Bien avant que Marvel ne devienne une machine à produire des blockbusters d’action interchangeables, la « maison des idées » avait tenté à plusieurs reprises de transposer ses super-héros sur le petit et le grand écran. Si la plupart de ces tentatives ne méritent pas qu’on s’y attarde, la série télévisée L’Incroyable Hulk (Kenneth Johnson, 1977-1982) a marqué durablement l’esprit des Américains et des Européens de tout âge. Grâce à Elephant Films, nous voilà replongés au temps béni des bastons au ralenti et des décors en carton-pâte.

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Quatre-vingt-deux nuances de vert

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Depuis vingt ans, la saga du géant vert incarné par Lou Ferrigno a connu diverses éditions en support physique, profitant indéniablement de la popularité des films, à commencer par celui d’Ang Lee en 2003, le reboot en 2008 réalisé par Louis Leterrier, puis toutes les apparitions plus ou moins remarquables de la créature dans les innombrables déclinaisons super-héroïques de la « maison du pognon ». Dernier désastre en date : Captain America: Brave New World (Julius Onah, 2025), où Harrison Ford, bien décidé à ne pas prendre sa retraite, se métamorphose en « Red Hulk », une version écarlate du Titan vert. Elephant Films ressort aujourd’hui en DVD et Blu-Ray – individuellement mais aussi en version intégrale – les cinq saisons de la série créée par Kenneth Johnson. Une pléthore de bonus viennent agrémenter les quatre-vingt-deux épisodes du périple de David Banner, homme de science contraint à l’anonymat du fugitif, cherchant à se libérer de la malédiction qui l’a affligé, lors d’une expérience scientifique, d’un Mister Hyde féroce, simplet et incontrôlable. Et vert. Comme il aime à le répéter dans des entretiens qu’il donne dans divers suppléments de ce coffret, Johnson s’est sciemment inspiré du roman de Stevenson, car il ne voulait absolument pas entendre parler de bonshommes en collants chamarrés, de robots ou d’extraterrestres lorsqu’on lui a proposé d’adapter le comic. Les moments où interviennent le fantastique ou la science-fiction autrement que par l’intermédiaire de Hulk lui-même sont d’ailleurs rarissimes. Johnson explique avoir également repris la thématique du fugitif qu’on retrouve dans Les Misérables de Victor Hugo, avec David Banner en Valjean et le journaliste McGee en Javert. Cette prise de distance d’avec les outrances propres à la bande dessinée est sans nul doute l’une des raisons du succès et de la longévité de la série, qui s’adresse à un public adulte autant qu’adolescent.

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Sans être un « drame psychologique » comme se plaît à le dire son concepteur, L’Incroyable Hulk utilise bien davantage les ressorts classiques de la tragédie que l’exubérance de la science-fiction qui caractérise ce type de comics. Si les deux transformations par épisode et les scènes musclées qui s’ensuivent sont « obligatoires », et ciblent en priorité les enfants et les adolescents, la variété des thématiques abordées peut parler à tout un chacun. Les femmes ont par exemple constitué une grande partie du public à l’époque de la première diffusion, les scénarios de Jill Sherman et Karen Harris y étant probablement pour quelque chose. Dans le supplément « L’évolution de la créature », Alain Carrazé, spécialiste des séries, analyse l’orientation de chaque saison et définit la seconde comme celle qui comporte le plus de « situations sociales », importante source d’identification pour les téléspectateurs adultes. Ainsi, le fugitif rencontre au fil des épisodes des gens qui luttent avec leurs problèmes personnels. Banner / Hulk n’est dès lors plus seulement un redresseur de torts, mais également un élément déclencheur qui permet aux protagonistes de prendre leur vie en main. Par ailleurs, le timing a également joué en faveur de la série, car, dans les années soixante-dix, le genre « super-héros » à destination d’un large public commence à prendre de l’importance à la télévision, avec par exemple le succès de L’Homme qui valait trois milliards (Richard Irving, 1973-1978) ou de Wonder Woman (Stanley Ralph Ross, 1975-1979). Dépassé par son concurrent DC, Marvel veut alors absolument faire passer ses personnages sur le petit écran ; la compagnie est donc prête à tout pour y parvenir et laisse de ce fait une grande liberté à Kenneth Johnson. Enfin, L’Incroyable Hulk regorge de petits moments inoubliables qui ont sans conteste contribué à son succès et l’ont installé pour longtemps dans la culture populaire : les yeux blancs-verts de Banner lorsqu’il se transforme, les vêtements qui se déchirent, mais aussi les notes de piano de Joe Harnell qui accompagnent Banner à la fin de chaque épisode. Au-delà de ces qualités, les hulkophiles peuvent se régaler de nombreux clins d’œil semés un peu partout ; si ces moments sont trop nombreux pour être tous cités – certains suppléments s’en chargent très bien –, en voici tout de même quelques-uns, incontournables. L’épisode pilote, en plus d’établir le lien de parenté avec L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de mister Hyde, fait une référence directe au Frankenstein de James Whale (1931) dans cette scène où Hulk rencontre une petite fille en train de pêcher au bord de l’eau. Un autre clin d’œil émouvant à la bande dessinée a lieu dans un épisode de la Saison 2 intitulé « L’évasion » : Jack Kirby, l’un des plus grands artistes de comics de tous les temps, et cocréateur avec Stan Lee de tant de super-héros dont Hulk, apparaît en caméo comme dessinateur de portrait-robot. Enfin, Bill Bixby et Lou Ferrigno apparaissent ensemble à l’écran dans deux épisodes : pendant une séance d’hypnose dans « Mariés » et dans « Le roi de la plage », où Ferrigno interprète un culturiste qui rêve d’ouvrir son propre restaurant.

