Nathalie Bittinger, étude du cas Ang Lee


Après avoir publié un riche Dictionnaire des cinémas chinois (lire notre entretien), Nathalie Bittinger se penche cette fois plus particulièrement sur Ang Lee. Du film d’art martiaux au western, du heritage film au film de super-héros, le cinéaste s’est essayé à quasiment tous les genres. Retour sur un parcours qui fait vraiment pas genre avec l’autrice de Ang Lee: Taïwan / Hollywood, une odyssée cinématographique publié par Hémisphères Editions.

Ang Lee cadre Will Smith, accroupi devant lui.

Photo Credit: Ben Rosenstein © PARAMOUNT PICTURES. DR

Kaléidoscope

Vous avez publié l’année dernière un dictionnaire sur les cinémas chinois qui retrace leur histoire multiple. Pourquoi avoir choisi de vous focaliser cette fois sur le réalisateur taïwanais Ang Lee ?

Comme vous l’avez peut-être remarqué, Ang Lee est un cinéaste populaire qui est aussi apprécié de la critique. Toutefois, il n’y avait pas encore d’ouvrage en langue française dédié à sa carrière. Contrairement à Jia Zhangke, Edward Yang ou Wang Bing, de nombreux réalisateurs asiatiques n’ont pas encore été défrichés de manière exhaustive. Il y a donc de l’enthousiasme à travailler sur ce type de terrain relativement vierge. Ang Lee est un cinéaste contemporain majeur, très original dans son parcours comme dans la diversité de ses œuvres. J’avais tout un continent – et même plusieurs – à explorer. Ce qui est surprenant, c’est qu’un certain nombre de gens s’étonnent qu’il ait réalisé Salé Sucré (1994), Hôtel Woodstock (2009), L’Odyssée de Pi (2012)… Ils n’associent pas forcément son nom à ces films. C’est vraiment un cinéaste passionnant, parce qu’il change sans cesse de genre, d’époque et d’esthétique, mêlant des influences chinoises et occidentales. Et puis, il est parvenu à se faire un nom dans le cinéma américain, malgré ses origines… Prenez Raison et Sentiments (1995) : comment imaginer qu’un cinéaste taïwanais soit choisi pour réaliser un film patrimonial typiquement britannique ? Avant qu’Emma Thompson ne vienne le chercher, il n’avait jamais lu Jane Austen et ne connaissait absolument rien au XIXème siècle anglais. Et pourtant, il lance la Austen mania et participe à la vogue des heritage films. On le voit, il est impossible de s’ennuyer avec Ang Lee, tant il fait des œuvres différentes, avec des styles qui varient. Il réalise des films intimistes sur la place des femmes dans la société ou l’homosexualité, mais il fait aussi des purs films de genre, et même des blockbusters d’auteur comme Hulk (2003) qui est pour certains un “nanar d’auteur”. Et puis, dans sa dernière période créative, il se lance dans la folie des effets spéciaux, de la 3D, du numérique, des créatures de synthèse. Il a gagné sa place aux côtés de James Cameron ou Peter Jackson. 

Scène d'un western réalisé par Ang Lee, où un homme, assis derrière une table, menace avec son revolver la femme cow-boy qui l'invective ; autour d'eux trois autres hommes spectateurs passifs.

“Chevauchée avec le Diable” © Tous droits réservés

La carrière d’Ang Lee surprend par les nombreux grands écarts qu’il a effectué. Il réalise également Tigre et Dragon, Le Secret de Brokeback Mountain, L’Odyssée de Pi… Comment expliquez-vous cette diversité ?

