Ni le ciel ni la terre 1


En septembre 2015, un des rares films prenant pour décor l’engagement militaire français en Afghanistan et de surcroît avec un argument fantastique sortait sur nos écrans : il s’appelle Ni le ciel ni la terre, et c’est un des joyaux de l’année.


Guerre Sainte

Y a des premiers films qui choisissent un terreau plus évident que d’autres. Certains cinéastes ne mettent sur la table qu’eux-mêmes, signant des œuvres inaugurales tournées vers eux ou leur vécu, comme un réglage de comptes, un accouchement nécessaire qui laisse le champ dégagé pour parler différemment, plus librement, par la suite. C’est le cas de Maïwenn ou de Xavier Dolan dont Pardonnez-moi et J’ai tué ma mère étaient les confessions égocentrées (non pas égocentriques, trop péjoratif), et dans lesquelles deux acteurs-cinéastes se donnaient le premier rôle. La prise de risques est personnelle, mais ne va pas plus loin. Puis il y a des gars, des meufs, qui ouvrent leur filmographie dans « la cour des grands » (notez les guillemets, bien des court-métrages ou séries explosent au moins la moitié de ce qui est distribué dans nos salles obscures) avec des sujets plutôt casse-gueule dans une époque où ils semblent prêter le flanc à la controverse. Dans cette catégorie, on va trouver pas mal de cinéastes du film d’horreur (Tobe Hooper, Wes Craven…) des trublions comme Larry Clark, Gaspar Noé…Et depuis 2015, Clément Cogitore. Parce que rien que le pitch de Ni le ciel ni la terre n’est pas le plus pépère.

Afghanistan, 2014. Le capitaine Antarès Bonassieu dirige une garnison de surveillance et de sécurité dans une zone désertique du pays. Un chien disparaît subitement sans mettre la puce à l’oreille, puis deux, trois soldats, et ce sans laisser aucune trace, de manière quasiment surnaturelle. Antarès et son unité partent alors à la recherche des disparus, sollicitant l’aide à la fois des talibans et des villageois, avec en arrière-pensée, une légende locale narrant qu’Allah fait disparaître tous ceux qui s’endorment sur la terre sacrée…Guerre, religion : voilà deux thèmes qu’en 2015, on aborde dans la plus grande légèreté et avec la liberté d’un auteur dissident enfermé dans un goulag pour avoir écrit sur un post-it « Chérie, le prix du pain n’aurait pas augmenté ? ». Pourtant,  Clément Cogitore, réalisateur-auteur, a signé un film sur lequel personne n’a trouvé quoi que ce soit à redire. Diantre, comment ?

Ne prenant partie ni pour les talibans, ni pour les villageois, ni pour l’armée française, ne sombrant dans aucun cliché ni aucune facilité stéréotypée (non les français ne sont pas forcément des interventionnistes barbares, non les talibans ne sont pas forcément que des hystériques fermés à toute négociation), Ni le ciel ni la terre privilégie une position de narrateur à toute posture politisée. Le quotidien des soldats, par exemple, nous est montré avec ses difficultés, sa camaraderie, aussi ses violences et ses injustices, en bonne Grande Muette qu’elle est. Les personnages sont avant tout des êtres humains confrontés à un élément incompréhensible, dans un milieu hostile, les poussant au fond de leur humanité, de leurs angoisses, devant pour cela nouer des liens, des compromis avec des ennemis ou des étrangers supposés. Et c’est dans ce rapport à l’autre que l’œuvre prend toute sa force, terriblement actuelle et aussi belle que risquée.

Commençant comme un film de guerre, l’évaporation de soldats successifs fait basculer le long-métrage vers un fantastique à peine voilé qui devient pour les personnages combat personnel. Lorsqu’Antarès entend, d’un jeune villageois, la légende narrant qu’Allah fait disparaître tous les hommes qui s’endorment à même la terre, sur cette zone, il émet d’abord un rejet catégorique, en bon cartésien. Mais devant l’absence de réponses, l’échec de ses recherches, il perd peu à peu pied, et sombre dans le pire doute qu’il soit certainement : le doute métaphysique. Allégorie du monde contemporain et des violences qui l’agitent, Ni le ciel ni la terre est une expression en question de l’opposition entre foi et rationalisme (à ce titre, belle scène avec le prêtre qui vient visiter la garnison…Très brièvement), mais aussi entre deux civilisations, opposition dont la résolution ne s’effectuera qu’en fonction de leur compréhension mutuelle. Cette lutte, le film la retranscrit de manière à la fois simple et métaphorique, subtile, et avec intelligence. En somme, avec humanité.

Et comme en plus de faire un excellent film, Cogitore est cool, il a bien voulu papoter un peu avec nous ici !


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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