorcerer (1977) qui venait d’être remasterisé après être resté invisible pendant quarante ans. Je ne savais même pas que ce film existait ! Je l’ai vu et j’ai pris une grosse claque. Ce n’est pas tout car, dans les bonus du Blu-Ray, il y a un grand entretien de Friedkin avec Nicolas Winding Refn et c’est là que j’ai été vraiment séduit par le personnage. J’ai l’ai trouvé tellement classe, tellement cool, tellement ferme dans ses convictions ! A partir de là, j’ai revu toute sa filmographie sous un autre angle, au point que l’idée de faire quelque chose sur Friedkin a commencé à me travailler. Le déclic qui m’a vraiment fait plonger, ce sont ses mémoires. En les lisant, j’ai halluciné. Ça m’a fait un peu le même effet que Hearts of Darkness: A Filmmaker’s Apocalypse (1991), le film d’Eleanor Coppola sur le tournage d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) qui est presque encore plus dingue que le film ! Parce qu’au-delà de ses œuvres, la vie même de Friedkin a été une aventure et ses tournages ont été des expériences hors normes, de French Connection (1991) à Cruising en passant par Sorcerer. Donc il y a deux ans, quand Fabrice m’a proposé de m’accompagner sur un premier documentaire, c’est Friedkin qui m’est venu en premier.
Avais-tu visionné des documentaires existants sur Friedkin ? Friedkin Uncut (2018) ou encore L’exorciste selon Friedkin (2020)
Celui sur L’Exorciste, je ne l’ai toujours pas regardé ! Bon, j’ai scrollé un peu dedans pour voir comment c’était foutu. Le réalisateur a pu décrocher un entretien exclusif avec Friedkin qui déconstruit un peu son film donc ça doit sûrement être très intéressant. Par contre, j’ai vu Friedkin Uncut deux ou trois fois pour voir s’il y avait la place de faire un film, d’autant que c’est un documentaire relativement récent. Je n’ai pas aimé le film que j’ai trouvé un peu mou et qui, selon moi, ne faisait pas honneur à la tête brûlée qu’était Friedkin et se concentrait essentiellement sur ses films. Je voulais explorer les autres facettes, moins connues, du personnage. J’estimais qu’il y avait la place de faire le projet que j’avais en tête.

© Tous droits réservés
De par tes choix d’écriture, le documentaire donne l’impression d’avoir saisi quelque chose du cinéaste, tout en laissant entendre qu’une vie ne se résume pas si facilement, ce qui est souvent le cas des documentaires biographiques.
En tant que spectateur il y a une chose qui me manque souvent quand je regarde un documentaire biographique : c’est que j’ai l’impression qu’on me fait survoler toute une vie, toute une œuvre en une heure, au pas de charge, qu’on me fait passer partout sans jamais s’arrêter nulle part. Je n’arrive souvent pas à toucher ou à sentir ce qu’on est en train de me raconter. Pour Friedkin, j’avais à cœur de faire un film accessible mais avec un point de vue très personnel, tant sur le fond que sur la forme. J’ai fait l’impasse sur pas mal de ses films, mêmes certains importants. Je voulais qu’on puisse parfois se sentir au présent, que les choses se passent au moment où elles sont racontées. C’est pour ça que je laisse autant la parole à Friedkin. Quand il parle de sa rencontre avec Linda Blair, il reste à l’écran pendant une minute trente. Ça peut paraître peu, mais dans un film de soixante minutes, c’est beaucoup. Ça nous laisse le temps d’imaginer cette rencontre, de sentir combien Friedkin aime raconter les histoires, combien il est drôle et doué pour ça. C’est aussi comme ça qu’on le rencontre dans le film, en ayant le temps de l’écouter. Pour cela, travailler avec Ciné+ a été très précieux. Il est vrai que nous avions un très petit budget. Nous nous sommes débrouillés pour trouver des archives peu chères ou gratuites et nous avons eu toute latitude sur le montage et l’écriture du commentaire pour proposer quelque chose d’original. Le déroulé du film n’était pas écrit dès le début, ce qui a permis de trouver de nouvelles choses en cours de route. L’idée du fleuve, par exemple, m’est venue alors qu’on avait déjà pré-vendu le film et que je commençais le montage. J’ai pu écrire le commentaire que je voulais et c’est ma voix qui raconte le film, ce qui participe à en faire un film plus personnel, ce que je ne m’étais pas du tout dit au début. C’est vrai que ça me tenait vraiment à cœur de livrer ma vision sur la vie de Friedkin, j’ai passé beaucoup de temps à le lire et à l’écouter. C’est un homme qui me touche beaucoup. Alors en faisant le film, j’avais envie de rendre quelque chose de cela, quelque chose qui ne pouvait venir que de moi. Reste qu’en finissant le projet, je me suis rendu compte que je ne savais toujours pas qui était Friedkin ! Ça m’a rappelé le sentiment que l’on peut éprouver quand on perd un proche. Tant qu’ils sont vivants, on a l’impression de savoir qui ils sont mais dès qu’ils meurent, on se dit qu’en fait on ne savait pas vraiment qui ils étaient. Tout le passé revient, mais ordonné autrement, ce qui questionne l’identité d’une personne. Je pense que le film était aussi nourri de ça.