En fait, au-delà des œuvres, j’ai aimé le personnage, le cinéaste tel que je le découvrais dans ses entretiens. Certains réalisateurs n’aiment pas se prêter au jeu des questions-réponses sur leurs films, ou s’en sortent avec des pirouettes… C’est par exemple le cas de Wong Kar-wai sur lequel j’ai écrit un livre qui décortiquait 2046 (2004). Le cinéaste hong-kongais est souvent énigmatique, dans ses œuvres comme dans ses entretiens. Ang Lee, lui, prend l’exégèse de ses films très au sérieux. Il évoque volontiers ce qui l’a incité à porter à l’écran telle ou telle histoire ou quelle scène-clé d’un roman a suscité son engouement. Dans The Ice Storm (1997) c’était la tempête – phénomène tragique et très photogénique – qui réveille une famille éteinte en pleine contre-culture américaine. Il n’est pas non plus avare lorsqu’il s’agit d’indiquer ses sources d’inspiration picturales et cinématographiques. En fait, c’est quelqu’un de très humble et touche-à-tout. Même après quatorze films, il dit que son désir le plus cher est que sa carrière ressemble à une perpétuelle école de cinéma. Par ailleurs, c’est un Taïwanais qui a émigré aux États-Unis et qui n’avait donc, à l’origine, presqu’aucune chance de percer à Hollywood. Après ses études de cinéma en Illinois et à New York, il est au chômage pendant plus de six ans, mais il refuse les petits boulots pour ne pas manquer le coup de fil de sa vie. C’est sa femme qui subvient aux besoins de la famille, en attendant qu’une opportunité se présente. À un moment, il est même au fond du gouffre. Heureusement, il gagne un concours de scénario organisé par le gouvernement taïwanais, puis rencontre James Schamus et Ted Hope à la tête de Good Machine. Cela débouche sur Pushing Hands (1991) qu’il réalise à 37 ans. Sa trajectoire a pris les couleurs du rêve américain, et est exemplaire par sa ténacité et la foi qu’il porte au cinéma. Son long parcours du combattant, ses expériences au sein de différentes cultures expliquent son appétence pour toutes sortes d’histoires et de genres. Comme l’attention qu’il porte à ses personnages et à la peinture de l’âme humaine. Ang Lee est un cinéaste éclectique. Au début, il réalise des tragi-comédies familiales puis, avec La Chevauchée avec le Diable (1999) il se lance dans quelque chose de plus ambitieux, le film de guerre où il mêle l’épique et le lyrique, de grandes scènes d’action et des passages élégiaques au contact de la nature. Avec, toujours, une pensée très fine du cadre et de l’espace. S’ensuivent un film d’arts martiaux, de super héros, un western néo-classique, une screwball comedy ou un pur film d’action… Mais derrière cette diversité se cache un fil conducteur : Ang Lee peint les émotions refoulées de personnages en butte avec la société ou l’époque. Il filme volontiers des êtres en marge ou exclus, qui se battent avec eux-mêmes comme avec autrui, pour se libérer – d’où la dimension initiatique de ses fictions. À l’image des cowboys de Brokeback Mountain (2005) qui répriment leur amour dans l’Amérique des années 60.

Deux amants des années 60, la femme est allongée sur les jambes de l'homme, tous deux dans un salon de type japonais, assis à même le sol ; scène du film Lust Caution de Ang Lee.

“Lust Caution” © Tous droits réservés

S’il s’est attaqué à de nombreux genres comment Ang Lee s’est-il approprié les code ?

