Monos


Mélange de films d’escadron à la Tropa de Elite (José Padilha, 2017) et de teen movie façon Nocturama (Bertrand Bonello, 2016) , Monos (Alejandro Landes, 2020) est un trip porté par une jeunesse désemparée. Sur la musique de la trop rare Mica Levi, la quête de sens de ces jeunes se révèle aussi exaltante et intimiste que moralement fascinante.

Un guerillero peint en noir pour le camouflage avance dans la foret amazonienne, fusil d'assaut dans les mains, scène du film Monos.

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FARC Cry

Son réalisateur déjà considéré comme « une puissante nouvelle voix dans le cinéma » par Guillermo Del Toro et ses passages remarqués dans plusieurs festivals (Sundance en 2019, l’Étrange Festival cette année, etc…) faisaient de Monos l’une des grandes attentes de 2020. La patience a payé. L’œuvre d’Alejandro Landes est autant riche dans sa mise en scène, dans sa narration, dans sa bande son que dans l’interprétation de ses acteurs.  Le film se déroule dans les montagnes colombiennes où des jeunes s’entraînent, et veillent sur une otage américaine, la Doctora. Noms de codes : Bigfoot, Boom Boom, Rambo, Wolf, Dog, Lady, Smurf et Swede. Ils forment les Monos. Outre la surveillance de l’otage, le Messager leur confie une vache, dont ils doivent prendre soin. Le tempérament insouciant et rebelle de cette jeunesse prend le pas sur la rigueur militaire qu’on leur impose, et l’un des Monos tue accidentellement la vache. Craignant les représailles du Messager et de « l’Organisation », le groupe amène la Doctora dans la jungle, pour tenter de former leur propre groupuscule.

L'actrice Julianne Nicholson qui joue Sara Watson, un docteur en otage réfléchit dans une tente sous le regard de quelques membres du groupe rebelle armé, scène du film Monos.

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En se concentrant sur une jeunesse marginale, radicale dans ses choix de vie, Monos s’ancre d’abord dans un contexte politique loin d’être anodin. Impossible de ne pas voir l’ombre des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) planer au-dessus de ces jeunes adultes. Toutefois, en ne nommant pas précisément la guérilla – d’autant que ces derniers ont trouvé un accord de paix avec le gouvernement – le long-métrage inscrit l’idéologie de ces personnages dans un cadre plus universel. En cela, on peut rapprocher Monos de Nocturama (Bertrand Bonello, 2016) et ses jeunes qui commettaient un attentat sans que les éléments précédents et suivants aient de l’importance. Ce qui comptait, ce n’était pas tant l’acte, ses ramifications et conséquences politiques, que le geste de rébellion, de volonté de société en rupture, qui avait de l’importance. Il en est de même dans Monos. Que défend l’Organisation ? Que représente la Doctora ? Quelle est son importance en tant qu’otage ? Pourquoi se battent ces jeunes ? Des questionnements dont les réponses peuvent apparaître, mais le flou entretenu place le long-métrage dans un ton plus universel, notamment sur la capacité de ces adultes en devenir à grandir. Ce terrain militaire et révolutionnaire est le théâtre d’une confusion entre devenir adulte et devenir leader. Autant certains des Monos sont rompus à leur cause, autant certains doutent, se cherchent, sexuellement comme moralement. Autant de troubles propres au teen-movie conjugués à un discours politique. Une jeunesse abandonnée par la « norme », puis au final craignant les marginaux, pour se retrouver vouée à elle-même. C’est autant les Monos qu’un pan entier de la jeunesse qui se retrouve hors de tout carcan social, isolée comme dans une jungle, avec une solide envie d’auto-gestion et de faire table rase.

En contre-jour, un soldat vu de dos, sur une plaine aride, ciel au crépuscule.

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Si le fond de Monos est réussi, la forme n’est pas en reste. La mise en scène très « flottante » d’Alejandro Landes fonctionne comme un tourbillon hypnotique dans lequel les spectateurs sont littéralement plongés. Un sentiment de vertige hallucinatoire sublimé par la photographie, accentuant les couleurs vives d’un ciel, d’un feu ou d’une jungle. La force des images engouffre les spectateurs dans ce voyage initiatique qui attend les Monos. Cette folle immersion est également accentuée par les interprétations des jeunes acteurs qui illustrent bien le grain de folie ou de doute qui hante chacun d’entre eux. Mais la narration ne se limite pas uniquement au traitement des jeunes, mais aussi sur le personnage de la Doctora. Une richesse narrative bienvenue qui contrebalance l’insouciance des Monos avant que les deux « camps » se rallient sur le plan de la folie. Autant d’éléments accentuées par la partition de la trop rare compositrice Mica Levi (Under The Skin, Jackie) dont les notes atmosphériques terminent de poser le décor d’un voyage destiné à marquer au fer rouge. Fort de sa technique, de ses acteurs, de sa musique en passant par son sous-texte politique, Monos hante indéniablement. Il est de ces films suffisamment solides pour espérer figurer parmi les dix travaux les plus marquants d’ici la fin de l’année.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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