Servant – Saison 2


Après une première saison brillante, Servant – série Apple trustée par le génie de M. Night Shyamalan – était attendue au tournant, et d’autant plus par les amateurs du genre à la française puisqu’une certaine Julia Ducournau y était invitée à la réalisation des deux premiers épisodes. Constat désenchanté du retour disgracieux d’une série pourtant jadis pleine de grâce.

Neil Tigger Free dans sa chambre, à genoux en train de prier, le regard tourné vers le plafond ; scène de la série Servant saison 2.

                                                   © Apple

Crise de croissance

Malencontreusement, nous avions omis de vous parler de la première saison de Servant, et ce malgré son succès d’estime et mérité auprès des amateurs de genre. Il faut dire que cette inauguration en dix épisodes diffusée sur la plateforme Apple TV+ avait eu le double effet de raviver un peu de notre plaisir à suffoquer d’effroi, et de retrouver l’immense M. Night Shyamalan au sommet de sa mise en scène donnant deux véritables masterclass en la matière – les épisodes Renaissance (S01E01) et Jericho (S01E09). Servant narre l’histoire de la famille Turner, endeuillée par la perte brutale de leur nouveau né, Jericho. La mère de l’enfant Dorothy – formidable Lauren Ambrose vue dans Six Feet Under (Allan Ball, 2001-2005) – vit dans le déni de cette perte incommensurable. On préconise alors à son mari – incarné par Toby Kebbell – et à son frère à l’esprit quelque peu tourmenté – Ruppert Grint, à contre-emploi en fantasque dandy cocaïné – de mettre en place une thérapie très spéciale pour accompagner le deuil de Dorothy : utiliser un poupon hyper-réaliste sur lequel elle pourra faire un transfert temporaire. Pour que l’affaire soit la plus rondement menée, le duo masculin engage une nounou, l’étrange Leanne – la révélation Nell Tiger Free – à qui ils demandent de « jouer le jeu ». Mais très vite, cette situation déjà ô combien ubuesque va prendre une tournure déconcertante : la poupée dés-animée va re-prendre vie, et Jericho avec lui.

Contre-plongée sur un bébé qui semble factice dans un berceau ; plan de la série Servant saison 2.

                                            © Apple

Comme à son habitude, Shyamalan fait de l’irruption du surnaturel et de l’épouvante latente un moteur à suspens et à angoisse, dont peu de ses confrères peuvent se targuer de maîtriser autant les codes. Pure série shyamalanienne de par les grands thèmes qu’elle aborde – la croyance, le deuil, la famille – Servant s’impose dès son premier épisode comme une véritable prolongation de l’univers du cinéaste dont il coordonne la mise en place et érige les fondations avant de laisser d’autres regards les développer sous son parrainage bienveillant. Cette stratégie qu’il avait déjà déployée autour de la production de Wayward Pines (2015-2016) – une autre série dont il occupait la place de showrunner – est autant la force de ces créations que leur plus grande faiblesse. Car fatalement, les épisodes inauguraux ou pivots réalisés par Shyamalan dénotent presque du reste par leur maestria, tant les autres sont fatalement accomplis de façon moins incarnée et inventive. Cet écart qualitatif avait clairement coûté le renouvellement de Wayward Pines – arrêtée au terme d’une deuxième saison désinvestie par Shyamalan-réalisateur – et là encore, demeure criant quant à cette deuxième saison de Servant. Pourtant, sur le papier cette saison avait de quoi nous exciter. D’abord parce que la première avait su disséminer, crescendo, des indices quant au virage qu’elle entendait amorcer d’un genre – une épouvante familiale étouffante mais ne tenant finalement qu’à peu d’effets – à un autre – le film de secte – avec la promesse d’une suite qui sortirait du huis clos du foyer des Turner. Aussi, parce qu’en bons français que nous sommes, nous ne pouvions que saliver à l’idée de voir notre Julia Ducournau nationale, s’essayer à confronter sa mise en scène au récit d’un autre, venir se mettre au service de la vision globale d’un cinéaste aussi majeur et qu’on imagine, forcément, relativement inspirant pour la jeune cinéaste que Ducournau est.

