Revenge 1


Accompagné d’une réputation contre-productive le nommant comme le Grave (Julia Ducournau, 2017) de 2018, le premier film de la française Coralie Fargeat s’est taillé une place de choix dans la compétition de cette 7ème édition du PIFFF puisqu’il était sans conteste l’un des films les plus attendus de cette fournée annuelle. Verdict.

Vengeance is a hot meal

Il conviendrait d’imposer une sanction automatique à tous ceux qui présentent Revenge (Coralie Fargeat, 2018) comme le digne héritier de Grave (Julia Ducournau, 2017). Car à bien des égards, hormis le fait qu’ils soient tout deux réalisés par des femmes, les deux films n’ont à peu près aucune similitude. Plus encore il semble plus logique, s’il faut les comparer, de les opposer tant ils s’aventurent dans des trajectoires très opposées aussi bien esthétiquement que dans leur approche du genre à la française. On en a souvent parlé et débattu, notamment lors de notre entretien avec Hubert Charuel (voir l’article), le cinéma de genre français semblent se scinder en deux écoles. La première, héritage et continuum naturel de la grande vague des french frayors des années 2000, cultive un cinéma de genre plus brutal (esthétiquement comme thématiquement) et qui transpire, à bien des égards d’un amour et d’un asservissement heureux aux codes du cinéma de genre américains. La seconde, plus neuve, dont Grave est, avec d’autres, le fer de lance, tente davantage d’infuser dans le cinéma français type art-et-essai et par extension dans ses thématiques (sociales, rurales, naturalistes) du fantastique, de l’étrange voire de l’horreur. Ainsi, si comparer Grave et Revenge n’est pas insensé, les associer n’a pas grand sens, car il est évident en tout point que le film de Coralie Fargeat s’inscrit plus dans la première catégorie que dans la seconde. Il faut dire que sur le papier, le long-métrage s’engage dans un sous-genre si puissamment codifié et associé notamment au cinéma de genre américain trash qu’il nous paraît assez évident que la réalisatrice ait décidé d’y puiser son esthétique et ses influences. Le rape and revenge, sous-genre souvent crasseux, cousin hybride du snuff movie, du vigilante movie et du torture porn, a souvent eu mauvaise réputation ou tout au moins un accueil assez partagé entre ceux et celles qui y voit des manifestes féministes et d’autres qui, bien au contraire, considèrent ces films comme des sommets de misogynie voire les accuse de banalisation du viol. Le sujet est dense, le débat long et la réponse indéniablement complexe à donner tant les différentes productions de ce sous-genre peuvent tanguer d’un côté ou de l’autre. De par son sujet épineux et de par, encore, la double violence qu’il propose quasiment à chaque fois : le schéma est toujours le même, une femme se fait violer par, le plus souvent, plusieurs hommes et passe le reste du récit à les éliminer un à un, souvent très brutalement, cette vengeance sanglante appelant une assimilation du spectateur à la victime et donc à se délecter de sa vendetta sanguinaire.

Sans surprises donc, Revenge emprunte exactement le même canevas narratif tout en essayant de légitimer davantage cette décharge de violence par le point de vue et le parti pris ouvertement féministe de sa réalisatrice. Car c’est probablement là que le film interpelle, surprend et sort indéniablement du lot. A mémoire de poisson rouge non-encyclopédique, je ne me souviens pas avoir déjà vu un rape and revenge réalisé par une femme. Il en existe probablement quelques-uns, célèbres ou non, qui auraient échappé à mon souvenir et je préfère dès lors plaider coupable. Quoi qu’il en soit, cette singularité, oserais-je même dire cette rareté, joue à bien des égards en faveur du film. Car si c’est un fait que les réalisatrices sont déjà très peu nombreuses à pouvoir exercer dans l’impitoyable monde du cinéma, elles le sont d’autant moins quand il s’agit d’infiltrer un cinéma de niche comme celui du cinéma d’horreur. Le constat qui prévaut pour l’ensemble de la production – et pas seulement celle du cinéma de genre(s) – c’est qu’une très grande majorité des sujets et représentations sont traités dans une écrasante majorité sous le prisme d’un regard masculin. D’aucunes et d’aucuns militent activement pour que ce qu’on appelle dorénavant le female gaze  – entendre justement, un point de vue féminin des sujets et en premier lieu de la représentation de la femme – trouve un peu plus de place sur les écrans afin de rétablir un équilibre et donner plus de nuances aux représentations. Sur cette question, Revenge est un cas intéressant tant le long-métrage lui-même semble vouloir disserter sur cette notion de point de vue corrélatif au sexe de celui ou celle qui filme. Dans sa première moitié, le film perturbe et surprend tant il enchaîne les mise en scène grossières et racoleuses. L’héroïne, venue prendre du bon temps dans une villa avec un homme marié, s’amuse de son pouvoir de séduction en gondolant du fessier et en improvisant des lap-dances endiablées. La mise en scène insiste tant sur sa plastique, caméra aimantée à hauteur de fesses façon Michael Bay ou clips de MTV, qu’on a d’abord l’impression de voir l’opposé total de ce que l’on pensait/voulait venir voir. Puis, dès qu’arrive le moment qui fait tout basculer – une séquence de viol qui prend ses distances mais qui parvient toutefois à susciter un état de dégoût et de malaise assez impressionnant – l’héroïne va faire sa mue progressivement pour abandonner son image superficielle et devenir une guerrière entreprenante et intrépide. A cette mutation s’accompagne la mutation du film lui-même, de la mise en scène et du point de vue, puisque la caméra ne filmera dès lors plus jamais la comédienne de la même façon. Si sur la longueur cela intéresse, interpelle et séduit, il faut néanmoins s’accrocher dans les trente premières minutes durant lesquels le film en empruntant des faux habits de films sexiste (il ne lésine pas du tout non plus sur la misandrie) n’a pas grand-chose de séduisant, ni esthétiquement, ni dans ses enjeux.

