Les Anneaux de Pouvoir • Saison 2


Après une première saison reçue de manière contrastée par les fans de la Terre du Milieu, Les Anneaux de Pouvoir (J.D. Payne & Patrick McKay, depuis 2022) revient pour une saison 2 après pour continuer à narrer les sombres desseins de Sauron, aka Le Seigneur des Ténèbres. Après une remise en question de la part des auteurs, la série prequel à la célèbre trilogie de Tolkien en sort-elle grandie ?

Sauron/Annatar vu en contre-plongée, derrière lui, une lumière aveuglante, jaune ; plan issu de la série Les anneaux de pouvoir saison 2.

© Amazon Prime Video

Cul de sac

Il fallait bien un résumé bien monté pour se remettre dans le bain : après deux années d’absence et assez de raisons d’oublier certains points de son intrigue, Les Anneaux de Pouvoir démarre en trombe pour ses trois premiers épisodes. Introduction soignée et prenante comme à l’époque de La Communauté de l’Anneau (Peter Jackson, 2001), enjeux remis à plat et jolies promesses pour ces huit heures à venir… Autant dire que le souvenir lointain des aventures de Galadriel, Halbrand, Durin ou Poppy est amplement compensé par la perspective d’assister enfin à une origin story digne de ce nom ! Pour rappel, Les Anneaux de Pouvoir raconte une période bien antérieure à la quête de Frodon et ses amis – trois mille ans avant, à la louche – celle de l’avènement de Sauron en qualité de Seigneur des Anneaux. L’histoire se répartit en plusieurs intrigues qui se croisent et se décroisent selon les évènements : la chute de Númenor, les mines de Khazad-dûm, les Elfes en Eregion et au Lindon, les prémices des Hobbits, le leadership sur les Orques et les tromperies de Sauron. Un programme chargé qui reprend, pour la saison 2, pile où nous l’avions laissé après que Galadriel a découvert que Halbrand était en fait le Seigneur des Ténèbres de retour et que les trois anneaux forgés pour les elfes étaient hautement dangereux. Sous une autre apparence, Sauron revient vers Celebrimbor pour continuer la forge des autres anneaux qu’il compte offrir aux Nains, puis aux Hommes. Cela agite les Elfes qui hésitent sur la position à adopter. Pendant ce temps, l’Étranger, dont il ne faisait plus de doutes à la fin de la saison précédente qu’il est un Istar, continue sa quête d’identité auprès des deux Piévelus. Quant à Durin IV, le prince de la Moria, il s’inquiète de plus en plus pour son Roi de père qui, avec son anneau, est de plus en plus attiré par les richesses des profondeurs de ses mines…

Elrond, en armure, la joue un peu blessée, observe au loin, dans une forêt, soucieux dans Les Anneaux de Pouvoir Saison 2.

© Amazon Prime Video

Un programme chargé qui lorgne sur une construction similaire aux séries HBO : Game Of Thrones (David Benioff & D.B. Weiss, 2011-2019) puis House Of The Dragon (Ryan Condal, depuis 2022). Un récit choral donc s’avérant assez digeste puisque l’on ne se sent perdu ni sur le rôle de chacun des personnages, ni sur la multiplicité des lieux où se déroule l’action. On peut même dire, de ce point de vue-là, que la série Amazon Prime est généreuse puisqu’elle ne laisse aucune communauté de la Terre du Milieu sur le carreau. Toutes les races sont abordées comme autant de forces en mouvement qui conduiront inexorablement à la ruine du continent imaginaire. De même, les auteurs ont potassé leur sujet puisqu’à de (très) grosses trahisons envers le matériau d’origine près – et nous y reviendrons forcément avec des spoilers qui tâchent – l’univers est connu et retranscrit avec déférence. Maintenant, ceci suffit-il à rendre Les Anneaux de Pouvoir saison 2 moins quelconque qu’un autre « contenu » sur une plateforme ? Là où la trilogie de Peter Jackson était un pur désir de cinéaste adorant cet univers, la série Amazon répond à un appel d’offre lancé par la Tolkien Estate et donc à une convoitise financière et à un vague attrait de Jeff Bezos pour les romans. Les coulisses de la série sont donc moins romanesques que celles des trois longs-métrages de Jackson, cela justifie-t-il néanmoins la levée de boucliers contre elle ? Thèse, antithèse, synthèse : on vous dit tout.

