Clash


Maladroitement passé sous nos radars lors de sa sortie en vidéo chez nos amis du Chat Qui Fume, il convenait de profiter de notre dossier consacré aux pépites oubliées du cinéma de genres français pour donner enfin toute la considération qu’il mérite à Clash (1984) de Raphaël Delpard .

En contre-plongée, un homme calme et tout de noir vêtu s'apprête à frapper quelqu'un avec une épée dans le film Clash.

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Martine ou la clef des songes

Si le nom de Raphaël Delpard ne vous dit peu ou rien, c’est qu’il fait partie de ses nombreux réalisateurs s’étant essayés au cinéma de genres dans notre bel hexagone mais à avoir été littéralement sacrifié sur l’autel de la critique. Après une pige sur commande auprès des fameuses Bidasses – cette fois pour Les bidasses aux grandes manœuvres (1981) – le cinéaste profite des portes qui lui sont désormais entrouvertes pour mettre en scène son « vrai » premier long-métrage en tant qu’auteur : La Nuit de la Mort (1980). Nous vous avions déjà parlé de ce film à l’époque de la sortie de son édition chez Le Chat qui Fume, étrange et amusante histoire de cannibales en maison de retraite, volontairement plus bis que son successeur. Pourtant, malgré une exploitation minorée, ce premier essai fantastique de Delpard avait été relativement salué par la critique spécialisée. Il n’en est pas de même pour son second long-métrage sobrement intitulé Clash (1984). Lors de sa présentation à Avoriaz – l’ancêtre du Festival de Gerardmer – devant foule de spectateurs et journalistes à priori d’avance conquis par ce type de propositions : ce second essai fut brutalement conspué. Au mépris s’est substitué l’oubli, et avant que nos amis éditeurs chat-de-goutière ne lui offrent leur considération, cette dernière réalisation signée Delpard fut totalement invisibilisée.

Des jambes nues pendant du plafond ; sous elles, un homme accroupi, vu de dos, regarde une femme, contre un mur, tâchée de sang ; plan issu du film Clash.

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Puisqu’il s’agit de l’ambition affichée de notre dossier, plus encore son mot-clé brandit comme un totem, ici, il n’est en rien galvaudé que de parler de pépite. Quand bien même faudrait il admettre que celle-ci n’est pas forcément d’un éclat des plus miroitants ou d’une parfaite harmonie, il se mesure autrement, notamment dans le fait qu’il nous révèle sa lumière à rebours. Outre son destin triste et chaotique, Clash est un film malade, au deux sens du terme. D’abord parce qu’il aborde très frontalement la santé psychiatrique, mais aussi parce qu’il est certainement handicapé, au moins un peu, de ne pas être tout le temps très aimable avec son spectateur. Et pour cause, le projet est de littéralement plonger dans la psyché d’une femme en prise à ses crises d’angoisses et ses traumas enfouis. Elle s’appelle Martine (très étonnante Catherine Alric) et elle accepte de passer la frontière avec l’argent d’un hold-up dont l’un de ses amis est l’organisateur. Alors qu’elle doit l’attendre dans une sinistre usine désaffectée – incroyables décors de studio dont la patine et la direction artistique participe beaucoup à la réussite visuelle de l’ensemble – la jeune femme se laisse progressivement gagner par une angoisse de plus en plus vive, à laquelle ni l’atmosphère de l’endroit ni les réminiscences traumatiques de ses frayeurs enfantines ne sont étrangères. Comme une matérialisation de ces angoisses surgit par ailleurs, après un ou deux jours, un mystérieux et inquiétant jeune homme au mutisme infaillible et aux motivations incertaines.