Ces trente minutes passées, le film déploie une belle mise en scène qui mêle multiples trouvailles visuelles aux références plus ou moins subtiles : en vrac Mad Max (Georges Miller, 1979), Tomb Raider (Simon West, 2001), Alien, Le Huitième Passager (Ridley Scott, 1979), Le Bon, La Brute et le Truand (Sergio Leone, 1966) Rambo (Ted Kotcheff, 1983) et bien sûr Kill Bill (Quentin Tarantino, 2002) auquel on pense juste tout le temps. Plus encore, Coralie Fargeat s’amuse comme une petite folle à provoquer des réactions épidermiques déstabilisantes lors de ses nombreuses séquences gores, probablement ce qu’il y a de plus réussi dans le film tant elles oscillent constamment entre un plaisir de sale gosse à faire grincer les dents des spectateurs, une inventivité drolatique et un symbolisme érotique évident. A ce titre, l’une des plus marquantes séquences fera peut-être date : empalée par une branche qui sort de son ventre, dressée là fièrement comme une excroissance phallique envahissante, l’héroïne sous l’emprise d’herbes hallucinogènes, émascule cette branche et la fait sortir d’elle une bonne fois pour toutes le temps d’un gros plan d’une évidente malice évocatrice. La séquence se termine par une envolée sous forme de transe d’une maîtrise visuelle ébouriffante et par la fermeture de cette plaie béante par apposition d’une plaque de métal brûlante : une cannette de bière, qui vient imprimer son visuel sur la peau de l’héroïne, tatouage emblème, première étape lui permettant d’entamer sa mue guerrière. Transfigurée, la jeune femme va dérouler sa fureur dans un récit oscillant entre le western spaghetti, le vigilante movie et un duel final aux accents de survival d’une brutalité parfois insupportable. 

Tourné dans un décor désertique rappelant l’Ouest américain, interprété en grande partie en langue anglaise (bien que les trois tortionnaires parlent entre eux français) le film n’a pas grand-chose d’une identité française et ressemble davantage à ces films empruntant la méthode du Cheval de Troie, pour reprendre une licence poétique employé par Pascal Laugier quand il parlait à l’époque de The Secret (2012) : à savoir des films français qui font semblant de ne pas en être (rien que le titre ici assume clairement son ambition de faire quelque chose à l’américaine) en s’enrobant d’un scénario se déroulant hors hexagone que l’on fait incarner en anglais par des acteurs en grande partie non français. C’est peut être l’une des choses les plus regrettables du film, de voir encore une fois le cinéma de genre français se camoufler derrière son idole américaine et ne pas totalement assumer d’exister. Peut-être que s’il s’était appelé Revanche et s’était déroulé sous le cagnard, dans le sud de la France, au hasard, dans les étendues sauvages de la Camargue, le film aurait pu aider ce cinéma de genre français clopinant à s’affirmer un peu plus. Pour l’heure, si cette révolution s’annonce et qu’on a eu quelques signaux de sa mise en place en 2017, il semble que pour ce début de 2018, les propositions que sont Revenge ou Ghostland participeront à la bataille à distance, en marge de l’élan franchouillard de 2017. Qu’on soit clair, pour ce qui concerne Revenge, cela ne lui en retire en rien toutes ses qualités. 


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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