Au rayon des bons points, force est de constater que la série a appris de ses erreurs puisque qu’elle met plus franchement les pieds dans le plat de l’action en dynamisant considérablement les actes des uns et des autres personnages. Quand la première saison prenait parfois trop son temps pour développer un micro agissement, la seconde va plus vite en allant directement au but. Au rythme de croisière qu’avait emprunté la saison inaugurale, les anneaux des Nains n’auraient pas été forgés avant la troisième saison. Surprise, les showrunneurs se débarrassent très vite de cet enjeu pour proposer d’emblée la corruption de l’anneau de Durin III ou la manipulation de Sauron/Annatar. Ce dernier, justement, bénéficie véritablement de la révélation de son identité qui polluait artificiellement le récit jusqu’alors – même si la partie de Qui Est-Ce ? n’est pas encore terminée… Sa relation avec Celebrimbor est l’un des atouts de la deuxième saison puisqu’elle permet de voir par l’image une représentation de Sauron que nous n’avions qu’imaginée. Cela ne retire pas les quelques facilités, notamment dans les dialogues, mais Charlie Vickers et Charles Edwards imposent indéniablement un duo marquant et tragique. Les Anneaux de Pouvoir, accusé d’être trop woke par les petits cœurs sensibles, tente même de rendre moins manichéenne la représentation des Orques qui ont le droit à un arc narratif pas inintéressant sur leur place dans la Terre du Milieu. Menés par Adar – joué par un Sam Hazeldine convaincant remplaçant Joseph Mawle – qui s’avère être plus passionnant à suivre que des figures bien connues de l’œuvre originelle : une victoire pour un personnage 100% inventé pour l’occasion ! Le cycle traitant du début de la fin de Númenor permet lui de s’attacher à Elendil, on est heureux de voir enfin Tom Bombadil à l’écran, et la partie sur la Moria pourrait être une belle réussite si elle n’était pas gâchée par trop d’anomalies. Car là, mesdames et messieurs, nous allons changer de rayon pour passer aux défauts évidents et persistants de la série…

Owain au milieu de ses soldats encagoulés portant de grandes haches s'apprête à partir au combat dans Les anneaux de pouvoir saison 2.

© Amazon Prime Video

Et il y a fort à dire ! Non pas que la série soit irregardable, nous l’avons dit, ses belles qualités rendent le visionnage agréable et assez accrocheur pour vouloir toujours voir la suite. Or il y a bien trop d’imprécisions et de détails parfois négligés qu’on ne pouvait laisser passer. Qu’il s’agisse de facilités scénaristiques où les trajets entre régions de la Terre du Milieu semblent être desservis par OuiGo tant les distances sont mal figurées, ou d’arcs narratifs entiers pas bien passionnants, la série a encore de belles marges de progression devant elle. D’emblée on pense à tout le cycle sur l’Étranger et sa quête pas bien enthousiasmante qui ne repose, encore une fois, que sur un faux suspens sur son identité. Il est difficile d’accrocher à cette représentation des futurs Hobbits qui l’accompagnent – tant la volonté de vouloir faire de Poppy et Nori les nouvelles Sam et Frodon semble artificielle et cause perdue – on reste déçus que la série ne propose rien d’audacieux. Les Anneaux de Pouvoir saison 2 tease beaucoup d’épisode en épisodes mais ne résout pas grand-chose de surprenant, engendrant plus de lassitude que de satisfaction. Ce qui se passe à Khazad-dûm souffre des mêmes problèmes dans la mesure où tout repose sur un effet d’annonce permanent sur le futur. Et c’est peut-être à cet endroit que la série se tire une balle dans le pied.

