The Innocents


Après un passage par Cannes où il figurait dans la section Un Certain Regard, puis à L’Etrange Festival, The Innocents (Eskil Vogt, 2022) est présenté en Compétition au Festival International du Film Fantastique de Gérardmer avant une sortie en salles en France le 9 février prochain.

La petite Ida, sur la terrasse, observe l'intérieur de la maison, son visage nous est à moitié caché par ce qui semble être un fin rideau blanc, au fond, de la verdure ; plan issu du film The Innocents.

© Les Bookmakers / Kinovista

Les Origines du Mal

Il existe mille et une raisons qui justifient le sentiment de peur : cela ne signifie pas forcément que derrière chacune de ses manifestations se trouve une explication. L’adulte a pourtant tendance à regarder systématiquement les choses sous l’angle de la rationalité. Mais qu’en est-il de l’enfant ? À quel point un être perçu comme l’expression la plus tangible de l’innocence et de la pureté est-il corruptible par les forces du Mal ? Et à quelles fins, si tant est qu’il y en ait ? De telles questions ont hanté un film comme Le Corrupteur (Michael Winner, 1972) ou Les Révoltés de l’an 2000 (Narciso Ibáñez Serrador, 1976) comme elles hantent The Innocents, et son mal qui flotte dans l’air. Dans le deuxième long-métrage du Norvégien Eskil Vogt, le mal frappe dans une étrange petite cité HLM qui, de prime abord, ressemble à toutes les autres, avec son terrain de football, ses balançoires et jeux pour enfants, si ce n’est qu’elle est totalement encerclée par la forêt. C’est en été, au moment où la plupart des occupants ont déserté les blocs, que s’installent Anna (Alva Brynsmo Ramstad), Ida (Rakel Lenora Fløttum) et leurs parents. La première, l’aînée, est atteinte d’autisme ; la seconde, mal à l’aise face à la condition de sa sœur, est plutôt solitaire. Dans cette oasis de béton, tout le monde n’a pas la chance de partir en vacances. Ainsi, alors qu’elles jouent dans la petite aire de jeux en bas de l’immeuble, Ida et Anna rencontrent Ben (Sam Ashraf) et Aisha (Mina Yasmin Bremseth Asheim). Loin du regard des parents, les quatre enfants découvrent qu’ils partagent des dons de télépathie et de télékinésie.

Un jeune garçon regarde un paysage de forêt, dont les arbres montent haut, à travers une fenêtre : le reflet du paysage se dessine sur la vitre et son visage ; plan issu du film The Innocents.

© Les Bookmakers / Kinovista

Difficile d’en révéler plus tant le long-métrage construit son histoire et développe ses personnages à partir de cette simple découverte, montrée dès les premières minutes. Il semble néanmoins qu’Eskil Vogt, que l’on connaît surtout pour son travail de co-scénariste sur les films de Joachim Trier, livre ici le film-compagnon de Thelma (Joachim Trier, 2017). The Innocents en est à la fois la petite sœur et le négatif : les pouvoirs surnaturels ne sont plus déclenchés par le désir ou la douleur, mais suscitent la curiosité et amènent les protagonistes à tester leurs possibilités. C’est, en creux, l’exploration de l’esprit ouvert de ces « innocents », plus enclins que les adultes – quasi absents du récit – à concevoir la possibilité de l’irrationnel, là où Thelma et son héroïne, jeune adulte formée à travers l’ultra-protection des parents et la religion, utilisaient l’élément surnaturel pour contrer son esprit étriqué. Superbement photographié par Sturla Brandth Grøvlen, chef opérateur de Victoria (Sebastian Schipper, 2015), Drunk (Thomas Vinterberg, 2020) ou Shirley (Josephine Decker, 2020), The Innocents joue le contraste entre la splendeur de l’été et la noirceur du propos qui, en parallèle du fantastique, observe dans ce microcosme les réalités sociales du pays. Car, bien que les enjeux du film se jouent en bas des HLM, Eskil Vogt suit les personnages, les uns après les autres, jusqu’à l’intérieur de leurs appartements. On y découvre ainsi une famille aisée (celle d’Anna et Ida) et d’autres plus démunies (Ben et Aisha, tous deux issus de l’immigration, vivent avec une mère célibataire). C’est un regard intéressant que le cinéaste livre sur la marginalisation, tout en gardant à l’esprit que la différence de classe sociale ou le curseur de la « normalité » est une notion encore trop vague à l’enfance.

Plan rapproché-épaule sur Ida, bouche ouverte, en pleine appréhension ; elle porte un gilet à capuche jaune moutarde, debout devant une rangée d'arbres laissant à peine voir un peu de ciel gris ; scène du film The Innocents.

© Les Bookmakers / Kinovista

La richesse de The Innocents qui fait usage du minimalisme avec beaucoup d’intelligence – la musique, notamment, est réduite aux plus simples sonorités, sombres et exclusivement réservées à l’accompagnement du danger – se trouve dans les non-dits et le refus de se prêter au petit jeu des explications. Si traumatisme il y a, il est caché ; Eskil Vogt s’intéresse surtout à sa traduction dans le présent de la narration, en particulier avec une scène choc, qui clôt le premier acte en se faisant le point de départ d’un changement de dynamiques entre les personnages, là où la possibilité d’une amitié peut basculer tout aussi facilement dans l’adversité. Plus qu’un film fantastique, c’est un film de mystère, porté par le jeu exceptionnel de son jeune casting. On notera que Rakel Lenora Fløttum, interprète de la petite Ida aux cheveux d’un blond solaire, est la pièce centrale du secret : c’est elle qui donne les silences les plus sensibles, et chacun de ses regards, chaque mouvement, chaque acte de détermination, cache une clef qui permet au spectateur de déverrouiller la libre interprétation de ces mystères.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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