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La présente intégrale, outre la totalité des cinq saisons, contient de nombreux bonus, la plupart dignes d’intérêt car ils offrent un éclairage documenté et souvent de première main sur cette série atypique. À ce titre, les commentaires audios de Kenneth Johnson qu’on peut entendre sur le pilote, mais aussi sur le premier épisode de la Saison 2 (« Mariés ») et de la Saison 4 (« Prométhée ») sont une inépuisable source d’informations techniques, esthétiques et d’anecdotes de tournage, narrés avec l’enthousiasme d’un showrunner dont ce fut l’un des grands faits d’armes. Le créateur de Super Jaimie (1976-1978), version féminine de L’Homme qui valait trois milliards auquel il a contribué également, a ainsi un mot pour toutes les personnes, acteurs et personnels, qui ont participé à la construction de L’Incroyable Hulk. Il loue en particulier le talent et professionnalisme constant de son ami Bill Bixby alias David Banner, même lorsque des tragédies – la mort de son fils et le suicide de son ex épouse – l’ont secoué pendant le tournage. Les autres bonus, s’ils sont parfois redondants dans les nombreuses informations qu’ils apportent, ont l’immense mérite de donner la parole à ceux qui ont fait la série : Johnson, naturellement, mais aussi Lou Ferrigno, les producteurs, les scénaristes, etc., et à ceux, en France, qui ont connu le personnage en bande dessinée – notamment au travers des publications de feu l’éditeur Artima / Arédit – ou à la télévision lorsqu’ils étaient plus jeunes. Ils prennent aujourd’hui la parole, dans les quelques suppléments maison qu’a produits Elephant Films. S’ils sont modestes, certains d’entre eux valent le détour, en particulier lorsqu’ils sont animés par Alain Carrazé, coprésentateur avec Jean-Pierre Dionnet de l’émission Destination séries sur Canal Jimmy durant les années 1990. Dans « L’ADN de la créature », par exemple, il retrace les origines du monstre et dresse l’historique de ses apparitions à l’écran. Il relève avec beaucoup d’enthousiasme les nombreuses allusions aux autres feuilletons dans lesquels a joué Bill Bixby, et livre une foule de petites anecdotes passionnantes. Expédiés à un rythme effréné, les compléments présentés par Romain Nigita n’en sont pas moins des mines d’informations sur des thèmes pas spécifiquement liés au personnage de Hulk. Dans « Héros et Aliens : la carrière prolifique de Kenneth Johnson », il nous en apprend un peu plus sur le créateur de la première mini-série V (1983), qui connaîtra malheureusement quelques échecs cinglants par la suite. Dans « Les super-héros des années 70 et 80 », Nigita établit une liste de productions télévisées en lien avec le genre, des plus célèbres aux plus calamiteuses, sans oublier les tokusatsu qui firent le bonheur des bambins français. D’autres petits documentaires satisferont les amateurs de la BD et ceux qui aiment jouer au jeu des différences entre la créature de papier et celle du petit écran. En queue de peloton des suppléments, on trouve un bêtisier très quelconque et le film – non restauré – que les Français ont pu découvrir en salles en juin 1979 : un montage un peu bancal entre le pilote et l’épisode intitulé « 747 » de la Saison 5, avec un doublage différent. Et s’il faut absolument mentionner une déception concernant ce très beau coffret, elle concerne l’absence – pour une question de droits, probablement – des trois téléfilms tournés quelques années après la série : Le Retour de l’incroyable Hulk (Nicholas Corea, 1988), Le Procès de l’incroyable Hulk (Bill Bixby, 1989) et La Mort de l’incroyable Hulk (Bill Bixby, 1990). Le premier introduisait le personnage de Thor dans une version ridicule et le second un non moins ridicule Daredevil. Pour la petite histoire, un quatrième volet était prévu, La Résurrection de l’incroyable Hulk, réalisé à nouveau par Bixby, mais le projet fut abandonné à la suite de son décès.
L’Incroyable Hulk reste évidemment marqué par son époque, avec les qualités et les défauts qui y sont attachés. Techniquement, les effets spéciaux souffrent parfois d’un manque de moyens : les images de synthèse n’apparaîtront que bien plus tard. Thématiquement parlant, les « bonnes valeurs américaines » sont omniprésentes et glorifiées : la famille, tout d’abord – elle n’est dysfonctionnelle que lorsqu’il s’agit du thème d’un épisode –, mais aussi l’amitié, le courage, le sacrifice, etc. De fait, les personnages sont rarement ambigus, et sortent encore moins de la « norme ». Rien ne dépasse jamais des cases de ce qui est moralement acceptable à l’écran. Hulk ne frappe jamais personne jusqu’au sang ; au pire envoie-t-il ceux qui le méritent faire un vol plané dans le décor. En outre, certaines scènes ne passeraient plus le cap de la censure aujourd’hui – comme imiter l’accent d’un restaurateur chinois, par exemple. Malgré ses travers, la série demeure populaire et a plutôt bien vieilli, car elle reste « crédible » pour un large public et peut encore trouver sa place au milieu de l’offre gargantuesque actuelle, soumise encore bien plus qu’il y a cinquante ans à la rentabilité immédiate.