Quand la série a été annoncée en grande pompe par Amazon, il était clair qu’elle évoluerait dans un autre canon que celui des six films de Peter Jackson. Il y a donc Le Seigneur des Anneaux sauce Warner et Le Seigneur des Anneaux sauce Amazon. Deux mondes qui partagent des racines communes, les écrits de Tolkien, mais sont bien distincts. C’était l’occasion pour Amazon de livrer un autre regard que celui de Jackson et d’imprimer pourquoi pas une autre esthétique et une autre identité. Résultat après seize heures de série : on enrage de voir Les Anneaux de Pouvoir courir moins après l’œuvre titanesque de J.R.R. Tolkien qu’après les longs-métrages du cinéaste néozélandais. Des phrases entières de Gandalf – reprises des films, pas des livres –sont ainsi mises dans la bouche de l’Étranger comme des appels du pied au spectateur. Ou encore, quand Elendil se saisi de Narsil, son épée légendaire, l’acteur rejoue exactement le même geste qu’Aragorn dans Le Retour du Roi (Peter Jackson, 2003). Ajoutons à cela que la production ait fait revenir Howard Shore pour composer le thème du générique et que la série marche dans les pas des films pour déterminer sa direction artistique – le Balrog est en tous points semblable à la version de 2001 – et il apparait clairement que la perspective de voir une nouvelle Terre du Milieu est gâchée par trop de fan service. Un aveu d’échec pour ces Anneaux de Pouvoir qui avaient presque 3500 années de pages blanches à écrire et qui se contentent de tout relier aux figures déjà bien connues. [Spoilers] Fallait-il nécessairement faire de l’Étranger un jeune Gandalf balbutiant quand on sait que les deux Mages bleus n’ont jamais été représentés à l’écran – contrairement au Mage blanc Saroumane, au Mage brun Radagast – et que leur histoire peu développée par Tolkien laissait de belles opportunités aux showrunneurs pour construire leur propre mythologie ? On sait que Gandalf, comme Saroumane, a été envoyé sur la Terre du Milieu au début du Troisième Âge, après la Dernière alliance des Hommes et des Elfes. La trahison envers le lore de l’écrivain britannique est aussi à l’œuvre avec l’apparition du Balrog bien trop tôt et on sent déjà, avec tout le mystère autour du Dark Wizard, que les auteurs s’apprêtent à faire une grosse clé de bras aux nombreuses pages noircies par Tolkien.

Morfydd est prise dans un engrenage destiné à lui couper le cou, elle le tient dans sa main, comme pour le repousser, l'air déterminé, dans Les anneaux de pouvoir saison 2.