A ses débuts, Ang Lee est accueilli au sein du studio indépendant Good Machine. James Schamus sera son producteur, mais aussi son scénariste attitré jusqu’à Hôtel Woodstock (2009). Il joue donc un rôle fondamental dans les créations du cinéaste, notamment en ce qui concerne le mélange des codes et des genres occidentaux et chinois. Par ailleurs, Ang Lee est un cinéphile qui aime autant le cinéma asiatique que le classicisme hollywoodien ou la modernité européenne, tout comme il s’intéresse à la peinture et à la littérature. Dans sa première trilogie, il écrit sur ce qu’il connaît le mieux et livre des comédies douces-amères sur le rapport au père, l’immigration ou la mondialisation, la confrontation entre tradition et modernité… Il tourne deux films à New York (Pushing Hands, Le Garçon d’honneur) et un à Taïwan (Salé sucré). Puis, la reconnaissance venant, on lui confie l’adaptation de Raison et Sentiments (1995), avec un budget plus conséquent et des acteurs chevronnés (Hugh Grant, Emma Thompson, Alan Rickman). Il met en scène un heritage film, apparemment aux antipodes de son univers. Emma Thompson, qui a écrit le scénario, lui fait découvrir la campagne anglaise, l’emmène dans les musées, l’aide à s’imprégner de l’époque dépeinte par Jane Austen, à cheval entre rationalisme et romantisme. Ang Lee parvient à s’approprier pleinement l’histoire de ces deux jeunes femmes désargentées, tiraillées entre la raison et les sentiments. Et il décèle des points de convergence entre la société anglaise du XIXème siècle et le patriarcat confucéen qui a marqué sa jeunesse. Dans ses deux adaptations suivantes – un roman satirique sur la contre-culture américaine et un roman sur la guerre de Sécession – la co-écriture avec James Schamus donne tout son sel au mélange des influences et des registres. Un exemple concret de cette hybridation : Tigre et Dragon (2000). Ang Lee avait à cœur de donner sa propre vision de ce genre typique de la littérature et du cinéma chinois, à savoir le wu xia pian. Par définition, le film d’arts martiaux se concentre sur des combats virevoltants, sur fond de conflits historiques ou mythologiques. La structure de ce type de récit est généralement linéaire, au service d’une mise en scène spectaculaire. La fibre d’Ang Lee, ainsi que sa collaboration avec James Schamus, le poussent à mêler arts martiaux et romance, dans une composition plus complexe, qui place à égalité l’action, la poésie et l’émotion. C’est par exemple James Schamus qui a l’idée du long flashback romantique de vingt minutes, situé au milieu du film, centré sur l’amour passionné entre Jen et Lo, la fille de bonne famille et le bandit des grands chemins. La réception du film s’en est trouvée élargie. Si Tigre et Dragon (2000) est le premier wu xia pian à obtenir une large reconnaissance en Occident, c’est parce qu’il mélange les codes de différentes traditions. De la même manière, Lust, Caution (2007) est un film de guerre sur une espionne chinoise qui séduit un collaborateur pendant l’occupation de Shanghai par le Japon, afin de le faire assassiner. La jeune fille sans expérience, qui aime le mélodrame hollywoodien et se rend plusieurs fois au cinéma, finit par se prendre pour une héroïne de théâtre patriotique avant de se transformer en femme fatale de film noir. On pense évidemment aux Enchaînés (1946, Alfred Hitchcock) mais aussi à Black Book (2006, Paul Verhoeven). En même temps, il y a des références chinoises, comme les « querelles de gynécée » lors des parties de mah-jong, un sous-genre à part entière que l’on trouve par exemple dans Épouses et concubines (1991, Zhang Yimou). Dans Brokeback Mountain (2005), si les cowboys peuvent s’aimer à l’abri des regards dans les vastes espaces, ils sont contraints de masquer en société leur nature profonde. Et là, c’est le peintre américain Edward Hopper qui nourrit l’iconographie des petites villes. A l’inverse, la poésie des paysages reflète la pensée chinoise du yin et du yang, qui donne son souffle à ce western élégiaque néoclassique. On le voit, le mélange des influences est constant et forge l’originalité d’Ang Lee.

Dans votre livre, vous soulevez également les nombreuses hybridations des genres cinématographiques dans son cinéma, comme les codes du film d’arts martiaux qui font irruption dans un drame familial comme Pushing Hands.

Dans son imaginaire cinématographique, le récit d’arts martiaux tient une place importante. Le genre a bercé son enfance. Il dévorait les histoires de chevaliers errants redresseurs de torts et a toujours eu envie de proposer son propre wu xia pian. Il lui a fallu réaliser six films avant d’oser se lancer, car il voulait prendre le temps de maîtriser les techniques. Mais, dès Pushing Hands (1991), le père est un grand maître d’arts martiaux, qui pratique la méditation et la calligraphie. Le titre renvoie d’ailleurs à une technique martiale, qui sera appliquée dans les relations familiales et amoureuses. Quant à Tigre et Dragon (2000), il est un condensé de toutes les esthétiques du genre : des giclées de sang style Chang Cheh à la danse poétique dans la forêt de bambous – hommage à King Hu – en passant par certaines scènes qui convoquent Tsui Hark et la Film Workshop… Mais le montage chorégraphique – marque de fabrique des films d’arts martiaux – est encore délocalisé ailleurs. Dans Hulk (2003), la folie formelle du split screen et des bulles qui jaillissent à l’écran font à la fois référence à la BD originale de Stan Lee et au montage chorégraphique. Le lien est fort entre les arts martiaux, l’écriture idéogrammatique chinoise et le montage calligraphique. L’influence des chorégraphies d’arts martiaux se retrouve par exemple dans Gemini Man (2019). Ce blockbuster d’action hollywoodien donne l’écran à Will Smith et à son clone de synthèse, d’après un scénario des années 90 sorti des écuries Bruckheimer – d’où le côté anachronique et un peu caricatural du scénario. En revanche, la mise en scène des combats est magistrale. Pour la poursuite en moto dans les rues de Carthagène en Colombie, il invente le bike-fu, quand Henry Brogan est frappé par son double à coup de roue de moto, comme si la machine prolongeait le corps à corps. On voit là encore toute la fertilité des hybridations.

