Clément Cogitore, Filmer sans juger


Tout droit venu de l’art contemporain puis du court-métrage avec moult sélections et distinctions (pensionnaire de la Villa Médicis à Rome par exemple, rien que ça) le jeune (32 ans) Clément Cogitore nous parle de son premier film, Ni le ciel ni la terre autour d’une poignée de questions pertinentes et évidemment bien senties.

© Jérôme Dorckel

Filmer sans juger

Vous êtes auteur d’une œuvre sacrément casse-gueule, d’abord par sa teneur politique. Aujourd’hui, on a un film qui objectivement ne peut froisser personne mais cela a-t-il été si simple ? Comment avez-vous eu l’idée de Ni le ciel ni la terre et comment avez-vous envisagé son écriture et sa conception ?

J’ai d’abord voulu faire un film sur le deuil et sur la croyance qu’il y a autour, un thème qui concerne toutes les civilisations, et en donner un point de vue qui ne serait pas que occidental. La situation en Afghanistan me donnait cette opportunité. Après je tenais à livrer un regard sans jugement politique, et en voulant être le plus juste possible, sur la base d’une recherche, de documents précis…

Sur un thème comme celui que vous abordez, le réalisme n’a pas le même sens pour tout le monde… Devant Ni le ciel ni la terre c’est évident, mais quand on regarde American Sniper,c’est difficile d’avoir l’impression d’être devant un film objectif…

Pour moi l’objectivité n’existe pas…Je pense que la différence c’est qu’ Eastwood ne s’intéresse peut-être pas autant à l’ennemi qu’à son personnage principal et l’armée américaine. Pour la scène où Jérémie Rénier menace les villageois, je l’ai incluse parce qu’elle est réaliste : qu’un officier français menace des civils ou des combattants adverses, c’est possible, ça se produit. Mais je l’ai pensée sans regard critique…Le film n’est pas un état des lieux sur le conflit, mais se concentre sur l’humain.

Dire que votre film est fantastique, c’est déjà donner un axe de lecture qui dessert le mystère qui en fait sa force…Mais l’argument est bien là, et on sait qu’en France, la production d’un cinéma de genre n’est pas vraiment la plus nourrie : vous êtes-vous heurté à des réticences quant à cette teneur fantastique ?

C’est pas vraiment un secret, il a été présente comme ça, la presse ne cache pas le côté fantastique du film…Je sais que c’est compliqué avec le cinéma de genre en France, et que les producteurs sont très frileux. Mais je n’ai pas eu de réticences pour monter Ni le ciel ni la terre, qui a été plutôt présenté comme un film d’auteur avec une touche fantastique. C’est cette posture qui a permis de recevoir des aides nationales ou régionales notamment.

Pensiez-vous justement à des films de genre en tant qu’influences, de références ? Ou des cinéastes en particulier ?

Je n’aime pas particulièrement le cinéma de genre, dans le sens où quand je vais au cinéma je n’y prête pas attention. Je peux aimer des films appartenant à des genres très différents ou des séries. Je pense que quand les gens voient un film, ils se foutent de son genre : ils veulent ressentir des émotions, point. Pour « Ni le ciel ni la terre », j’ai souhaité faire le film qui me ressemble le plus possible, sans trop penser à son genre.

Vous auriez pu repenser à tel ou tel film, à telle ou telle séquence sur le tournage, pour une idée ou un clin d’œil particulier.

J’ai vu The Thing de John Carpenter après avoir tourné le film, dans lequel il y a aussi une scène d’ouverture similaire avec un chien, mais comme je l’ai vu après, ça ne pouvait pas être un clin d’œil…Pas de références particulières, après il est clair que faire un film de guerre sans penser à d’autres films de guerres, comme Platoon, Apocalyspe Now

Justement j’ai pensé à Apocalypse Now en voyant votre film, parce que ce sont deux deux long-métrages qui commencent comme un film de guerre et partent vers autre chose, de plus métaphysique pour vous, de plus mystique pour Coppola.

Toutes proportions gardées, sans oser me comparer, oui on peut dire. C’est impossible de ne pas penser aux films qui nous ont précédés. Il y a aussi du western dans Ni le ciel ni la terre, et égalment une part importante laissée à l’intrigue, la recherche des soldats, qui est comme une enquête policière.

Près d’un mois après sa sortie, êtes-vous satisfait du retour public et critique du film ? Avec ses particularités, pas évident d’être accepté par le plus grand nombre…

Je suis très content de l’accueil presse, le film a été apprécié quasiment à l’unanimité. Pour le public, il a bénéficié d’un très bon bouche-à-oreille, surtout à Paris, mais les entrées sont un peu au dessous de ce qu’on aurait pu espérer. La sortie en septembre n’a pas été très bénéfique…Un film comme Ni le ciel ni la terre n’est pas évident à vendre dans un marché saturé, quand il y a vingt films qui sortent par semaine. Mais bon dans l’ensemble je suis content des retombées.

Vous avez à mes yeux réalisé une œuvre importante car elle cristallise les enjeux spirituels ou humains du monde actuel. Votre prochain projet, si vous savez déjà ce qu’il sera, sera-t-il aussi thématiquement dense ?

Le prochain projet sera beaucoup plus simple à tourner, mais il sera aussi « dense » thématiquement. Sinon c’est pas drôle.

Propos receuillis par Alexandre Santos

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A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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