Joker : Folie à Deux


Cinq ans après un premier volet porté au nu, Todd Phillips s’offre avec Joker : Folie à deux (2024) une occasion de convaincre les derniers récalcitrants (comme nous) avec une suite plus foutraque que démente.

Lady Gaga s'apprête à embrasser le Joker, face à elle, comme s'ils dansaient, tous deux éclairés par une lumière orange artificielle.

© Warner Bros

La Main dans le Sac

A l’époque de la sortie de Joker (Todd Phillips, 2019) il est peu dire qu’une certaine unanimité c’était installée chez nos confrères et auprès du public. Ici, s’il n’est pas une tendance que de se positionner contre la masse – bien au contraire, c’est un endroit où le cinéma qu’on dit populaire ou de divertissement est souvent accueilli bras ouverts – il nous est habituel d’attendre quelques peu que la liesse retombe, que le recul s’installe, pour mieux écouter et prétendre à une forme de nuance. Concernant le premier volet, nous avions donc plutôt défendu l’axe de « raison garder », acceptant d’y voir quelques qualités formelles et d’interprétation, tout en n’étant pas dupe du pillage désincarné et quelque peu invisibilisé par la critique que représentait le film – pour rappel, Joker était une sorte de remake déguisé du chef-d’œuvre (peu vu) de Scorsese La Valse des Pantins (1982). Cette fois, nous n’appliquerons pas cette réserve du raison garder, nous n’attendrons pas non plus que le temps éclaire le jugement. L’échec total de cette suite nous apparaissant indéniable, à chaud, d’autant plus qu’elle donne plutôt raison aux réserves que nous avions pondéré il y a cinq ans.

Plan rapproché-épaule sur Lady Gaga la mine flottante, avec un peu de maquillage (deux traits verticaux sur les yeux et du rouge à lèvres ; en fond, une paroi tout en bois ; issu du film Joker : folie à deux.

© Warner Bros

L’une des choses qu’on avait toutefois appréciée dans ce premier volet c’était d’abord son identité de film hors-franchise, dans un contexte où le tout venant hollywoodien s’y vautrait comme dans la fange. Aussi, certainement que le temps aurait été plus indulgent avec les défauts de Joker, si cette Folie à deux n’était pas venue en ternir le souvenir et annihiler définitivement sa spécificité de film solitaire. Dans cette suite indigente, marketée comme un autre de ces exercices de style dont Todd Phillips semble vouloir se faire désormais le spécialiste, on retrouve Arthur Fleck aka Le Joker, emprisonné dans un asile pénitencier – le fameux Arkham de Gotham City – après les événements sanglants et incendiaires du premier volet. Dans cet environnement pas très joyeux, ce rigolard psychotique fait la rencontre d’une chanteuse mi-mielleuse/mi-sauvage au passé trouble dont il tombe follement amoureux. Cette cantatrice pyromane incarnée par Lady Gaga est en fait Harley Queen, love interest et méchante charismatique populaire de l’univers DC Comics. Le personnage trouve là une nouvelle variation, moins punk et plus dramatique que celle proposée récemment par Margot Robbie – dans Suicide Squad (David Ayer, 2016) et Birds of Prey et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn (Cathy Yan, 2020) – offrant à Phillips l’occasion de justifier une suite qui appliquerait peu ou prou le même programme que le premier volet : redéfinir un personnage sur des motifs plus réalistes et modernes.

Pourtant, Joker : Folie à Deux (en français dans le titre) ne parvient jamais à retrouver les quelques qualités du film dont il se fait l’héritier, la disparité de ses enjeux narratifs et l’incapacité de Todd Phillips a les traiter convenablement, donne davantage la sensation d’une suite accouchée par césarienne, qui mine d’assumer et de contrôler sa bicéphalité, son côté foutraque et bipolaire mais qui semble d’abord perdue entre deux intentions. D’un côté, il y a ce désir formel d’aborder les codes du mélodrame musical. Le choix de casting de Lady Gaga en est le ciment puisqu’il est évident que son aura de pop-star internationale a motivé l’angle de la comédie musicale et inversement. Stépfani Germanotta confirme son charisme de star totale, tant elle dévore une nouvelle fois l’espace filmique de sa simple présence et de sa beauté bizarre, son apport au projet est autant une force marketing qu’une faiblesse narrative. Car de la comédie musicale, Phillips ne fait pas grand chose. Les numéros sont complètement dévitalisés, parfois même injustifiés, les chansons – des standards du jazz à peine modernisés – peinent à communiquer avec l’intrigue et se retrouvent même déplacés maladroitement dans un espace mental décorrélé du récit principal. Naturellement, Lady Gaga efface Joaquin Phoenix sur ses séquences, ce qui finit par jouer complètement contre la réception émotionnelle de ce qui semble vraiment être le cœur du film : la dissection de l’esprit troublé d’Arthur Fleck prenant toute son épaisseur dans les séquences de procès.

