Eight for Silver


Critique du film d’ouverture de cette 29ème édition du Festival du Film Fantastique de Gérardmer, le décevant retour aux affaires de Sean Ellis – Cashback (2006), The Broken (2008), Metro Manila (2013) – avec une relecture du mythe de la bête du « Djévodon », Eight for Silver.

John McBride vu en clair-obscur, le visage seulement éclairé par cinq bougies allumées, au niveau de son visage ; plan issu du film Eight for silver.

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Welcome to Djévodon

Peu de jeunes réalisateurs européens, au mitan des années 2000, avaient autant attiré l’espoir que Sean Ellis et son Cashback (2006), formidable version longue d’un tout aussi formidable court métrage homonyme, tragicomédie mâtinée de fantastique qui, le temps passant, a été malheureusement et injustement oubliée. Parlons d’une époque où les réseaux sociaux étaient encore chose lointaine et où, donc, on ne s’extasiait pas avec autant de facilité sur la première expérience réussie d’un cinéaste émergent, au risque de se faire prendre à son propre piège lorsque les essais suivants se trouvent être de grosses gamelles. Une quinzaine d’années après ses débuts dans le long-métrage, force est de constater que le parcours de Sean Ellis, quoique correct, n’était pas à la hauteur des attentes : à l’exception du polar Metro Manila (2013), plutôt fascinant, le cinéaste migre de projet en projet, certes raisonnablement, et devient même un chouchou du festival de Sundance, mais sans jamais parvenir à imposer un véritable style. Pour son nouveau film, il s’aventure du côté de l’horreur, ambiance XIXe siècle, sans toutefois compter sur les facilités du gothique. Mais avec un curieux choix de décor : on se retrouve sur les terres d’une improbable famille du Limousin, les Laurent, qui ont chassé une famille tzigane pour étendre leur territoire. Sur les Laurent s’abat ainsi une malédiction, qui pourrait bien être contrée lorsque le pathologiste John McBride (Boyd Holbrook), dépêché sur place, remarque que le cadavre d’un jeune homme mort sur la propriété semble avoir subi le même sort que d’autres victimes déjà croisées sur son passage.

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On est en droit de se demander ce qui a motivé Sean Ellis, en premier lieu, à entreprendre une expérience telle que celle-ci, en tant qu’auteur et réalisateur du film. La possibilité de tourner dans des décors et une lumière naturels, sans doute. Difficile d’en voir d’autres : Eight for Silver n’attend pas de révéler ses faiblesses, et persévère ainsi jusqu’à la fin. La trame, vue et revue, nous sert une créature, mi-loup garou, mi-bête du « Djévodon » (avec l’accent, s’il vous plaît), sensible aux balles en argent, qui vient terrifier les terres de la famille Laurent, capturant au passage leur enfant. Passons rapidement sur la crédibilité d’une famille française aux accents multiples, anglais ou écossais, et l’arrivée dans leur microcosme noble d’un Écossais, si l’on en croit son nom, mais joué par un acteur américain imitant piètrement l’accent anglais. L’histoire n’ayant guère plus d’importance, concentrons-nous alors sur les personnages. Ou plutôt, sur l’absence de profondeur qu’ils portent de bout en bout. À aucun moment ceux-ci n’ont plus d’aspérité que les liens familiaux expédiés à vitesse grand V et à peine montrés à l’écran, donnant alors l’impression qu’ensemble, il ne font guère plus que cohabiter. On se pose la même question que le pathologiste – « What does it mean ? », posée à l’un des personnages et la réponse reste un mystère, si ce n’est par la grâce d’une scène doucement gore. L’explication arrive quand le long-métrage a déjà sombré dans le risible : McBride aurait perdu sa femme et sa fille dans le « Djévodon », lors d’une attaque de la bête, et aurait donc dédié sa vie à traquer ses apparitions.

Une maison brûle de nuit, trois silhouettes tentent de s'en approcher dans la fumée, l'une tenant une torche, dans le film Eight for Silver.

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Pour remplir péniblement les deux heures de Eight for Silver, Sean Ellis agrémente le récit de détours, le plus souvent pour tenter de donner de l’épaisseur à la malédiction et à la créature. Cela peut donner des instants assez surprenants – le massacre et la destruction du campement tzigane, filmé à distance et en un seul plan fixe, les apparitions de l’ « épouvantail » – mais ces cartouches, les meilleures, sont grillées avant même la première demi-heure de récit. Le reste, alors, s’embourbe dans un scénario qui ne se contente pas d’être moyen, mais qui redouble d’invraisemblances et de mystères inintéressants (le fils disparu, l’introduction dans les tranchées de la Somme). Des personnages qui auraient tous pu être creusés pour révéler une œuvre fantastique qui sorte un peu du lot, mais il ne reste qu’un énorme vide qui pataude d’apparition en apparition, elles-mêmes sabordées par des effets bâclés. Un peu léger pour un film d’ouverture, et décidément pas au niveau d’une compétition importante pour le rayonnement du cinéma de genres depuis plus de deux décennies.

 


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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