« Killer Joe » © Tous droits réservés
Le documentaire se démarque par une écriture sophistiquée qui utilise des images d’archives mystérieuses, file la métaphore et fait sens par ses effets de montage, notamment dans l’utilisation des extraits de films. Quelles étaient tes intentions esthétiques ?
Je voulais faire un film qui fasse penser. Ça ne veut pas dire que c’est un film intello, seulement la juxtaposition des plans crée de la pensée, fait participer le spectateur et ça, c’est un peu le rôle du montage. Par exemple, vers la fin du film, quand je parle de Killer Joe (William Friedkin, 2011) et que Friedkin dit que le problème avec Matthew McConaughey c’est que c’est le mec le plus beau du monde et qu’il faut donc le faire jouer autrement que dans des comédies idiotes avec Sandra Bullock, bah, c’est bête mais montrer deux plans de même valeur dans Comment se faire larguer en 10 leçons (Donald Petrie, 2003) et dans Killer Joe, ça raconte quelque chose de l’acteur et de sa trajectoire, mais ça raconte aussi quelque chose de Friedkin, le fait qu’il est allé chercher un visage et un corps de golden boy pour incarner un tueur impitoyable. C’est quelque chose qui n’est pas dit explicitement mais qu’on va comprendre instinctivement par le montage. Même quand je parle de la guerre du Vietnam qui fait rage, avec des images d’échanges de tirs auxquelles répondent soudainement celles de la fusillade dans Bonnie and Clyde (Arthur Penn, 1968), la juxtaposition dépasse la simple illustration de commentaire, elle raconte quelque chose de l’époque, de cette violence lointaine qui a besoin d’exploser quelque part et qui termine sur un écran de cinéma. Et puis la fusillade répond au chant de La Mélodie du bonheur (Robert Wise, 1965) et à la danse de My Fair Lady (George Cukor, 1964). La vision du monde et de l’Amérique au cinéma est en train d’être bouleversée, et l’on peut en montrer un aperçu à travers les images des films que l’on fabrique à un moment donné. J’aime aussi que les films laissent des points d’ombres et de mystères que je n’ai pas résolus et que je ne pourrai pas résoudre. Le fait d’utiliser des métaphores, de ne pas tout expliquer, de laisser un travail d’attention aux spectateurs, à ce qu’ils ressentent, à ce qu’ils saisissent. Ça fait que le film a une chance de continuer à vivre en eux après la projection. C’est ça que j’adore dans le cinéma.

« L’Exorciste » © Tous droits réservés
William Friedkin, cinéaste au cœur des ténèbres se démarque aussi par la manière dont il va puiser des pistes de réflexion hors du cinéma comme la littérature ou, plus surprenant, l’opéra.
Disons que je me suis retrouvé avec deux options : soit je faisais un film sur une filmographie de dingue faite par un mec dingue, soit je faisais un film sur un mec dingue qui a fait des films, mais qui a aussi fait d’autres choses ! L’idée qui s’est raffermie petit à petit pendant le montage, c’est que je voulais un film sur un type inrésumable. Friedkin a fait un film contre la peine de mort, puis un autre film pour, puis encore un autre film contre ! Il était capable de changer d’avis et d’avoir un regard nuancé sur les choses. Il a fait des films très sombres et violents et des opéras sublimes. Il a terrorisé le monde entier avec L’Exorciste et était aussi un grand lecteur et admirateur de Proust. Dans une époque où on est contraint de prendre position très clairement et de manière très manichéenne, c’est intéressant de voir quelqu’un qui était tout le temps dans des zones de gris. Et puis il bouge, sa pensée est en mouvement. Non seulement je trouve ça fascinant mais aussi encourageant et rafraîchissant de voir une figure comme ça. Donc c’était important que la littérature et l’opéra soient présents. Dans ses mémoires, Friedkin écrit que l’opéra lui a fait éprouver des joies et des satisfactions qu’il n’avait jamais éprouvées en tant que cinéaste. Et ça, je trouve ça merveilleux, parce que les gens qui connaissent Friedkin le connaissent avant tout pour son cinéma, voire seulement pour L’Exorciste.
Durant les dernières années de sa vie, Friedkin a donné beaucoup de conférences d’interviews en répondant de manière parfois assez provocatrice. Au-delà de son art de la polémique et de sa rhétorique, as-tu relevé que son discours restait cohérent ?