Plan rapproché-épaule sur un maître de tai-chi en plein cours issu du film Pushing Hands de Ang Lee.

“Pushing Hands” © Tous droits réservés

Sa carrière débute donc avec une trilogie de comédies dramatiques à savoir Pushing Hands, Garçon d’Honneur, Salé sucré. Que racontent ces trois films sur la trajectoire personnelle et cinématographique d’Ang Lee ?

Cette trilogie intitulée Quand l’Orient rencontre l’Occident — ou alors  Papa-sait-mieux en référence à un sous-genre télévisuel chinois des années 50 — est partiellement inspirée de son expérience personnelle. Pour ses premières œuvres, il écrit avec trois francs six sous sur ce qu’il connait le mieux, c’est-à-dire le rapport au père, le choc des cultures et la découverte ébahie du mode de vie américain à l’image de son départ de Taïwan pour les États-Unis à l’âge de 23 ans. Il évoque les conflits de valeurs entre la tradition patriarcale chinoise et la modernité occidentale. Les trois figures paternelles de ses fictions traitent en creux de ses relations à son père et à la tradition confucéenne, où la notion de piété filiale est capitale mais entre en tension avec l’émancipation de l’individu. Dans Pushing Hands (1991), un vieux maître d’arts martiaux rejoint son fils immigré aux États-Unis et marié à une Américaine. Le père et la femme se regardent en chiens de faïence, se disputent le cadre et opposent leurs visions du monde, dans un climat conflictuel. Garçon d’honneur (1993) est une screwball comedy gay et chinoise – sur la rencontre entre l’Orient et l’Occident. Émigré à New York, Wai-tung subit une pression folle de la part de ses parents taïwanais pour qu’il se marie et perpétue la lignée. Sauf qu’il est homosexuel, ce qu’il n’a jamais avoué, l’homosexualité étant encore taboue dans son pays d’origine. Pour contenter son père, un ancien général nationaliste, il fomente un faux mariage avec une immigrée clandestine chinoise. Quand ses parents débarquent aux États-Unis pour célébrer un mariage conforme à la tradition, toutes sortes de péripéties et d’imbroglios se succèdent… Dans Salé sucré (1994) un père chef cuisinier ne comprend rien à ses trois filles dans un Taipei mondialisé, infusé par des idées occidentales. Il déplore la disparition des traditions et perd le sens du goût. Là encore, le choc des cultures et des générations est brutal, avant que des mutations et des accommodements ne surviennent.

Greg Wise et Kate Winslet sont assis sur l'herbe sous le soleil, vêtu comme au 19ème siècle, tout sourire dans le film Raison et sentiments de Ang Lee.

“Raison et Sentiments” © Tous droits réservés

S’ensuivent trois adaptions de romans anglais ou américains : Raison et Sentiments, The Ice Storm, La Chevauchée avec le diable, à savoir un heritage film austenien, un drame sur la gueule de bois de la contre-culture américaine post-1968 et un western sur la guerre de Sécession. Comment Ang Lee s’est-il approprié ces trois histoires fondamentalement occidentales ?