S’il est souvent affublé de termes génériques tels que onirisme, surréalisme et cauchemardesque quand il est commenté, c’est que l’objet est véritablement tout cela à la fois. Démarrant comme un maladroit film de gangster – bien ouvragé à l’image mais très mal interprété – Clash polit son éclat et trouve sa lumière dans les ruines obscures de cette usine désaffectée. Le huis clos sert alors de prétexte narratif à l’introspection des traumas et de la psyché – comme c’est souvent le cas, on pense notamment beaucoup à Répulsion (Roman Polanski, 1965) – et Delpard cherche dans la contemporanéité du giallo – genre alors très populaire à l’époque – une matière plastique à explorer. Malgré le huis-clos et ses contraintes, le cinéaste parvient à constamment revitaliser sa mise en scène. Mouvements d’appareils d’une grande maîtrise, visions quasi-expérimentales et plastiques appuyées d’effets de montage au cordeau, usage exceptionnel de la bande sonore comme matière à angoisse et inconfort : sont autant datouts qui font de cette tentative francophone, l’une des plus intéressantes contribution au Giallo qu’on ait vu hors-Italie. Plus encore, de visions oniriques en cauchemars éveillés, le film glisse de l’inquiétante étrangeté vers un surréalisme gore qui n’a guère (ou peu) d’équivalence dans l’histoire du cinéma français. Toutefois, si le spectre des Bava et Fulci hantent bien sûr le long-métrage et sa direction artistique, Clash emprunte tout autant aux atmosphères bien hexagonales des films de Cocteau par son usage de visions symboliques et d’élans littéraires et poétiques – pas étonnant que Delpard deviendra par la suite écrivain – une dimension assumée par l’auteur jusqu’à trouver son acmé dans la profession de foi qui clôture le film, citation du cinéaste lui-même, qu’on peut lire rétrospectivement comme un tragique épitaphe artistique :

« Monstres de nos nuits,
Vêtus de soufre et de ténèbres
Venez parfois nous visiter,
Dans le plein soleil de midi
Nous avons tant de choses à nous dire. »

Une femme et sa petite fille sont assise, l'une devant l'autre, contre des tonneaux de fer rouillés ; leurs yeux sont clos et elles ont du sang au coin de la bouche ; scène de Clash.

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Tant de choses, oui. Mais faut-il encore que dans le plein soleil de midi, critiques endimanchés de leurs chemisettes printanières, robes plissées et plumes acides, daignent tremper leurs yeux dans autre chose que leur propre petit quotidien policé… Il faut un effort, certain, pour accueillir des monstres à sa table, pour « les laisser entrer » comme le prophétisait Julia Ducournau, lors du discours d’obtention de sa Palme d’Or. Du courage aussi et peut-être encore, un brin d’audace. Rétrospectivement, en faire œuvre est facile – dénicher les pépites, les reluire, les exposer, c’est notre quotidien depuis des années et il ne nous demande pas particulièrement d’efforts. C’est aux contemporains de ces films – ceux d’hier et leur rendez-vous ratés, ceux d’aujourd’hui et leurs rendez-vous à venir – de lever la tête de leur auto-centre, de faire l’effort de brouiller leur pensée unique d’un soupçon de curiosité, d’ouverture, de mettre un peu de tabasco dans leurs coupes de champagne. La non-réception des qualités indéniables de Clash à son époque est l’éclatante démonstration que le cinéma français, en tant qu’entité, est passé à côté d’un pan entier de son Histoire, même la plus récente. Si le cinéma français a bien fabriqué des monstres sacrés, combien en aura t-il décapité sur l’autel de ce qui serait convenable, et dans l’ignorance la plus crasse ? Combien de film brûlés, rendus invisibles, dans de véritables autodafés orchestrés consciemment ou non par les chantres d’une pensée du cinéma moins pluriel qu’unique ? Suite à l’insuccès de son (bon) film, Raphaël Delpard abandonna ses ambitions de fiction. Son univers fantasmagorique gorgé de visions hantées demeura à jamais emprisonné dans cette usine désaffectée, théâtre de ses dernières expressions cinématographiques. Il s’en ira, bras ballants, exprimer sa plume dans des livres et sa soif d’images dans des documentaires historiques. S’il nous lit, parce que bien vivant, qu’il sache que la vision – certes, trop tardive – de son long-métrage, nous a éblouis. C’est bien tout l’intérêt et le plaisir mélangé que de revêtir le déguisement d’orpailleur, de faire de sa cinéphilie un terrain d’exploration sans barrières ni préjugés. Ce dossier consacré aux pépites oubliées du cinéma de genres français démarre seulement et gage est de dire qu’il accueillera bien d’autres éclatantes démonstrations de la richesse insoupçonnée des mines du cinéma de genre français, dans les jours et semaines à venir. Toutes ces pépites glanées mises côte à côte, il n’y aura pas plus éclatante démonstration que ce cinéma-là, s’il a été inventé par des français aux origines du cinématographe, n’a jamais cessé de tenter de faire rayonner ses lueurs. Responsabilité à ceux qui derrière leur bureau ou à travers l’encre noire de leurs stylos ont ignoré cette lumière du voile sombre du dédain et de l’ignorance. Derrière le voile qui vous est tendu, monstres, enfin, nous vous souhaitons la bienvenue.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il est éleveur d'un Mogwaï depuis 2021 et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/sJxKY

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