En 1973, La Planète Sauvage , Prix spécial du Jury à Cannes, révèle René Laloux au grand public. Bien que la production de ce film d’animation fut un parcours du combattant pour son réalisateur et que, de son point de vue, c’est plutôt Roland Topor qui en récolta la gloire, il n’en est guère échaudé et va se lancer dans un nouveau projet fou : adapter les autres romans de Pierre Pairault, alias Stefan Wul, pour la télévision. Voici Les Maîtres du Temps (1982).

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Volonté, Ténacité, René

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Dès 1977, René Lalouxet son associé Michel Gillet se mettent au travail. L’idée de départ un peu déraisonnable se réoriente rapidement vers un film d’animation pour le cinéma, sous la forme d’une coproduction entre plusieurs pays européens. C’est L’orphelin de Perdide, septième roman de Wul et l’un des préférés du metteur en scène que celui-ci décide d’adapter, assez librement, sous le nom de Les Maîtres du Temps. Il y ajoute des personnages et des péripéties, modifie quelques situations et revoit le dénouement, mais la trame générale et le twist final sont conservés. Jean-Patrick Manchette écrit rapidement les dialogues et c’est à Jean « Moebius » Giraud qui revient l’honneur – Laloux a toujours du flair pour s’adjoindre les services des artistes en vogue – de réaliser le storyboard (plus de mille dessins en deux mois !). Les studios français étant financièrement inaccessibles, l’animation est une fois encore, comme pour La Planète Sauvage, réalisée au-delà du rideau de fer, en Hongrie, qui possède à cette époque l’un des plus gros studios européens : le Pannonia Film Studio de Budapest. Cent dix personnes vont ainsi travailler sur Les maîtres du temps, dont Zoltan Maros en superviseur de l’animation. Néanmoins, le choix d’un pays communiste pose des problèmes : la barrière de la langue tout d’abord, puis les méthodes de travail radicalement différentes. En tant qu’employés de l’État, les animateurs hongrois n’ont pas les mêmes exigences en termes de productivité et de qualité… Laloux s’arrache les cheveux comme dix ans auparavant en Tchécoslovaquie bien que la mise en place de primes permette de motiver les troupes. Bien que le résultat reste inégal et que quelques plans aient dû être sacrifiés, le dessin animé est néanmoins aujourd’hui encore considéré comme un classique, en témoigne sa ressortie en salles plus tôt cette année dans une version restaurée en 4K.
Dans un univers vaguement totalitaire dominé par l’Alliance Réformée Interplanétaire, Jaffar l’aventurier parcourt l’espace dans son vaisseau, à bord duquel se trouve le Prince Matton, sombre personnage qui s’est enfui de son royaume avec sa compagne Belle et une partie du trésor national. Jaffar capte un message de détresse de son ami Claude victime d’une attaque de Frelons sur la planète Perdide. A l’agonie, il lui demande de sauver son fils Piel. Avant de voler au secours du jeune garçon, le héros embarque avec lui son vieil ami Silbad, un baroudeur truculent qui connaît bien Perdide (doublé par Michel Elias, une voix très familière de la pub notamment) et dont personne ne connaît vraiment l’histoire. L’équipage du vaisseau communique à tour de rôle avec Piel grâce à un appareil sophistiqué en forme d’œuf que lui a laissé son père. Réfugié dans une forêt, l’enfant attend sagement qu’on vienne le chercher et découvre pendant ce temps les merveilles d’un havre qui va lui réserver son lot de surprises. Mais le voyage de Jaffar et de sa bande est bien entendu semé d’embûches.

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Graphiquement parlant, le style de Moebius confère en apparence un registre plus « grand public » et moins effrayant que les bizarreries expressionnistes de Topor. De plus, l’ajout de deux petits gnomes télépathes, Jad et Yula (dont le rôle indirect est en partie de faciliter la compréhension de l’intrigue) et d’une paire de courtes chansons contrebalance quelque peu des passages plus dramatiques comme la cérémonie de l’indifférenciation sur Gamma 10 et son issue fatale ou la mort de Silbad. En conséquence, Les Maîtres du temps est moins « inconfortable » que ne peut l’être La Planète Sauvage. Toutefois, si les dessins de Giraud n’ont pas la folie inquiétante de ceux du créateur de Téléchat, ils parviennent néanmoins à atteindre l’objectif fixé par Laloux : figurer l’univers toujours luxuriant et chamarré de Wul (que le romancier poussera à son paroxysme dans son dernier roman Nôo paru en 1977) en prenant le temps de s’attarder sur ses merveilles – la naissance des gnomes dans une fleur géante, par exemple – bien loin de l’incessante agitation d’un Disney. Certains moments sont même totalement contemplatifs voire gratuits, tel le coucher de soleil sur Devil-Ball, la planète de Silbad, ou la baignade de Jaffar et de Belle. L’animation réalisée par les Hongrois est inégale, entre des personnages adultes un peu trop statiques parfois et de superbes et lentes séquences allégoriques sur les différentes planètes visitées, sans parler de la scène finale en image de synthèse, très innovante pour l’époque, pas spécialement utile ni réussie mais qui a le mérite d’avoir été tentée par René Laloux. Malgré ce déséquilibre et un rythme qui souffre d’à-coups, le film possède une véritable ambiance, entre space opera épique et fable poétique, avec ce petit quelque chose d’inoubliable qui caractérise toutes les œuvres du réalisateur français. Par son cachet singulier, Les Maîtres du temps reste un jalon important dans l’animation de science-fiction, une folie de plus – et un échec au box-office – à mettre à l’actif de son réalisateur.