Raison et Sentiments (1995) a un fil conducteur direct avec sa première trilogie. Emma Thompson a pensé à Ang Lee, parce que, dans Salé sucré (1994) il y a cette réplique : « Que sais-tu de mon cœur ? », prononcée par l’une des jeunes femmes qui ne peut plus retenir ses émotions. Or Emma Thompson avait écrit la même phrase dans son scénario de Raison et Sentiments (1995). Il y a une formidable conjonction créatrice, parce qu’Ang Lee ne cesse de peindre les états d’âme de personnages sur lesquels pèsent des diktats sociaux, familiaux ou politiques. Cela marche très bien avec le roman de Jane Austen, qui raconte comment deux sœurs dans l’Angleterre patriarcale du XIXème siècle sont contraintes de se soumettre aux règles de la société. Désargentées après la mort de leur père, elles doivent trouver un mari qui convient à leur rang. Mais entre la « raison » et les « sentiments », le cœur balance. La tension entre les devoirs imposés aux femmes et l’expression des émotions profondes, de la subjectivité, est au cœur du film. Et c’est le grand thème d’Ang Lee depuis le début. Par la suite, il élargit son champ d’investigation et s’attaque à deux moments-clés de l’histoire des États-Unis, sa patrie d’adoption. D’abord la contre-culture désenchantée dans The Ice Storm (1997) reprenant le flambeau du Nouvel Hollywood. Il s’attaque ensuite à l’événement fondateur des États-Unis, à savoir la guerre de Sécession dans La Chevauchée avec le Diable (1999). Il peint la trajectoire de jeunes gens jetés dans la guerre, qui se trouvent du mauvais côté de la barrière. Ils sont affiliés aux Sudistes, qui se battent contre l’abolition de l’esclavage et perdront la bataille… Toutes les œuvres d’Ang Lee recèlent une structure initiatique forte. Soit comment des personnages, souvent jeunes, peu au fait des réalités de l’existence, se heurtent à des injustices, des pressions sociales ou politiques, des situations historiques problématiques. Mais aussi la manière dont ils vont peu à peu grandir et se révéler à eux-mêmes.

Deux combattans se tiennent en garde avec leur sabre, debout sur les cimes d'une vallée d'arbres dans le film Tigre et dragon de Ang Lee.

“Tigre et Dragon” © Tous droits réservés

Par la suite, avec le succès de Tigre et Dragon, il popularise donc pour la première fois le film d’arts martiaux en Occident. Qu’a changé le film dans le paysage cinématographique occidental ?

Succès public et critique, Oscar du meilleur film étranger, Tigre et Dragon (2000) a ouvert la voie à un nouveau modèle économique. Le film est une co-production internationale entre Taïwan, la Chine, Hong Kong et les États-Unis. Ce mode de financement a permis un élargissement de sa diffusion. Il réunit par ailleurs un casting de stars asiatiques : Chow Yun-fat que l’Occident a découvert grâce aux polars urbains de John Woo ; Michelle Yeoh, très connue dans le cinéma d’action hong-kongais des années 80-90 mais aussi James Bond girl dans Demain ne meurt jamais (Roger Spottiswoode, 1997), Chang Chen, un acteur qui a joué avec Hou Hsiao-hsien et Wong Kar-wai ; la très jeune Zhang Ziyi qui poursuivra aux cotés de Zhang Yimou dans Hero (2002) ou Le Secret des poignards volants (2003). De nombreux films ont ensuite surfé sur la vague ouverte par Tigre et Dragon (2000). Hero, premier blockbuster chinois, est lui aussi une co-production internationale, avec des stars asiatiques, qui obtient du succès en Occident, même s’il a suscité des polémiques autour de son nationalisme chinois. De plus, le mélange des codes chinois et occidentaux rend l’œuvre plus accessible que les vieux films de la Shaw Brothers, Chang Cheh, King Hu ou Liu Chia-liang, dans la pure tradition du genre. Au départ, le film d’arts martiaux peut être désopilant, par la représentation du monde qu’il sous-tend. C’est un certain rapport au corps, au réel, à l’espace et au temps, assez inhabituel pour un public occidental. Les guerriers volants dans les airs, défiant les lois de la pesanteur, provoquent le rire de certains spectateurs. Mais le genre obéit à un imaginaire philosophique et artistique précis. Notamment chez King Hu, où le bouddhisme tient une place importante, ainsi que les arts chinois. Chang Cheh, lui, est un adepte des corps dézingués, des zooms ou des ralentis sur les giclées de sang. Bref, ça peut déstabiliser un spectateur occidental. Comme toujours, Ang Lee et James Schamus proposent eux une œuvre à cheval entre le cinéma d’auteur et grand public, ils les réconcilient en quelque sorte. En lieu et place de combats qui surviennent habituellement dans les cinq premières minutes, Ang Lee prend quinze minutes pour poser les enjeux de l’intrigue et de ses personnages, avant de proposer une bataille nocturne sur les toits et dans les recoins d’une gigantesque demeure. La trame narrative est bien plus creusée, elle incorpore quantité de problématiques, dont la répression des sentiments, le poids des impératifs sociaux, le rapport à la tradition ou à la philosophie des arts martiaux. D’ailleurs, certains spectateurs chinois ont eu l’impression qu’Ang Lee occidentalisait trop le wu xia pian.

