Christmas Evil


Sorti en Blu-Ray par Carlotta Films dans le cadre de sa Midnight Collection, on profite de notre calendrier de l’avent pour vous parler de Christmas Evil (Lewis Jackson, 1980) qui bien au-delà de ses atours de série B désargentée a plusieurs arguments à faire valoir pour qu’on accepte d’y jeter un coup d’œil attentif.

Un vieil homme à l'air épuisé, déguisé en Père Noël, tient un couteau dans la main dans le film Christmas Evil.

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Harry, portrait d’un serial killer

Dans une rue enneigée, un homme déguisé en Père Noël tient plusieurs enfants contre lui, pour les protéger face à un homme qui les menace d'un couteau ; scène du film Christmas Evil.

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Vous l’avez vu au fil des jours et des publications de notre calendrier de l’avent, le genre du film de Noël s’est souvent acoquiné à l’horreur, pervertissant la figure du gentil bonhomme rouge, au point d’en faire (souvent) un tueur sanguinaire, à l’instar de celui de 3615 Père Noël (René Manzor, 1990). Le cas de Christmas Evil (Lewis Jackson, 1980) est en cela assez intéressant puisqu’il est moins un film d’horreur en bonne et due forme, mais plutôt un thriller psychologique. Pour être plus clair, il convient certainement d’essayer d’en résumer les tenants : le long-métrage débute une nuit de Noël durant laquelle le jeune Harry tombe des nues en découvrant le Père Noël batifoler avec sa mère sous le sapin. Si cette vision traumatique le hantera toute sa vie, devenu adulte, Harry, bon esprit, ne va pas se mettre à détester Noël et la figure du Père Noël mais au contraire s’évertuer à lui rendre son sens initial. Ce vieux garçon d’une quarantaine d’année trompe sa solitude en s’adonnant corps et âme à sa passion indéfectible pour la saison des fêtes, collectionnant tout ce qui touche de près ou de loin au fameux Santa Claus, et travaillant même à la chaîne dans une usine de jouets. Marqué par cette vision coquine d’un Père Noël libidineux, Harry souhaite réincarner l’innocence, la drôlerie et la générosité du bonhomme à la barbe, au point de finir par se prendre littéralement pour lui.

Harry, déguisé en Père Noël, se rase la barbe devant le miroir, sur fond de mur vert, dans le film Christmas Evil.

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Malgré les promesses de film de série B déviant que peuvent laisser présager son pitch et son titre – à noter au passage que l’objet est aussi connu sous les appellations alternatives suivantes, You Better Watch Out et Terror in Toyland Christmas Evil prend le spectateur à contre-pied tant il ne s’épanche pas sur l’horreur graphique, bien plus intéressé à l’idée de creuser le profil psychologique de son personnage. De la même façon qu’un Henry, portrait d’un serial killer (John McNaughton, 1986) et d’autres portraits du même genre réalisés avant ou après, le film de Lewis Jackson s’intéresse à décrypter les mécanismes qui vont progressivement faire pencher Harry du côté de la folie. On voit ainsi le personnage se faire progressivement envahir par sa passion pour le Père Noël, au point de ne plus être en capacité de se dissocier de lui et de finir par muter en lui. Dès le début du récit, Harry nous est présenté comme possiblement atteint de troubles psychologiques sévères – ils observent à la jumelle ses petits voisins et voisines, tenant à jour un recueil de leurs bonnes et mauvais actions – mais la grande qualité du scénario est de parvenir tout de même à lui faire opérer des vrilles surprenantes à mesure que le personnage se laisse contaminer par sa folie. Aussi, si le film propose quelques séquences d’horreur graphique, quand cette folie solitaire déviera vers une folie meurtrière, les vraies séquences d’horreur, celles qui parviennent à tétaniser et à troubler, sont ailleurs. On pense par exemple au moment où, chez lui, Harry va s’auto-persuader qu’il est le Père Noël en personne quand sa fausse barbe blanche est si bien collée qu’on croirait une vraie. Cette séquence-pivot fait basculer le personnage dans la démence pure, et c’est par cette assimilation totale à Santa Claus – plus tard, dans une autre séquence, on le voit parfaire sa transformation en trouvant sa voix, comme s’il était possédé – que Harry va véritablement perdre pied avec la réalité et se laisser envahir par ses pulsions meurtrières.

Il est étonnant d’apprendre (dans les bonus de cette édition) que Christmas Evil ait pu être vilipendé à sa sortie pour son supposé message anti-Noël, car il est en réalité une sorte de plaidoyer contre le dévoiement des valeurs traditionnels de Noël, au profit de stratégies commerciales. Certes le personnage finit par se perdre complètement dans son combat, sa naïveté ne l’aidant peut-être pas à lutter contre le cynisme de l’époque. Aussi, dans sa logique de portrait intime d’un déséquilibré finissant par passer à l’acte, le film ne tient jamais « Noël » pour responsable. C’est au contraire les injonctions d’une société incapable de tendre la main aux solitaires, aux marginaux, aux esprits hors-normes, qui finit (comme souvent) par les transformer en bombe à retardements, insociables dans une société qui les répudie – en cela, il peut se rapprocher du Joker de Todd Phillips (2019). Puisque nous évoquions les suppléments au début de ce même paragraphe, touchons quelques mots sur cette édition proposée par Carlotta Films. D’abord, il faut saluer le soin de l’éditeur à exhumer de telles productions, bien connues des vieux amateurs de vidéo-club, mais pour la plupart rendues invisibles sur les formats vidéo modernes. Ici, le choix du Blu-Ray permet de donner à voir, très certainement, l’une des meilleures copies françaises qui ait été commercialisée. L’occasion de sublimer la belle photographie du grand Ricardo Aronovich – oui, oui, celui à qui l’on doit les lumières de Providence (Alain Resnais, 1977) ou Le Bal (Ettore Scola, 1983) – dont la participation à ce petit film au budget de 700.000 dollars, alors qu’il est déjà reconnu comme l’un des meilleurs chefs-opérateur de sa génération, a de quoi étonner. Enfin, que vous soyez adeptes des doublages français – certains préfèrent apprécier les films dits de série B dans ces conditions – ou fidèles aux prises de sons originales, la galette vous offre deux pistes parfaites. Petit point négatif toutefois concernant les suppléments puisqu’ils ne proposent que deux interview très courtes et réalisées pour une vieille édition américaine en DVD. Reste que le commentaire audio du cinéaste et de son invité, le grand John Waters (qui considère, dixit « qu’il s’agit du meilleur film de Noël qui ait été réalisé ») propose une vision enrichie d’anecdotes croustillantes sur la fabrication de Christmas Evil.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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