Inunaki


Prix du jury au dernier festival de Gérardmer, Inunaki : Howling Village (Takashi Shimizu, 2020) opère un retour à une J-Horror certes traditionnelle mais efficace.

Une jeune femme asiatique a l'air angoissé, sur sa chemise est projetée le visage d'une autre jeune femme, dans une lueur dorée, scène du film Inunaki.

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Un village qui a du chien

Dans une forêt, un homme en tenue de civil tient sa veste dans sa main, près de lui a sa droite sa femme et sa fille adolescente, tous les trois semblent inquiets ; derrière eux à gauche un agent de police, scène du film Inunaki.

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Takashi Shimizu, le paternel de la série de films Ju-on : The Grudge – aussi bien l’original japonais de 2002 que son remake américain de 2004 – continue de nous faire profiter de son amour pour les histoires de fantômes avec Inunaki : Howling Village inspiré d’une énième légende urbaine. Même si le village d’Inunaki a réellement existé, son histoire est loin d’être définie si ce n’est l’existence d’un panneau indiquant « la constitution et les lois du Japon prennent fin ici ». Apparemment situé sur l’île japonaise de Kyushu, le village aurait été abandonné pour une raison toujours inconnue à ce jour et serait désormais uniquement accessible par un tunnel condamné, après que ce dernier se soit effondré sur des ouvriers. Près du tunnel on peut soi-disant entendre les hurlements des ouvriers morts, ou peut-être de chiens – d’où le nom de village hurlant. Dans toutes ces suppositions, Shimizu a fait son tri pour essayer de conserver une ligne de narration cohérente : y est-il parvenu ? Le long-métrage s’ouvre sur un found footage pas franchement convaincant où Yuma (Ryota Bando) et son amie Akina (Rinka Ôtani) pénètrent dans le tunnel et découvrent le village abandonné avant de se faire poursuivre par ses habitants-fantômes. Même s’ils parviennent à s’échapper, les deux jeunes gens gardent des séquelles. Lesquelles ? Chut ! Il ne faudrait pas gâcher la surprise, elle est trop savoureuse. C’est à ce moment-là que la grande sœur de Yuma, Kanade (Ayaka Miyoshi), prend le rôle principal, celui d’une doctoresse qui s’interroge sur les visions qui la hantent et sur une possible malédiction familiale. Elle se lance alors dans une enquête sur le village et sur ses propres origines.

Un vieux tunnel, à moitié obstrué par des pierres anciennes et taggées, plan du film Inunaki.

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Inunaki comporte toutes les caractéristiques de la J-Horror du début des années 2000, à la manière de Ring (Hideo Nakata, 1998) ou Kaïro (Kiyoshi Kurosawa, 2001), autant dans la forme (lumière sombre et jaunâtre, filtre granuleux, cadres réduits, etc.) que dans le fond (fantômes, visions, malédictions, jeu avec l’espace-temps, etc.). Autant dire que Shimizu n’invente rien avec cette histoire de village hurlant. Inutile donc de s’attendre à une révolution du genre, on pourrait même penser que le film date d’il y a vingt ans. Pourtant, ce n’est pas là une critique car la vague de J-Horror qui a déferlé sur le monde à cette époque était des plus convaincantes, et Inunaki rentre parfaitement dans ce sillon. Certes on n’y trouve rien d’original, mais ça n’empêche aucunement l’objet de fonctionner, la preuve justement avec ce Prix du Jury remporté au Festival de Gérardmer 2020 qui n’a pas pour habitude de récompenser des nanars, même si l’année précédente le jury avait très étonnement auréolé Puppet Master : The Littlest Reich (Sonny Laguna & Tom Wiklund, 2019). Les deux premiers tiers de Inunaki travaillent une horreur subtile, des apparitions discrètes mais probablement plus effrayantes que les jump scares devenus habituels, jusqu’à la culmination du dernier tiers et un « monstre » dont seuls les Japonais ont le secret et qui fait forcément mouche.

Malgré ça, le scénario écrit par Shimizu et Daisuke Hosaka manque parfois de cohérence car ces derniers ont voulu y insérer trop d’éléments, par exemple le rapport aux chiens qu’on ne détaillera pas ici mais qui tourne malheureusement au ridicule l’idée de base d’un village rayé de la carte, vraiment prenante. Pour retranscrire cette légende urbaine très complexe, il aurait certainement mieux valu éviter ces ajouts superficiels qui de surcroît n’arrivent qu’à la fin du récit et ont tendance à soulever des questions qui resteront sans réponse, comme par exemple la déformation de l’espace-temps passé-présent ou l’hybridité biologique. Si le film risque de diviser les spectateurs par certaines lenteurs et incohérences, les amateurs d’horreur japonaise seront encore une fois satisfaits du travail de Shimizu. Et pour cela, même s’il n’a pas eu les honneurs d’une sortie en salles en France, ils pourront se rassasier autrement puisqu’il est depuis quelques jours disponible en VOD grâce à The Jokers.


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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