Hulk fuit dans les rues de San Franciso, poursuivi par des hélicoptères.

“Hulk” © Tous droits réservés

Grace à ce succès, Ang Lee élargit encore davantage sa palette de genres cinématographiques : le film de super-héros avec Hulk, la romance intimiste avec Brokeback Mountain, le thriller d’espionnage avec Lust, Caution et l’utopie hippie dans Hôtel Woodstock. Il continue ses allers-retours entre Orient et Occident.

Comme Tigre et Dragon (2000)  a été un succès, les grands studios lui ouvrent leurs portes, avec de gros budgets. Et ce qu’il veut faire, c’est expérimenter la création assistée par ordinateur. Il réalise donc Hulk (2003), avec un budget de 140 millions de dollars et tous les moyens technologiques du fameux studio ILM fondé par George Lucas. Ang Lee s’ingénie à créer une créature de synthèse la plus réaliste possible. Un monstre vert en pixels, mais doué d’émotions humaines, qui seraient palpables à l’écran. Les effets spéciaux lui offrent un terrain de jeu qui n’est limité que par le niveau technique de l’époque. Comme il ne connaît pas bien la B.D. de Stan Lee, ni les attentes des spectateurs amateurs de Marvel, il tire l’histoire du côté de ses thèmes de prédilection. Il met en scène une créature spectaculaire, mais aussi mélancolique, tiraillée par des émotions contradictoires, et une relation délétère avec son père, le savant fou joué par Nick Nolte. Hulk (2003) est un OVNI, qui n’a pas obtenu le succès escompté. Personnellement, c’est un film pour lequel j’ai de la sympathie, tellement il est bizarroïde avec ses débordements formels. Après coup, Ang Lee a regretté que la technique de l’époque ne soit pas totalement au point. Il considère que le regard du monstre manque de lueur humaine. Quoi qu’il en soit, une fois ce défi relevé, après un tournage long et éprouvant, le cinéaste a eu envie de revenir à une production classique, plus intimiste. Et il a gardé en mémoire la force d’une nouvelle d’Annie Proulx sur l’amour entravé de deux cowboys dans l’Amérique conservatrice des années 60 : ce sera le triomphe de Brokeback Mountain (2005). Il pensait que la réception serait confidentielle, et n’a pas imaginé un seul instant la pluie de louanges et de polémiques suscitées par ce film, qui lui offre l’Oscar du meilleur réalisateur et l’impose définitivement aux yeux du monde, presque malgré lui. Après Hôtel Woodstock (2009) lui aussi un « petit » film, sa dernière période créative, entamée par L’Odyssée de Pi (2012) poursuit à fond l’expérimentation des effets spéciaux, de la 3D, des créatures de synthèse. Avec des projets d’envergure, comme Un jour dans la vie de Billy Lynn (2016).

Cérémonie d'hommage militaire du film Un jour dans la vie de Billy Lynn réalisé par Ang Lee.

“Un jour dans la vie de Billy Lynn” © Tous droits réservés

Désormais, Ang Lee est même devenu un pionnier du cinéma numérique. Dans L’Odyssée de Pi, il met en scène un tigre entièrement numérique, il augmente la cadence des images de 24 à 120 par secondes pour Un jour dans la vie de Billy Lynn et il crée un clone rajeuni de Will Smith dans Gemini Man.