© Amazon Prime Video

A trop vouloir se raccrocher aux films, la série prend le risque insensé de souffrir la comparaison. Si Les Anneaux de Pouvoir avait joué sa partition dans son coin, peut-être aurions-nous été plus indulgents, or les choix de J.D. Payne & Patrick McKay obligent à se mesurer aux trois chefs-d’œuvre de Jackson. Comment dire poliment que la série d’Amazon fait pâle figure à côté du souffle lyrique et épique de la trilogie ? Quand on sait que chaque saison des Anneaux de Pouvoir – soit huit heures de programme – coûte 25% plus cher, en tenant compte de l’inflation, que les trois films réunis – dix heures en versions longues ! – ça pique un peu. Lors des séquences de batailles on ne ressent jamais l’immensité des foules ni la barbarie des combats qu’il s’agisse de plans larges ou de plans rapprochés. Repensons à la charge des Rohirrim au Gouffre de Helm dans Les Deux Tours (Peter Jackson, 2002) et mesurons le fossé entre la charge émotionnelle de ce pur instant de cinéma et la ridicule charge stoppée des Elfes face aux Orques d’Adar dans Les Anneaux de Pouvoir. Est-ce lié au format même de la série destinée à pouvoir être vue sur de petit écran, ou à un manque criant de talent derrière la caméra ? Les premiers épisodes, en 2022, signés Juan Antonio Bayona, étaient moins problématiques sur ce point ce qui répond à la question. Désormais l’action est mollassonne, sans danger tangible et inconséquente émotionnellement : qui avait compris l’arrivée des Nains dans la bataille d’Eregion ? Et qui a compris l’ampleur des pertes elfiques menant à l’avènement de Fondcombe ? Ce manque de clarté est symptomatique d’un système de production où un money shot destiné à la bande-annonce vaut mieux qu’une séquence entièrement maitrisée. Chez Peter Jackson, les scènes de batailles pouvaient se passer de dialogues, la caméra, la musique et le montage suffisaient à la lisibilité des enjeux. Chez lui, les batailles étaient le moteur dramatique sans lequel le récit ne pouvait avancer. Le cinéaste n’y allait pas de main morte, offrant de sa caméra virevoltante des moments de cinéma mythiques. Dans la série Amazon les réalisateurs obéissent à un cahier des charges supposé rendre quelques morceaux de bravoure pour vendre le produit et sont bien trop timorés face au défi.

Un partout, balle au centre, entre points positifs et points négatifs ! En définitive, la série a encore de gros progrès à faire pour devenir un objet télévisuel singulier et passionnant. Sa plus grande qualité est de nous faire vivre encore quelques moments dans ce monde de la Terre du Milieu que nous aimons tant et de donner du contexte à ceux qui aiment Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson sans avoir jamais lu les livres de Tolkien. C’est surement là ce qu’il y a de plus satisfaisant dans Les Anneaux de Pouvoir saison 2 : incapable de se créer sa propre identité, elle rend son fan service aussi réconfortant qu’agaçant. On peut élargir ce problème à l’ensemble des grandes franchises hollywoodienne, Star Wars en tête, qui se retrouvent piégées par le fan service. [Spoilers] L’Étranger est Gandalf, ce qui a le don d’énerver une partie des fans, mais s’il avait été un Istar inconnu et inexploré, le public aurait-il suivi ? C’est toute l’ambivalence d’une façon de vendre la pop culture aujourd’hui et qui, même sur l’espace d’un monde encore inconnu comme le Deuxième Âge, ne sait pas inventer. Prenons l’exemple récent de The Acolyte (Leslye Headland, 2024) qui explorait la galaxie Star Wars mille ans avant les aventures d’Anakin et Luke Skywalker. En se détachant trop des carcans de ses ainés, elle a été conspuée par une grosse partie des fans – et de la fachosphère, ce qui est un problème commun aux Anneaux de Pouvoir – entrainant son annulation. La frilosité des producteurs à essayer de nouvelles choses n’en ressortira que plus forte, et en cela, Les Anneaux de Pouvoir est un pur produit de son époque, généreuse mais un peu paresseuse, propre mais creuse, plus frustrante que stimulante. Quand on voit à quel point Peter Jackson avait réussi, en dix minutes de son introduction de sa Communauté de l’Anneau, à poser des bases et un brio que cherche désespérément la série au bout de ses seize heures, il est nécessaire d’être inquiet pour le niveau des blockbusters d’aujourd’hui. Si nous regarderons forcément les trois prochaines saisons – les deux années entre chacune permet de ne garder que le positif ! – il est possible que nous soyons plus enthousiasmés par La Guerre des Rohirrim (Kenji Kamiyama, 2024), le film d’animation revenant sur la garde du Rohan, et The Hunt for Gollum (Andy Serkis, 2026), tous deux s’inscrivant dans le même canon que la trilogie de Peter Jackson, décidément seul vrai gardien du temple.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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