Les Chiens Enragés


Quand Mario Bava troque les lumières superbes pour se vautrer dans un poliziottesco empoisonné par le survival crado, on obtient Les Chiens Enragés (1974), édité en mediabook Blu-Ray/DVD/livret par Sidonis Calysta : critique.

Gros plan sur le visage de Georges Eastman qui éclate de rire dans le film Les chiens enragés ; en fond, les branches d'un arbre frêle et un ciel bleu.

© Tous Droits Réservés

Le massacre des innocents

Au premier plan à droite, les jambes d'une femme, vues d'à ras du sol ; au second plan à gauche, deux voyous, armés d'un couteau, sont hilares, le regard dirigé vers la femme ; la scène issue du film Les chiens enragés se situe dans un environnement hostile et ensoleillé, avec du sable, face à une petite maison aux murs pâles.

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« Le plus grand cinéaste fantastique européen […] le génie le plus discret du cinéma italien », Christophe Gans, dans l’entretien bonus disponible dans l’édition Blu-Ray des Vampires (Ricardo Freda & Mario Bava, 1957). Sans vouloir discuter ces mots dont il est peut-être plus difficile que cela de distinguer la subjectivité du passionné à l’objectivité de l’historien du cinéma, on peut avancer sans trop se méprendre que Mario Bava est a minima un réalisateur capital dans l’histoire du septième art de genre transalpin, européen, et facto au vu de son influence et de sa notoriété, mondial. Bava est d’abord un pionnier récidiviste, fait assez rare, ayant pour ainsi dire inventé le gothique italien avec Le masque du démon (1960), posé les bases du genre qui aura une influence sérieuse sur le cinéma, le giallo avec La Fille qui en savait trop (1963) contribué à la structuration des codes du slasher avec La baie sanglante (1971). Sa place dans l’encyclopédie du cinéma est ainsi assurée, mais si être le premier permet d’être remémoré, d’échapper en moindre partie à l’oubli, il faut être un peu plus que ça pour être admiré par des successeurs. Mario Bava suscite la fascination par l’aspect formel de ses films.  Ayant fait ses armes en tant que directeur de la photographie, et recueilli la sensibilité de son père chef-opérateur et truqueur de cinéma,  le réalisateur prend la plupart de ses sujets avec une ambition esthétique assez saisissante peu importe le budget, et s’il le faut, le fond. La planète des vampires (1965) ou Hercule contre les vampires (1961) sont des séries B à la limite d’une nanar sur le plan narratif et de modestes productions. Bava les dynamite, les sertit de séquences hallucinantes, visuellement stupéfiantes, aux couleurs fantastiques dans toute la polysémie du terme. Bava, par son œil hors pair, a parfois réussi à transformer de la boue en or pour les yeux. Et ce qui ajoute paradoxalement à l’attrait de ce cinéaste, c’est qu’il a su tout autant se débarrasser de son vérisme cinématographique pour saisir son temps : celui de la révolution des années 70, virage vers une esthétique plus réaliste traumatisée par le nouveau cinéma de genre venu des États-Unis. Les chiens enragés, deuxième sortie en médiabook du réalisateur par Sidonis Calysta de cette fin de printemps, et excursion hybride dans le poliziottesco est un prototype de ce virement stylistique de fin de carrière, du moins dans sa dernière partie .

Quatre malfrats, en postiche, attaquent le fourgon blindé venu livrer les salaires d’une pharmacie. Bien qu’elle soit une réussite sur le plan opérationnel – l’argent est entre leurs mains – l’assaut est entaché par la mort d’un des convoyeurs, de l’un des voyous, puis dans la course-poursuite, d’un gardien de la paix. Les trois brigands restants n’ont pas d’autre choix que de fuir la ville au plus pressé prenant en otage un pauvre hère transportant un enfant malade à l’hôpital et une charmante femme saisie pour le « bon » plaisir sadique des brigands. Le spectateur est embarqué avec cette équipe malencontreuse sur le rythme effréné d’un road movie sous la chaleur, dans une étonnant dispositif de huis clos majoritairement situé à l’intérieur de l’automobile. La tension est grande, les peaux sont moites, Bava use de grands angles appuyés, joue la carte du malaise. Parmi les malfrats, deux d’entre eux, au look très 70’s ont la folie des personnages des survivals qui viennent alors d’exploser outre-Atlantique, toute de perversion et de violente ambivalence (torturer quelqu’un avec délectation mais pleurer comme un enfant quand son copain meurt). En effet si Les Chiens Enragés peuvent emprunter au poliziottesco son postulat de départ, et son immoralité – les voyous sont d’immenses Blu-Ray du film Les chiens enragés édité par Sidonis Calysta.enfoirés et la police grande absente du récit – il a bien plus clairement l’influence d’une Dernière maison sur la gauche (Wes Craven, 1972) que d’un Milan Calibre 9 (Fernando Di Leo, 1974) . Sa trajectoire fictionnelle est bien celle d’un survival, plus que d’une intrigue policière ou de mafia puisqu’il ne s’agit que s’inquiéter de la survie de trois personnes innocentes prises malgré elle dans une une brutalité et une perversion aveugle. Le canevas est de coutume, pour l’époque… Jusque, toutefois, un twist retentissant que je me garderais bien de révéler, trait majeur d’originalité narrative, pied de nez salvateur à la mécanique du genre.

Sidonis Calysta permet de donner une seconde vie à un film qui a fait l’objet d’un blocage par la justice italienne pour des questions de droit. Les Chiens Enragés est ainsi la plus belle pour aller danser dans vos platines, dans une restauration idéale, venant s’ajouter au reste de la collection Mario Bava construite patiemment par l’éditeur. Aux côtés du livret et du long-métrage proposé en DVD pour les réfractaires techniques, pas moins de trois personnalités sont convoquées pour évoquer le film du cinéaste italien, en la personne du critique de cinéma Jean-François Rauger, de l’universitaire Alica Laguarda, et de Gérald Duchaussoy, responsable de la section Cannes Classic du festival à la Palme d’Or.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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