Fier de son univers partagé, Sony – en collaboration avec Marvel et Disney – n’a cessé de l’enrichir de nouvelles figures arachnéennes à mesure que grandissait le succès de sa trilogie, encore inachevée, Spider-Verse. Avec la récente série Spider-Noir (Oren Uziel & Steve Lightfoot, 2026), disponible sur Prime Video, le studio poursuit cette logique d’expansion. Néanmoins, très vite, nous nous rendons compte que son personnage est contaminé par la personnalité particulière de son interprète.

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Spider Cage
Ce n’est un secret pour personne : Spider-Man est l’un des super-héros les plus adaptés au cinéma et dans l’audiovisuel. Parcourant les médiums – animation, live action, séries et films –, il a su se faire remarquer auprès d’un public de tous âges, qui garde souvent un souvenir tendre du personnage, voire une identification dépassant Peter Parker ou les autres figures ayant porté le masque. Et c’est bien là l’essentiel : si Spider-Man arbore un costume immédiatement reconnaissable qui évolue peu, l’identité qui se cache derrière lui peut être multiple. Là réside l’idée même du personnage : tout le monde peut porter le mantra. En 2018, Sony Pictures dévoile Spider-Man: New Generation (Peter Ramsey, Bob Persichetti & Rodney Rothman), qui nous fait suivre les aventures étonnantes du jeune Miles Morales, obligé de prendre la suite du défunt Spider-Man de son univers. De la même manière, Sony nous introduit aux univers partagés – le concept du Multivers – en faisant entrer différentes versions de Spider-Man à l’intérieur du monde de Morales.

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Parmi elles, nous retrouvons Spider-Noir, ou The Spider, détective privé et justicier provenant d’un univers alternatif situé dans les années 1930, en pleine Grande Dépression, et interprété par la voix du légendaire Nicolas Cage. Le personnage a très vite passionné le public grâce à son style sombre et à son humour légèrement décalé, un peu trop franc – succès auquel la prestation de Nicolas Cage est pour beaucoup. C’est donc sans surprise que Spider-Noir, bien que personnage un peu plus secondaire, revient furtivement – sans le moindre dialogue – dans Spider-Man: Across the Spider-Verse (Joaquim Dos Santos, Kemp Powers & Justin K. Thompson, 2023). Et fort de son succès auprès des fans du personnage, et en particulier de l’interprétation qu’en livre Nicolas Cage, l’annonce d’une série spécialement conçue autour de Spider-Noir, sobrement intitulée Spider-Noir, a fait beaucoup de bruit et a contribué à faire monter l’attente autour d’une nouvelle vision du personnage. L’annonce d’un projet qui s’engage, de manière étonnante, dans un univers plus sombre, plus proche des classiques américains et du style « film noir » des années 1940, a de quoi intriguer. Néanmoins, nous nous rendons très vite compte qu’il ne s’agit pas exactement du même personnage que celui avec lequel nous étions familiers dans les films d’animation. C’est un tout autre caractère qui se dessine dans cette série, et il est facile de corréler cette évolution à l’investissement de Nicolas Cage dans le rôle.
Avant tout, faisons un petit tour de l’histoire qui se trame dans la série. Ben Reilly, détective privé mais surtout connu sous l’alias de The Spider (désormais à la retraite), tente de comprendre les agissements du baron du crime Silvermane et les trames politiques qui se cachent derrière ceux-ci, alors qu’au même moment des hommes aux capacités extraordinaires se manifestent et mettent en danger la ville de New York. En faisant le choix étonnant de construire son récit autour d’une intrigue digne d’un film noir avec Humphrey Bogart, placée sous le signe de la mafia et des manigances de bas-fonds, la série s’engage dans une voie rarement empruntée par les médias de super-héros, et plus encore dans le cas de Spider-Man. Elle ne laisse ainsi que très peu de place aux apparitions du héros arachnéen, insistant sur la volonté de Ben Reilly de ne pas reprendre le mantra : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». À cela, il répond que tant qu’il ne l’utilise pas, il peut l’oublier et se morfondre dans l’alcool… Si cette représentation du personnage demeure intéressante, elle peut également dérouter, voire frustrer, le spectateur, qui s’attend malgré tout à en voir davantage de ce Spider-Man en trench-coat noir arborant fièrement son chapeau de détective.