Les évolutions technologiques du cinéma sont un continent entier à explorer. Qui aurait pu dire qu’Ang Lee allait s’inscrire dans les pas de James Cameron, ou Peter Jackson qui a accru la cadence à 48 images par seconde dans la trilogie Le Hobbit, ou même Steven Spielberg et son Jurassic Park (1993) fondateur. Quand la 3D ne sert qu’à accroître le spectaculaire, le film devient un son et lumière, et c’est souvent décevant. Malgré un petit bémol narratif pour le projet atypique de Gemini Man (2019) – qui est révolutionnaire techniquement parlant – Ang Lee se demande constamment comment adapter sa mise en scène au thème qu’il investit. Son utilisation très réfléchie de la 3D, l’augmentation de la cadence des images et la 4K donnent un chef d’œuvre comme Billy Lynn. Bien sûr, on n’a pas pu voir le film en France dans les conditions pensées par l’auteur pour accroître le réalisme et l’immersion, les salles n’étant pas équipées pour cela. Néanmoins, ces innovations visent à plonger le spectateur plus intensément dans la tête de ce jeune soldat qui revient d’Irak, tourmenté par un stress post-traumatique. Quand on se trouve propulsé au milieu du concert des Destiny’s Child, parmi les soldats forcés à parader sur scène, le crépitement des feux d’artifice, des avions, tous les stimuli visuels et sonores qui déclenchent les flashes traumatiques de Billy sont particulièrement puissants, grâce à la 3D, le High Frame Rate et la résolution qui offre une myriade de détails. Il y a un accord entre la forme et le fond, au service de l’émotion, pour que le public se sente au plus proche du personnage. Il y a d’ailleurs énormément de gros plans sur le visage de Billy Lynn, sans maquillage et cinq fois plus éclairé que pour un film traditionnel. Ang Lee est très inventif et se pose sans cesse des questions techniques : il sait que la 3D crée un effet de flou, alors il se demande comment faire pour que le spectateur ne sorte pas de l’immersion fictionnelle. C’est pourquoi il augmente la cadence des images. Sa pensée du medium est extrêmement raisonnée.

Pi est debout sur sa barque blanche au beau milieu de l'océan, regardant l'horizon tandis qu'un tigre au premier plan rugit.

“L’Odyssée de Pi” © Tous droits réservés

Ces révolutions numériques interrogent même les puissances de la fiction, elles brouillent la frontière entre réel et imaginaire. L’Odyssee de Pi raconte la rencontre avec l’altérité du tigre, mais aussi avec l’altérité numérique.

Ang Lee est un grand conteur filmique. Le roman de Yann Martel qu’il adapte joue avec les croyances du lecteur et propose deux versions de la même histoire. La première est celle d’un jeune garçon (Pi) qui, après le naufrage d’un paquebot, se retrouve seul survivant dans une barque avec un tigre. La 3D rend magnifiquement la fusion du ciel et de la terre, les formes surréalistes, les visions fantastiques du personnage perdu au milieu de l’océan avec ce fauve. C’est un conte métaphysique, qui joue sur la croyance du spectateur dans les pouvoirs de l’imaginaire et de la fiction. La deuxième version, plus laconique, qui n’est pas reconstituée dans des flashbacks, démystifie le conte et livre une autre réalité possible, beaucoup plus crue et glauque : le tigre n’a jamais existé, il est une fiction inventée par Pi pour survivre au naufrage, et désigne certains actes sauvages qu’il a dû accomplir. A la fin, Pi adulte demande à l’écrivain à qui il raconte son histoire, sa version préférée. Et l’écrivain de répondre qu’il préfère croire à l’existence du tigre, à l’alternative poétique, au voyage métaphysique. Or, le tigre, auquel le spectateur accepte de croire pendant les trois quart de la fiction, est une créature de synthèse hyper réaliste mais pas perçue comme telle. On se laisse prendre au piège de l’illusion numérique et aux pouvoirs des effets spéciaux. Lors de ma première vision du film, je n’ai pas questionné la nature du tigre, je me suis laissée bercer par ces aventures extraordinaires. Or toute la question des deux versions de l’histoire est de savoir si ce tigre existe ou non. Elle se pose au niveau de l’intrigue, mais aussi au niveau de la créature de synthèse elle-même. Il y a donc une dimension méta-réflexive sur ce qu’Ang Lee appelle le « nouveau cinéma » et toutes les potentialités visuelles que la création assistée par ordinateur permet. Pi invite à réfléchir au dispositif cinématographique et à la dimension cathartique de la fiction.

Jake Gyllenhal et Heath Ledger sont côté à côté sur un flanc de vallée, vêtus en cow-boy, ils observent l'horizon dans le film Le secret de Brokeback Mountain de Ang Lee.

“Le Secret de Brokeback Mountain” © Tous droits réservés

Au-delà de ce kaléidoscope, votre livre relève également les nombreux ponts au sein de sa filmographie. Vous avez relevé que tous ses personnages sont des marginaux, en lutte contre leur famille, la société ou même contre eux-mêmes. Comme Ang Lee, outsider du cinéma ?

