Blood Machines


Contre toute attente, Blood Machines s’est frayé un chemin précisément là où il se doit d’être vu : les salles de cinéma. L’occasion rêvée pour découvrir la vision du duo Seth Ickerman (avec qui nous nous étions entretenus il y a un an : lire l’entretien) aux commandes d’un space opera fauché mais audacieux.

Une femme nue vue de dos flotte dans un univers étrange, aux formes indéfinissables plongées dans une lumière verte, scène du film Blood Machines.

               ©  Logical Pictures – Shudder – Seth Ickerman – Rumble Fish

Métal brûlant

Deux chasseurs de l’Espace abattent un vaisseau ennemi. Sur une planète hostile, au chevet de la carcasse, ils assistent à un miracle : une silhouette féminine s’extirpe de la tôle froissée et s’envole jusqu’aux cieux. Ils se mettent alors à sa poursuite à travers l’Espace, entre nébuleuses et galaxie de débris… La naissance extraordinaire de ce spectre féminin mystérieux et insaisissable est finalement à l’image du parcours du film lui-même : l’épopée de Blood Machines (Seth Ickerman, 2020) relève, elle aussi, du miracle. A l’origine, un clip musical réalisé pour Carpenter Brut, Turbo Killer. Puis, l’envie de développer la suite de cet univers dans un moyen-métrage de cinquante minutes. Le hic : l’ambition démesurée du projet, équivalente à celle d’un blockbuster hollywoodien, mais l’argent en moins. Une campagne de financement participatif plus tard et leur vision prend forme, lentement mais sûrement. En résulte alors une œuvre improbable, une odyssée épique de cinquante minutes d’un kitsch tapageur et assumé, à mi-chemin entre clip musical et narration. Alors que le caractère hybride du projet aurait pu le cantonner au seul circuit des festivals, ce space opera à la française s’est bienheureusement frayé un chemin jusqu’aux salles obscures, accompagné en prime d’un riche making-of dévoilant les coulisses de cette folie furieuse.

Une femme nue, une croix de lave sur le ventre avance dans une espèce de grotte indéfinie, dont les parois reflètent une intense lumière violette, scène du film Blood Machines.

©  Logical Pictures – Shudder – Seth Ickerman – Rumble Fish

La simplicité du scénario de Blood Machines fait la part belle à une déferlante d’effets spéciaux généreux, atteignant souvent un stade proche de l’abstraction psychédélique. Ici, la mise en scène est reine, dans laquelle métaphores et symboles visuels se succèdent au rythme des synthés de Carpenter Brut. A cela s’ajoute une esthétique années 80 électrisante, assumant à fond ses aberrations chromatiques. Les cinéastes ne s’arrêtent pas là : ils utilisent ce terrain fertile pour questionner le rapport ambigu entre humains et machines. Avec leur « cœur d’acier », les hommes du film sont dénués d’humanité, antipathiques et dépendants de la technologie. Face à eux, les vaisseaux sont des monstres bio-mécaniques dotés d’intelligence pas si artificielle. La crasse et le sang suintent de leurs pores. Seth Ickerman flirte même avec le mysticisme en leur prêtant une âme, incarnée par une figure féminine. Sorte de Christ profane, elle s’extirpe du joug des humains jusqu’aux confins du cosmos.

Une machine bio-mécanique composée de deux tours reliées par un organisme central pose dans une brume inquiétante dans le film Blood Machines.

©  Logical Pictures – Shudder – Seth Ickerman – Rumble Fish

On pourrait reprocher au film sa direction d’acteurs parfois caricaturale ou encore les références derrière lesquels se cachent les cinéastes. Seth Ickerman rend ici hommage à ses maîtres – on reconnait pêle-mêle Blade Runner (Ridley Scott, 1982), Ghost in the Shell (Mamoru Oshii, 1995), l’œuvre plastique de Giger ou encore les bandes dessinées de Druillet et Moebius – mais on espère à l’avenir voir plus de Seth Ickerman lui-même. Parce qu’au fond, Blood Machines est signé par deux potes à l’ambition généreuse et au potentiel fou qui n’hésitent pas à mettre les mains dans le cambouis. Ainsi, ils sont bel et bien parvenus à insuffler une âme dans leur œuvre. L’existence du long-métrage en France démontre l’envie dévorante d’une nouvelle génération de cinéastes, de producteurs et de techniciens passionnés, désireux de proposer un cinéma de genre racé. Amen.


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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