Dans une chambre d'enfant, Rupert Grint, incrédule et pâle, regarde l'intérieur d'un berceau, derrière lui une silhouette masculine le regarde ; scène de la série Servant saison 2.

                                                        © Apple

Malheureusement, la cinéaste française n’aura pas réussi le pari d’électriser et révolutionner la machine Servant, et ce malgré le fait qu’elle s’est vu confier les deux premiers épisodes – vous conviendrez que, souvent, ce sont ceux qui donnent le « La ». Nulle raison toutefois de raccourcir le débat par de l’argumentation mal étayée, par des attaques futiles ou faciles, car de toute évidence, à la vision de la totalité de cette saison qui vient de s’achever, le cas Ducournau n’est qu’un détail dans le désastre général que constitue cette prolongation d’un an d’une série si efficace dans sa primauté. Si à l’issue de la diffusion des deux épisodes réalisés par la Française, beaucoup n’ont pas caché leur immense déception allant même jusqu’à en profiter pour tirer à boulets rouges sur la cinéaste, il convient peut-être de rappeler, avec le recul, que malheureusement Julia Ducournau – comme tous les autres appelés à filmer cette deuxième fournée d’épisodes – n’a pas été gâtée par l’immense pauvreté du scénario qu’on lui a demandé de mettre en image. Ne prenant pas totalement le pli de la promesse scénaristique du cliffhanger de la première saison, l’intrigue fait dix épisodes durant du surplace comme bloquée autour d’une béquille scénaristique que les auteurs n’osent pas enclencher. En plus de générer un profond ennui chez le spectateur, cette mollesse générale déteint sur la prestation des acteurs comme des cinéastes invités qui peinent à revitaliser d’enjeux ces atermoiements d’auteurs frileux. Le huis clos de la première saison – l’une de ses forces étant qu’elle ne se déroulait quasi-intégralement qu’à l’intérieur de la maison du couple – montre ici ses inquiétantes limites, malgré les tentatives vaines des metteurs en scène à ré-inventer ces décors, à bouger les murs pour y trouver de nouveaux angles. En résulte moins une sensation de ré-invention qu’une perte de repères du spectateur, une sensation encore plus décuplée d’avoir « fait le tour ».

Dans un couloir sombre de pavillon, une mère inquiète sert contre elle son bébé dans la série Servant saison 2.

                                                   © Apple

Pire peut-être, le surplace imposé au récit n’a finalement pas vocation à préserver le plus longtemps possible les bonnes recettes de la première saison. Bien au contraire, elle tient à distance pendant au moins la moitié de ces dix épisodes deux des personnages les plus constitutifs de la série : le bébé et sa nounou. Rien ne donne alors raison à un tel manque de vigueur des scénaristes pour faire avancer le schmilblick, sinon, peut-être, l’idée motrice de transformer Dorothy en une forme de mère-monstre sur-protectrice et capable de tout pour retrouver et sauver son enfant. Mais quoi qu’il en soit, cette transformation a beau opérer chez elle par strates progressives, son personnage à elle aussi, tout autant que sa psychologie, semblent pédaler dans la semoule. Reste que les deux derniers épisodes, dirigés par Nimrod Antal – le cinéaste derrière Kontroll (2010), Motel (2007) et le fade remake de Predators (2010) qui était déjà présent à la réalisation de quelques bons épisodes de la première saison – parviennent à réveiller timidement nos ardeurs en versant plus frontalement dans les codes de l’horreur et à donner enfin un développement à des enjeux pourtant déjà amorcés neuf épisodes plus tôt, lors du final de la saison précédente. Si l’effroi – que parvient à finalement générer cette deuxième saison en fin de course – donne matière à ce que le couvert soit remis pour une troisième salve d’épisodes, il faudra certainement que ces derniers évitent de repousser à jamais la croissance d’un pourtant si beau bébé.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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