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La décision de Prime Video de proposer deux versions de la série, au choix, avec une alternative couleurs ou monochrome, s’ajoute à ce désarroi. À croire que son public est incapable de rester concentré sur son produit si celui-ci n’est pas en couleurs. Le problème, c’est qu’il est clairement décelable, dans le format que prend Spider-Noir, qu’elle n’a pas été pensée pour être regardée ainsi : l’image devient parfois bien trop pétante pour être appréciée à sa juste valeur et certains costumes sont capables de brûler la rétine la moins sensible. Non, nous mentirions si nous affirmions ne pas avoir constaté que le travail a principalement été effectué autour de la constitution d’un noir et blanc granuleux, clairement inspiré de nombreuses œuvres des années 1940, comme Le Faucon maltais (John Huston, 1941), qui a inspiré bien plus la série que sa seule cinématographie. Certains plans révèlent alors une belle maîtrise de la lumière, qui met étonnamment bien en valeur les traits durs de ses personnages, dont certains paraissent particulièrement marqués par le temps.
Néanmoins, ce qui est le plus singulier dans cette série, c’est évidemment Nicolas Cage, un acteur bien connu des aficionados de super-héros. Ce dernier, qui approche désormais des soixante ans, ne perd aucune occasion de surprendre ses fans. Bien que ce ne soit pas la première fois qu’il s’engage dans une œuvre super-héroïque en dehors du personnage de Spider-Noir, lui qui a incarné Ghost Rider par le passé, nous avons bien l’impression qu’il a eu la main mise sur la caractérisation de ce personnage. Entre des gestuelles qui laissent parfois échapper un léger sourire, une consommation d’alcool incontrôlée et un accent poussé à l’extrême, il est clair que l’acteur américain est derrière bien des choix qui font de Spider-Noir une nouvelle pièce de sa galerie de personnages loufoques. Et quand bien même les fans du personnage des comics pourraient être déçus par cette performance, quelque chose de particulièrement sensible et juste s’en dégage. Il est facile d’y voir une grande inspiration du jeu d’Humphrey Bogart, notamment en termes de prestance – une véritable armoire à glace –, mais Nicolas Cage y ajoute également des traits empruntés à certains des personnages phares de sa carrière. Ainsi retrouvons-nous, de manière assez étonnante, une vision de l’alcoolisme qui évoque sans conteste le portrait craché de Ben dans Leaving Las Vegas (Mike Figgis, 1995). De même, quelque chose de profondément personnel semble ressortir de son interprétation : le deuil et les problèmes d’argent que rencontre Ben Reilly paraissent totalement faire écho à la vie personnelle de Nicolas Cage, qui s’est battu tout au long de sa carrière pour conserver une certaine stabilité en tant qu’acteur.

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Tout cela pour dire qu’effectivement, la trajectoire de Spider-Noir diverge complètement de ce que le public des super-héros attend, ce qui explique notamment que peu de scènes soient consacrées au héros en tant que tel. La série n’est pas mauvaise pour autant ; simplement, elle se concentre bien davantage sur la dimension « détective » de Spider-Man, qui lui confère une narration proche du film noir, comme nous avons pu le voir, en reprenant ses codes et les attitudes de ses grandes figures actorales. Néanmoins, le jeu de Nicolas Cage lui ajoute une dimension arachnéenne et attachante, très peu expérimentée ailleurs dans l’univers de l’Homme-Araignée. Cette approche trouble, mais apporte toujours quelque chose de plus personnel à un personnage qui, à notre avis, est difficile à adapter sans donner le sentiment de réchauffer des formules déjà connues. Il n’empêche que l’intrigue tourne parfois un peu en rond et que, même si la proposition n’est pas inintéressante, nous pouvons lui reprocher de rester trop en surface dans son traitement du personnage. S’il est louable de ne pas vouloir faire « comme les autres », à force de se priver d’une véritable chorégraphie super-héroïque, la série finit par nous faire oublier que nous sommes face à un produit Spider-Man. En espérant, peut-être, que ces déséquilibres seront retravaillés si une suite voit le jour.