Exactement. Ang Lee est l’outsider taïwanais du cinéma hollywoodien et il aime peindre des êtres hors norme ou en marge, mais cela fonctionne aussi au niveau de ses origines. Ses parents ont fui la Chine continentale lors de la guerre civile entre les communistes et les nationalistes pour se réfugier à Taiwan dans les années 40, leurs familles respectives ont été massacrées. Ang Lee naît sur l’île en 1954, mais il n’est pas considéré comme un Taïwanais de souche, on les voit toujours comme des Continentaux. Il a d’emblée une identité complexe, marquée par la géopolitique. Et quand il s’installe aux États-Unis, il est là aussi vu comme un étranger. Il parle mal l’anglais et se heurte aux barrières culturelles et sociales. Il s’accroche pourtant à son rêve de percer dans le cinéma américain. Comme nombre de ses personnages, il a connu la solitude, s’est senti ballotté entre plusieurs traditions. Or ses fictions traitent toutes, à leur manière, de ces thèmes : l’immigration aux États-Unis et le choc des cultures dans sa première trilogie, le poids des traditions patriarcales, les situations historiques troublées. Dans La Chevauchée avec le diable (1999) Jake est un Allemand immigré aux États-Unis qui se bat aux côtés des Sudistes pendant la guerre de Sécession. Ces jeunes gens n’appartiennent pas à l’armée régulière, ils pratiquent une forme de guérilla, sont contre l’abolition de l’esclavage. Alors qu’ils sont eux-mêmes des parias, ils ne cessent d’ostraciser Jake et de s’en prendre à son compagnon d’armes, Holt, à cause de sa couleur de peau. Mais tous deux finissent par s’émanciper. A chaque fois, Ang Lee s’interroge sur ce qui empêche un individu de se libérer des pressions sexuelles, sociales ou politiques. Jusqu’à la découverte d’eux-mêmes et l’affirmation de leur singularité. C’est son grand thème. Rappelons que, dans la culture chinoise, on n’est pas censé exprimer ses sentiments. Il n’est pas anodin qu’Ang Lee ait fait un caméo au milieu du banquet de mariage du Garçon d’honneur (1993) qui est aussi la première pièce de sa trilogie sur l’homosexualité (avec Brokeback Mountain et Hôtel Woodstock). Un Américain, estomaqué par le débordement de vulgarité, s’interroge : « Je croyais que les Chinois étaient calmes et cérébraux ». Ang Lee répond : « Vous voyez le résultat de cinq mille ans de répression sexuelle ».

Finalement, que raconte la carrière d’Ang Lee du cinéma contemporain ?

Pour le meilleur, Ang Lee a accompagné, si ce n’est précédé, certains mouvements du cinéma contemporain qui s’est globalisé : les hybridations entre l’Orient et l’Occident, la recrudescence des co-productions internationales, le mélange des genres et des références, les expérimentations technologiques… Il se situe en outre à la jonction du cinéma d’auteur et de la tradition d’un grand cinéma populaire. C’est tout sauf un cinéaste élitiste, il a toujours le spectateur en ligne de mire et croit aux puissances de la fiction. Il analyse finement des problématiques actuelles, tout en gardant une portée universelle. De film en film, une signature reconnaissable s’est dessinée, et ce malgré la variété de son œuvre. Selon moi, il incarne le meilleur de ce que peut être un cinéma global, plébiscité par un large public. Il n’a jamais perdu sa singularité, ne s’est pas affadi dans des productions paresseuses et stéréotypées. Ang Lee n’est jamais interchangeable. Alors même qu’on a des dizaines de Marvel totalement formatés, Hulk (2003) est bel et bien un film d’Ang Lee. Il suffit de le comparer avec L’Incroyable Hulk (2008, Louis Leterrier) sorti quelques années plus tard, qui est plus compassé et calibré. Ang Lee a acquis une reconnaissance internationale sans perdre son identité. Sa singularité, tout en discrétion, c’est peut-être ce qu’il a de plus fort.

Propos de Nathalie Bittinger
pour 
Ang Lee: Taïwan / Hollywood, une odyssée cinématographique
publié par Hémisphères Editions
Recueillis et retranscrits par Calvin Roy


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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