Le Grand Silence 2


Ou comment le plus sous-estimé des trois Sergio a réalisé le western spaghetti le plus sombre, le plus décalé et le plus anticonformiste de l’histoire du cinéma.

Silencio

23 novembre 1967 : sortie du film Le Dernier Face-à-Face. Le réalisateur Sergio Sollima apporte là une nouvelle dimension au western spaghetti : ouvertement communiste, il utilise la trame de son film comme un prétexte pour évoquer des thèmes de société, notamment en utilisant Tomás Milián, acteur cubain (pays marqué à l’époque par la mort de Che Guevara, exécuté le mois précédent), et devient ainsi le premier (et le seul) réalisateur de westerns spaghetti politisés. 21 décembre 1968 : Il Etait une Fois dans l’Ouest, le nouveau film du maître Sergio Leone, sort sur les écrans français. Le film rencontre, comme les précédents westerns du réalisateur barbu, un grand succès, entre autres grâce à un casting dont la qualité sera rarement, voire jamais, égalée. Dans ce film, coécrit avec deux jeunes cinéphiles – le premier est un disciple de Pasolini qui répond au nom de Bernardo Bertolucci, l’autre un jeune scénariste qui a déjà écrit et coréalisé quelques westerns, un certain Dario Argento – Sergio Leone se différencie des autres westerns en faisant d’un personnage féminin le protagoniste principal. Avec le temps, il est facile de se rendre compte à quel point ces deux films ont immortalisé le détournement des caractéristiques fondamentales du western spaghetti. Mais pendant l’année qui a séparé les deux sorties, un film bien plus révolté et révoltant (au bon sens du terme) a été projeté : Le Grand Silence de Sergio Corbucci, coécrit avec son frère Bruno.

D’abord, un petit mot sur les frères Corbucci. Ces mecs, c’est un peu les Laurel et Hardy du cinéma italien, les Starsky et Hutch de la série B ritale, les Bogdanov du… euh non, là je vois pas, en fait, mais peu importe, vous avez saisi le truc. Sergio, l’aîné, est, de par son œuvre prolifique et variée, l’un des grands noms du cinéma populaire italien. Il commença à réaliser de nombreux drames dans les années 1950, enchaîne avec des comédies mettant en scène Totò, puis des péplums pour arriver ensuite au western, genre pour lequel il est mondialement reconnu. Bruno, lui, est un peu l’homme de l’ombre. Scénariste avant tout, il écrit notamment les films de son frère dès 1961. Il se fait connaître du grand public en réalisant deux parodies de James Bond, mais la consécration vient au milieu des 70s, où il commence une saga longue de 11 films ayant pour protagoniste l’inspecteur Nico Giraldi, interprété par Tomás Milián. Et c’est précisément quand le succès arrive chez Bruno qu’il s’éloigne de Sergio. Mais maintenant, parlons du Grand Silence, western révolutionnaire et méconnu. C’était encore à l’époque où l’aîné des Corbucci avait du succès, avec des films comme Django, et où il était surnommé “l’autre Sergio”, qui n’est quand même pas un surnom à mépriser. Contrairement au Sergio légendaire, il fit scandale pour la grande partie de ses westerns qui faisaient preuve de violence extrême. Le Grand Silence, s’il est aujourd’hui considéré comme sa seconde œuvre majeure après Django, a eu un parcours en dents de scie depuis sa sortie en 1968.

Corbucci, pour son film, s’est inspiré notamment de La Chevauchée des Bannis, d’André de Toth, un western en noir et blanc qui prenait déjà place dans un cadre montagneux. Il veut faire un film qui soit complexe, et qui renverse tous les codes du genre. Cependant, les acteurs auxquels il fait appel sont des habitués du western spaghetti, et qui ont tous joué avec le gros Sergio : Luigi Pistilli, Frank Wolff, Mario Brega, Raf Baldassare, et, évidemment, l’inimitable Klaus Kinski. Pour le rôle titre, il fait appel à un spécialiste du drame, dont ce sera là le seul western : Jean-Louis Trintignant. En 1968, il est au sommet de sa gloire : deux ans plus tôt, Un Homme et une Femme, dont il tenait le rôle principal, remporte la Palme à Cannes et deux Oscars (et l’année suivante, en 1969, il aura le Prix d’Interprétation à ce même festival de Cannes pour Z de Costa-Gavras, autant de films qui ont marqué l’histoire du cinéma, ce qui prouve un éclectisme sans pareil de la part de l’acteur) ; autant dire que Le Grand Silence est son film le plus sombre.

Attardons-nous plutôt sur les particularités du film. Comme je l’ai déjà dit plus haut, la particularité qui saute aux yeux est que l’action se déroule dans les montagnes enneigées de l’Utah : un décor et un état encore inédits dans le monde du western spaghetti, bien loin du Nouveau-Mexique ou du Texas de Serge Lion. Il est même intéressant de noter que l’Utah est un état qui offre de vrais décors de westerns : plaines arides, reliefs rocheux, etc., mais qu’au lieu de situer l’action dans ce décor précis, Corbucci choisisse la montagne en hiver. Le héros du film est sourd-muet ; plus qu’un trait d’originalité de la part des frères scénaristes, c’est une private joke, car les héros de westerns spaghetti – prenons par exemple, heu… laissez-moi réfléchir… dans un hasard total… Clint Eastwood – ne parlent quasiment pas, et n’écoutent jamais ce qu’on leur dit. La “blague” tient parce qu’on insiste tout au long du film sur le fait qu’il est sourd et muet, mais on s’en fout, Silence est le tireur le plus rapide de l’Ouest. Ou est-ce vraiment le cas ?

