Tire, Django, tire


Artus Films poursuit sa fringante collection Western Européen avec un spaghetti signé Corbucci mais Bruno, pas Sergio, son frère : Tire, Django, tire (1968) ou le road movie désertique de deux hommes qui s’aiment et se détestent tandis que des bandits, traînant avec eux les fantômes de la Guerre de Sécession, leur colle aux basques.

Brian Kelly sur son cheval tire Fabrizio Moroni relié par une corde les mains liées, scène dans le désert du film Tire, Django, tire.

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Un homme et un homme

Plan rapproché-épaule sur le Major Charlie Donnegan avec son chapeau de vétéran et sa barbe grisonnante dans le film Tire, Django, Tire.

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Dans la famille Corbucci, on demande Sergio, célèbre artisan de la série B transalpine et du western spaghetti parmi les non moins fameux trois Sergio avec Sergio Leone et Sergio Sollima. Cela dit, à l’instar de Mario et Lamberto Bava ou de Dario et Asia Argento, le cinéma en Italie, c’est une affaire de famille : qui dit Corbucci, dit deux joyeux drilles. Bruno est moins reconnu que son frère, mais tout autant officié dans la fourmilière qu’était le septième art italien des 60’s-70’s. Le signore débute en tant que scénariste, pour son frérot principalement, sur pas moins de six longs-métrages. Puis en parallèle d’une activité d’auteur maintenue, il passera derrière la caméra pour une trentaine de bobines. Sa spécialité ? Une certaine légèreté affûtée dans la sexy comédie ou les parodies de film d’espionnage Bond-like James Tont operazione U.N.O. (1965) et James Tont operazione D.U.E. (1966) – tout en sachant durcir le ton avec entre autres la série des policiers ayant pour héros Nico Giraldi campé par Tomas Milian. Éclipsé de toute évidence par Sergio, pas aussi doué certainement, mort assez jeune (64 piges) Bruno Corbucci n’a pas la même aura mais on ne peut dire qu’il est tout à fait oublié, peut-être même plus présent que jamais et davantage encore à l’avenir dans notre époque friande de curiosités sorties des limbes du temps. Car il ne s’est pas frotté qu’à d’obscures produits d’exploitation. Son nom est lié aux scripts de trois films qui ont, eux, bien traversé les décennies : aux côtés du film d’épouvante gothique Le Manoir de la Terreur (Alberto de Martino, 1963), il co-signe surtout deux mythes de la série B italienne j’ai nommé Django (Sergio Corbucci, 1966) et Le Grand Silence (idem, 1968). Les Corbucci, Sergio donc mais aussi Bruno, c’est une appétence et un talent manifeste pour le western spaghetti, constat que la sortie en DVD de Tire, Django, tire (Bruno Corbucci, 1968) ne pourra que confirmer.

Chad Stark est une force de la nature. Condamné à la peine capitale, il pourrit dans une prison paumée… Dont il parvient à s’échapper après avoir survécu à ce que, d’après le gardien, personne ne résiste plus de quelques jours. A peine évadé, Stark se venge de l’homme qu’il l’a trahi, mais est re- chopé rapidement : son salut, il ne le doit alors qu’au riche propriétaire mexicain, Gutierrez qui lui promet une grosse somme d’argent et la tranquilité en échange d’un travail particulier, lui ramener son fils, Fidel, parti vivre une vie de hors-la-loi. Et Stark va ramener le fils prodige, à la faveur d’une dérobade qui va lui attirer les foudres à la fois de l’armée américaine – Stark est un déserteur – et du chef de la bande de voyous que Fidel a adoptée ; à la défaveur des plaines désertiques qui se trouvent sur leur route et des multiples pièges que va lui tendre Fidel pour reprendre sa liberté. Tire, Django, tire est un western déroutant comme le sont tous les meilleurs westerns spaghettis, mais peut-être encore davantage. Passée la mise en scène efficace qui se permet ça et là, quelques curiosités (axes tordus, décadrages vifs) ce sont certains motifs qui font de ce long-métrage un objet singulier. Des personnages évidemment, tel ce chef de bande vétéran de la Guerre de Sécession qui fait vivre son équipe de bandits dans un mélange étrange de clérocratie (gouvernement par la chance) et de méritocratie : des grades hiérarchiques côtoient une paye gagnée ou non grâce à l’habileté aux cartes ou à la cible, symbole pertinent de l’équilibre précaire entre le chaos et l’ordre dans nos sociétés dites civilisées, précarité qui vire à l’absurde.

DVD du film Tire, Django, tire édité par Artus Films.Blindé d’humour – Stark est un véritable Droopy increvable toujours en avance sur les saloperies orchestrées par Fidel – Tire, Django, tire étincelle par son sous-texte assez croustillant renvoyant tantôt à la psychanalyse – Stark ramène un fils à son père, un fils qui s’appelle Fidel, et dont on découvrira qu’il n’est pas le fils naturel de son père – tantôt à la dimension évidemment christique du parcours des héros en perdition dans les paysages arides… Souffrance christique qui ouvre la voie à la troisième incarnation allégorique, finalement le vrai nœud du film : un homo-érotisme palpable, entre ces deux hommes se cherchant par les coups, par le fouet (l’arme fétiche de Stark), se tournant autour, devant, derrière, jusqu’à un détournement amusé des codes du « sauver-la-demoiselle-en-détresse » (ici un homme) et une réconciliation finale où ils partent l’un avec l’autre, regardant dans la même direction après s’être tant opposés. Le titre du film finirait presque par être pris au pied de la lettre (pornographique)… Comme quoi le western c’est aussi des histoires d’Amour et ce n’est pas l’auteur de bande dessinée Curd Ridel, qui dira le contraire, lui qui se sert d’un des suppléments du DVD de très bonne facture formelle (son et image) pour nous faire un récit ad nominem de l’existence du réalisateur et du casting du film, bourré d’anecdotes de la part d’un passionné évident. En bonus, on trouvera aussi des photos et affiches, ainsi que la bande annonce originelle… Et un court-métrage d’étudiant français The Dead West, dont on peut se demander ce qu’il fiche là. Peut-être un peu de remplissage ici, mais jamais il nous viendrait l’idée de blâmer pour si peu un éditeur dont on est si fiers de défendre le travail et qui nous rend si heureux de découvrir des pépites méconnues telles que Tire, Django, tire.

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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