Ce qui reste au fil des entretiens, c’est qu’il est très entier. C’est quelqu’un qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense. Après, je me suis confronté à une limite, c’est que je n’ai pas trouvé beaucoup d’entretiens avant 2009, en tout cas pas d’entretiens utilisables, soit pour une question de qualité technique, soit pour une question de droits. La fin des années 2000 correspond au moment où il redevient à la mode et où il va faire la tournée des festivals du monde. Il parle donc à un instant précis de sa carrière, il est plus sage, d’autant qu’il commence à écrire ses mémoires au même moment. Forcément il est en train de fixer sa légende et va un peu en devenir le perroquet. J’aurais pu monter une même phrase avec trois entretiens différents, parce qu’il se répète beaucoup dans ses interviews. Pour m’aider à faire le tri, j’avais un conseiller sur le film, Samuel Blumenfeld, qui est critique de cinéma au Monde et qui était un ami de Friedkin depuis les années 1990. À cette époque, il y avait encore peu de gens en France qui prenaient Friedkin au sérieux et qui s’intéressait à son cinéma. Tout ça est venu plus tard, au milieu des années 2000. Samuel m’a confirmé que Friedkin était une vraie tête brûlée et qu’il paraissait presque sage dans les interviews récentes ! Quand Friedkin dit qu’il ne referait plus certaines choses, il est quand même très fier de les avoir faites. Et effectivement, sur les tournages de ses films, il pouvait être très dur, parce qu’il fallait être à 800 %, comme lui.

© Tous droits réservés
Peux-tu nous parler des dessous de fabrication d’un documentaire comme celui-ci ? Quelles ont été les principales difficultés ou contraintes ?
On avait effectivement très peu d’argent donc il fallait aller vers des archives gratuites. Ou peu chères. Ça nous a demandé beaucoup de temps d’entrer en contact avec les ayants droits des entretiens et des conférences de Friedkin. Nous avons eu la bonne surprise de recevoir beaucoup de soutien de la part de ces différentes personnes ou entités et nous avons pu avoir accès à bon nombre de choses pour rien ou bien très peu d’argent. Il y avait beaucoup de matière, c’était extraordinaire. En écoutant Friedkin parler, je me suis rendu compte qu’il était fascinant à écouter, un vrai conteur. Et un type très drôle ! D’avoir cette matière si précieuse m’a fait rapidement décider qu’il n’y aurait pas d’intervenants dans le film, seulement Friedkin et mon commentaire. Ça donnerait plus de place à Friedkin et puis ça permettrait d’économiser le coût de tournages d’interviews. Restait que je voulais trouver quelque chose de plus, une métaphore, un parti pris plastique, qui pourrait courir sur tout le film et qui lui donnerait une dimension plus cinématographique. Mais je ne savais quoi. J’avais besoin d’images d’archives de la Guerre du Vietnam pour contextualiser la naissance du Nouvel Hollywood, et en voyant des heures et des heures d’images de soldats américains en patrouille sur le Mékong, ça m’a fait penser immédiatement à Au cœur des ténèbres (le roman de Joseph Conrad) et je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire avec ça : William Friedkin qui remonte le fleuve de Joseph Conrad. Parce que contrairement à beaucoup de réalisateurs du Nouvel Hollywood qui ont pris le virage des années 1980 avec des productions à grand spectacle plus commerciales ou bien des suites et des remakes, Friedkin est vraiment resté sur sa ligne à lui, à faire des films à contre-courant des modes et pas forcément appréciés du grand public. Des films très violents et troubles moralement. Et je me suis dit que peut-être Friedkin avait remonté un fleuve indéfiniment, toute sa vie, avec l’idée d’aller voir toujours plus loin, plus profondément, dans ce que la nature humaine pouvait avoir de plus sombre et de plus complexe, comme le personnage du roman de Conrad qui, à mesure qu’il remonte le fleuve Congo, rencontre l’horreur humaine, celles des autres et la sienne. Je voulais tirer le fil de cette intuition et remonter le fleuve avec Friedkin.
As-tu l’envie envie de refaire l’expérience du documentaire d’archives avec une autre personnalité ?
J’aimerais bien ! D’abord parce que c’est assez amusant à faire et beaucoup plus facile, en tout cas beaucoup moins lourd que de faire une fiction. Si tu regardes le générique de fin, on est une petite dizaine à avoir fabriqué un film qui dure une heure et a coûté moins de 100.000 euros. C’est le prix d’un court-métrage correctement financé. J’ai des petites idées sur les personnalités en question, mais il faut que ça mûrisse encore. Je ne sais pas si je vais trouver un cinéaste où il y aura autant de matière. Pour William Friedkin, c’était incroyable d’avoir accès à tout cela. Après, même s’il était méconnu sur pas mal d’aspects, c’était une figure légendaire à plus d’un titre. Presque tout le monde avait au moins entendu parler de L’Exorciste ou de French Connection. Si je fais un film sur un autre cinéaste, ça sera peut-être pour faire découvrir une figure nettement moins connue, dont j’aimerais qu’on se souvienne aussi.
Propos de Jean Decré
Recueillis et retranscrits par Clément Levassort