Le jeune procureur Harvey Dent en pleine plaidoirie, dans le film Joker : folie à deux.

© Warner Bros

Car c’est certainement dans le genre balisé du film de procès que se logeait un potentiel grand film. Le dispositif judiciaire qui est montré ici offrait la possibilité d’un scénario plus volontairement méta – il l’est un peu, mais de façon si pataude et outrancière que cela en devient plus gênant qu’autre chose – puisque c’est la nature même d’un procès que de revisiter les faits, d’essayer d’y apporter un éclairage nouveau, de creuser la psychologie de l’accusé. Le premier volet avait aussi pour lui de communiquer sciemment ou malgré lui avec le brasier du contemporain – lire pour cela notre article faisant le bilan de l’année cinéma 2019 et intitulé Vent de Révolte – et on pourrait même rétrospectivement lui reconnaître quelques visions prophétiques, l’assaut du Capitole après la défaite de Donald Trump par une foule de citoyens colériques et pour certains grimés faisant vivement écho à la fin de Joker. De ce dialogue avec la réalité, Folie à deux ne fait pas grand chose. On sent bien qu’il s’y essaie, il échoue ou s’y refuse par contraintes et atermoiements. C’est justement l’angle de la comédie musicale et du mélo amoureux qui le condamne à ne pas traiter pleinement ce sujet. Pourtant le théâtre de ce procès publique et sur-médiatisé offre au film ses meilleures séquences : on pense à celle où Fleck débarque à l’audience grimé en Joker, après avoir viré son avocate, et utilise son alter-ego pour s’auto-défendre. Sa confrontation avec l’un des témoins de ses crimes passées est de très loin ce que le long-métrage réussit le mieux. Plus encore, la présence de Harley engonce le récit et astreint les intentions musicales au mélodrame, là où il n’était pas si déconnant d’utiliser les chansons et la musique comme bascule dans la psyché d’Arthur. En effet, l’usage de la danse comme espace cathartique dans le premier volet aurait pu trouver un prolongement naturel dans l’expression chantée de sentiments inexprimables et réprimés. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la meilleure séquence musicale soit celle qui laisse l’entièreté de la scène à Joaquin Phoenix. Dans cette chanson intitulée The Joker – l’une des rares inédites de cette bande-originale – l’acteur livre une prestation habitée et fébrile, donnant du relief à un texte d’introspection inspiré. C’est d’ailleurs l’un des échecs majeurs de la démarche de comédie musicale que propose le film que d’être globalement en incapacité de proposer des chansons inédites et marquantes.

Le Joker, en costume cravate blancs se tient droit, les mains dans les poches, dans la pénombre, seul lui est éclairé ; plan du film Joker : folie à deux.

© Warner Bros

De cette suite aussi convenue qu’inconvenante, ne ressort en définitif que l’incapacité de Todd Phillips à transformer l’essai et asseoir son statut auto-déclaré de nouvel auteur venu désinfecter Hollywood. Car derrière le vernis écaillé de cette folie à deux sous Subutex se dévoile au grand jour ce que tant de commentateurs avaient laissé dans l’ombre quand il s’agissait d’aborder Joker : Todd Phillips n’était en fait qu’un malin faussaire que nous étions peu nombreux à avoir confondu. Ce constat d’échec il semble le faire un peu lui-même dans la séquence finale qui voit Arthur se faire poignarder par un détenu d’Arkham et accoucher métaphoriquement d’un rejeton de lui-même. Alors que Fleck rend l’âme au premier plan, au second, dans le flou, l’assassin lui emprunte son ricanement démoniaque et se taillade les lèvres au couteau ce qui ouvre la voie à une interprétation des films Joker comme un préquel des versions de Christopher Nolan. De deux choses l’une, avec cette décision pas anodine, Phillips anéantie l’idée d’un stand-alone (un récit qui vivrait indépendamment d’un univers partagé) et dévoile au grand jour son énième tour de passe-passe. Ici, nous n’avons pas l’habitude de se faire avocats de Christopher Nolan, bien au contraire, néanmoins les faits sont tels qu’il faut bien apporter des pièces à conviction au procès pour contrefaçon que l’on fait à Todd Phillips. En 2005, questionné par nos confrères de Première et relayé récemment par Ecranlarge, David Goyer alors co-scénariste de Batman Begins de Christopher Nolan expliquait ses plans pour les deux suites envisagées, ce qui fut forcément remis en cause par le décès prématuré de Heath Ledger après The Dark Knight : « Dans le prochain (The Dark Knight, ndlr), Batman enrôle Gordon et [Harvey] Dent pour faire tomber le Joker… Mais pas le tuer, qui est une erreur qu’ils ont faite dans la version de Tim Burton. Dans le troisième, le Joker aurait un procès, défigurant Harvey Dent à ce moment. ». Quiconque aura vu la version de Todd Phillips corroborera le flagrant délit. La main dans le sac ?


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il est éleveur d'un Mogwaï depuis 2021 et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/sJxKY

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