The Silent Twins


Présenté dans la section Un Certain Regard lors du 75e Festival de Cannes, le troisième film de la réalisatrice polonaise Agnieszka Smoczynska s’attache à raconter la folle histoire des sœurs Gibbons, en se mettant au diapason de la psyché et de la folle créativité de ses héroïnes : critique de The Silent Twins.

Les deux jumelles du film The Silent Twins sont dans un tunnel éclairé d'une étrange violette, elles observent la paroi sur leur gauche avec admiration.

© Focus Features, LLC.

La Loi du Silence

« Tiré d’une histoire vraie ». Voilà une phrase qui a de quoi inquiéter, tant les projets médiocres voire indigents se reposant sur un fait réel plus ou moins intéressant, plus ou moins hors du commun, ont prospéré ces dernières années. De biopics en petits faits historiques aux récits anecdotiques assez insolites, tous reposent sur une même petite recette magique : réussir à attiser la curiosité grâce à une histoire intrigante en elle-même et qui ne demandera donc que peu d’efforts d’écritures ou de mise en scène tout en ne sortant jamais des clous narratifs, politiques ou visuels, afin de ne pas risquer de se mettre à dos une partie du public. Heureusement, de temps à autre, un biopic ou un film historique sort du lot et vient contredire la description faite plus haut. Heureusement encore, c’est le cas de The Silent Twins. Présenté dans la section Un Certain Regard, le troisième long-métrage d’Agnieszka Smoczynska – et sa première fois cannoise – est bien tiré d’une véritable histoire venant du Royaume Unis, celle des jumelles Gibbons, ayant fait un étrange pacte entre elles : se cloisonner du reste du monde et devenir mutiques. Ces deux sœurs, dès leur plus jeune âge, ne communiquent ainsi qu’entre elles, dans un dialecte ou une diction qui leur sont propres. Adapté de l’ouvrage d’une journaliste ayant réussi à rentrer en contact avec les deux jumelles, The Silent Twins aurait pu tomber dans un pathos désœuvrant et regarder ces sœurs atteintes de troubles psychiatriques avec complaisance ou misérabilisme, à l’image de nombreuses autres adaptations de faits divers, comme le récent Nitram (Justin Kurzel, 2022).

Deux petites filles afro-américaines sont assises côte à côte derrière une table en bois sur laquelle traînent deux cahiers noirs ; elles ont le visage des enfants que l'on s'apprête à disputer ; scène du film The Silent Twins.

© Focus Features, LLC.

Fort heureusement, le parti-pris de Smoczynska est tout autre. Le parcours des jumelles, de l’enfance à l’âge adulte fait l’objet d’un traitement réellement singulier, et non celui d’un fait divers comme un autre, passé à la moulinette et recoupé pour entrer dans un schéma narratif classique. Car si les sœurs Gibbons se coupent du monde, elles en créent de nouveaux. Révélant une créativité protéiforme, ces dernières ne cessent de créer, des histoires, des poèmes, des chants, des œuvres que le cinéma va permettre de faire vivre. Loin d’une frise chronologique plate, les textes des sœurs Gibbons émaillent donc le récit et lui donnent toute sa couleur. On savait déjà, après le très singulier, The Lure (2015) mêlant l’horreur à la comédie musicale que la réalisatrice se plaisait à juxtaposer les genres. Le curseur est cette fois poussé plus loin encore : le jeu avec les genres est ici incessant, passant en une fraction de seconde de feel-good doucereux au drame glacial, de l’horreur – les jumelles enfants, silencieuses, convoquent assez naturellement une imagerie horrifique bien connu – au teen-movie léger.

© Focus Features, LLC.

L’ensemble pourrait paraître foutraque. Hésitant constamment entre douce bizarrerie et folie dévorante, il y aurait de quoi se perdre, d’autant plus que les variations en 180° dans le ton se double d’une furieuse variance dans les formes. L’alternance de couleurs éclatantes et de décors à l’artificialité revendiquée tout droit sortie d’une photo de David LaChapelle pour les passages fantasmés ainsi que les lumières lugubres et froides lorsque le réel vient frapper, laisse également la place à des passages entiers d’animation stop-motion, ou mêmes à quelques moments musicaux. La créativité fiévreuse des deux sœurs et leur santé mentale oscillante est incarnée, imprégnée. Loin d’être de simples effets de manches, ces positionnements esthétiques rappelant le Michel Gondry époque La Science des Rêves (2007) ou les grandes heures de Wes AndersonLa Vie Aquatique (2004) en tête – cherchent réellement à incarner les vies – en partie intérieures – et redonner son vrai sens à cette catégorie de films qu’on appelle par défaut le biopic et qui trop souvent ne met jamais réellement en image les vies qu’elle est censée dépeindre. Agnieszka Smoczynska réussit donc avec The Silent Twins ce que les « tirés d’une histoire vraie » ne font en général qu’effleurer vaguement : réellement mettre sa mise en scène au service d’une histoire hors norme, et non l’inverse.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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