Là où Sergio Corbucci chamboule tous les codes de l’univers du western, il le montre dans ses personnages et le message qu’ils font passer. Le personnage central, Silence, est un truand. Un hors-la-loi, plutôt, et il est important de souligner ceci. Par définition, un hors-la-loi est quelqu’un qui n’a pas respecté, d’une manière comme d’une autre, la loi. Ce n’est pas forcément un assassin, il a peut-être simplement volé l’orange du marchand, pas traversé dans les clous, téléchargé illégalement Twilight, vendu des organes génitaux de bébé à des réfugiés bosniaques… Toujours est-il qu’il est considéré comme un véritable truand dangereux et nuisible, aux yeux de la justice. Mais dès les premières images du film, Silence est montré comme le gentil, ce qui est même clairement dit dans le titre : Le Grand Silence. Bien que méprisé par la justice, il aide son prochain (les autres hors-la-loi qui se réfugient dans les montagnes pour échapper aux chasseurs de primes ultra-violents), et vient en aide à Pauline, jeune afro-américaine dont le mari a été tué de sang froid sous ses propres yeux. Alors que le spectateur va trouver juste cette histoire de vengeance, les autres personnages, qui traditionnellement se placent du côté du bon, seront tous contre lui.

En face de lui, il y a Pollicut (Luigi Pistilli), Martin (Mario Brega) et Loco (Tigrero en V.F., joué par Klaus Kinski). Ces trois hommes sont des chasseurs de primes ; ils opèrent donc, par définition, du “bon” côté de la loi. Mais la loi n’est pour eux qu’une façade qui leur permet d’agir de la pire manière qui soit sur tous ceux qui ne respectent pas les règles. Ils maltraitent ceux qu’ils considèrent comme “hors-la-loi” en les mettant à l’écart de la ville, dans les montagnes, comme on mettait les Juifs dans les ghettos pendant la guerre. Ils tuent sans pitié quiconque leur paraît anormal, qu’il soit bon ou pas. Alors, étrange représentation de la justice que nous fait Sergio Corbucci dans ce western. Pourtant, l’unique personnage du film ayant une morale juste et une bonne conscience, c’est le Sheriff (Frank Wolff). Ce personnage est la personnification de l’œil du spectateur, car il est le seul à avoir le même regard extérieur et impartial que ce dernier : il sait pertinemment que certains des hors-la-loi sont fondamentalement mauvais, mais qu’il ne convient pas non plus de les exiler et les maltraiter, c’est pourquoi il dit clairement qu’il n’apprécie pas les manières de procéder des chasseurs de primes. Et la cerise sur le gâteau, c’est que le Sheriff est… un personnage comique ! Dans le fond, c’est le personnage le plus juste du film, celui qui connaît les combines illégales de ses collègues et qui défend les personnes à défendre, mais il est toujours tourné en ridicule, et finit, au milieu du film, par se faire tuer lâchement par Loco. L’immoralité du film va jusque là, oui.

Et comme Corbucci a jusqu’ici mené de main de maître son film et qu’il ne fait pas les choses à moitié, tout se joue dans le duel final entre Loco et Silence. Oubliez l’éternel duel au soleil, dans une grande rue déserte, et tous les habitants du village qui sont aux abris, assistant à la scène à travers les fenêtres de chez eux, ou devant le saloon. Ce duel-là se passe de nuit, dans la neige, dans un cadre isolé ; seuls Loco et Silence sont présents. L’épreuve de rapidité et l’ambiance installent un grand suspense ; les deux personnages dégainent en même temps, et une détonation plus tard, dans un magnifique ralenti, Silence s’écroule, avec le regard vide et un point rouge entre les deux yeux qui coule sur son visage. La loi a gagné, encore une fois. Ces personnages et cette fin ont évidemment des sous-entendus politiques, c’est pourquoi le film est toujours d’actualité. Le message en filigrane est un simple reflet de notre propre vie politique et sociale, nous les pays civilisés. C’était déjà valable en 1968, avec Lyndon Johnson et la guerre du Viêtnam, en France avec De Gaulle, etc. Aujourd’hui, c’est toujours le cas : les mauvais ne sont pas toujours ceux qui le font croire, en se cachant derrière une assermentation ou un statut officiel, mais ce sont toujours eux qui gagnent à la fin, donnant raison à l’éternel “dura lex sed lex”.

A travers ce film, Sergio Corbucci prouve que le western spaghetti n’est pas un simple sous-genre, il livre même une ode à ce genre de films, tout en y apportant quelque chose de neuf et d’unique, qui ne sera jamais repris par la suite du fait de sa complexité, et en profite également pour dénoncer, à une époque où les révoltes explosaient partout dans le monde, une situation politique mondiale déplorable, qui ne s’est guère améliorée depuis. La loi est dure, mais c’est la loi.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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